Yin Xin

L'Origine du monde

 

acrylique sur toile

200 x 200 cm

 
 

Yin XIN

(né en      )

Né à Kashgar, oasis située sur la route de la soie,en bordure du désert du Taklamakan, dans la province musulmane de Xinjiang, à l'extrême ouest de la Chine, le jeune Yin Xin a sept ans lorsque la Révolution culturelle voulue par Mao commence (1966). Après celle-ci, il rejoint l'académie des Beaux-Arts de Xi'An, puis parfait son parcours artistique à l'Institut Royal de Technologie de Melbourne en Australie. C'est en 1994 que se joue un virage décisif dans la vie de Yin Xin avec sa venue en France et sa confrontation de visu des grands classiques artistiques occidentaux (Botticelli, Caravage, De La Tour, Manet...) qu'il ne connaissait encore qu'en photographie ; le choc est tel qu'il décide de se consacrer à cet art. Il vit et travaille toujours à Paris.

« Chez nous, il n’y avait pas d’œuvres occidentales, seulement de mauvaises photos en noir et blanc. Lorsque j’ai vu pour la première fois un tableau de Georges de La Tour, j’ai éprouvé le même choc que devant une femme dont tu es amoureux depuis longtemps sans qu’elle te connaisse. Enfin elle est en face de toi  ». [1]

Yin Xin

 

 

 

CHOC DES CULTURES

 

 

         Le meilleur moyen de ne pas regarder L'Origine du monde, c'est encore de lui tourner le dos. Ce que font les huit personnages de ce tableau. Visages impénétrables de fonctionnaires zélés, dont le service administratif ne souffre aucune fantaisie, ils adressent au regardeur, sous le sourcil haut, un regard inquisiteur, fut-il bridé. Point d'excentricité non plus dans le costume, sobre et austère comme un habit de moine : robe unie taillée droit, pèlerine sombre et bonnet de même acabit. Prière de ne pas rigoler ! Pas de confusion ici : respect de la hiérarchie et obéissance aux puissants ; l'émotion est une fantaisie qu'on ne saurait pratiquer. Pas de confusion, c'est Confucius. Ces huit là sont des mandarins, fonctionnaires lettrés et appliqués au service de l'empereur chinois, élite étatique érigée en parangon de bureaucratie, éduqués dans la tradition de Confucius.

         Aujourd'hui, Confucius, sur l'internet, c'est une foison de citations brutes, toutes tirées d'un livre unique, Les entretiens (VIè siècle av. J-C), des sentences qui résonnent encore pour certaines avec beaucoup de pertinence malgré les millénaires qui nous en séparent. Exemple : « Sous un bon gouvernement, la pauvreté est une honte ; sous un mauvais gouvernement, la richesse est une honte » : dédicace à qui de droit... A l'époque de la Chine impériale, c'est surtout l'outil qui régit les relations hiérarchiques et la discipline qui, de la cellule familiale à la structure impériale, corsètent la société. Rappel : prière de ne pas rigoler !

         Les mandarins de Yin Xin sont le contrepoint de L'Origine du monde : contrepoint pictural de sa chair rosée, par le quasi monochrome de leur pelure rigide ; contrepoint moral de sa frivolité, par leur hiératisme janséniste ; contrepoint politique de son impudeur lascive, par leur excessive fermeté d'âme. « Hélas, sentensait encore Confusius, je n'ai encore vu personne qui aimât la vertu comme on aime la beauté corporelle ». Peut-être simplement parce que la beauté corporelle n'invite pas à la vertu ; ou parce que la vertu n'a pas les attraits de la beauté corporelle. L'Origine, c'est l'incarnation de la beauté corporelle ; les mandarins celle de la vertu. Faites vos choix... Courbet l'avait fait en son temps ; le maître chinois dit : « Si, à l'âge de quarante ans, on s'attire encore la réprobation, il n'y a plus rien à espérer » : c'est à la quarantaine que Courbet recherchait la réprobation, et on n'avait plus qu'à en espérer des chefs d’œuvres : La Femme au perroquet, Le Sommeil, L'Origine du monde, toutes réalisées à 47 ans ! La fleur de la beauté corporelle n'incitant pas à la vertu ; mieux vaille que des mandarins s'en détournent. Aux uns les rêves opiacés, à l'autre le petit vin blanc : choc des cultures.

         Car cette œuvre -d'un peintre né en Chine et vivant en France- met aussi en opposition deux géographies et, par delà les milliers de kilomètres, deux mentalités sinon opposées, du moins dissemblables, l'occidentale et l'orientale. L'auteur de cette composition avoue que l'oeuvre qu'il avait d'abord choisi pour confronter l'empire du Milieu à la civilisation occidentale était la très consensuelle Joconde, et puis il y renonça, parce que pas assez " provoc' " ! Car la provoc' est dans l'ADN de la civilisation occidentale ? En tout cas, Yin Xin érige L'Origine en icône de celle-ci, rien moins !

         Aujourd'hui, les artistes chinois sont parmi les mieux côtés du marché de l'art ; ils contribuent à rapprocher les deux cultures, occidentale et orientale. Ils ont leurs propres codes, leurs propres héritages, et cultures iconographiques. Yin Xin, comme Zhang Xiaogang, ont connu, plus ou moins jeunes, la Révolution culturelle de Mao, et le réalisme soviétique dont souffrait sa propagande : on retrouve, dans les mandarins du premier, l'expression impavide, sinon vide, des personnages du second, inspirés des portraits familiaux de la Révolution culturelle. Rappel : prière de na pas rigoler.

         On est loin, très loin de l'univers libertaire de Courbet...

          L'univers de Xin Yin, lui, ne cesse de faire le pont entre ses deux cultures : né dans une région des plus reculé de la Chine, sur la route de la soie, aux confins du désert du Taklamakan, les chefs d'oeuvre de l'histoire de l'art occidental sont inaccessible à l'artiste en herbe qui fait ses classes en recopiant les affiches de propagandes communistes. Débarquant à Paris en 1994, c'est un vrai choc qui l'attend au musée du Louvre : « il découvre pour la première fois un tableau de Georges De La Tour avec une sensation unique : devant la toile, il tremble, transi, comme un amoureux » [2]. Une révélation, au sens religieux du terme, avec frissons et quête spirituelle à la clé. Il se consacrera désormais à la peinture. Sa marque de fabrique ? Il reprend les standards de l'art occidentale et les orientalise : en 2008, il détourne ainsi la Vénus de Botticcelli, une chinoiserie qui lui vaudra d'être exposé au musée Victoria et Albert de Londres. Dès lors, il ne cessera plus de rendre hommage aux grands maîtres, rhabillant à la chinoise les Titien, Caravage, Manet, Holbein, Chassériau, Ingres, Vélasquez... De loin, la facture notoire de ces classiques sautent aux yeux, on jurerait de simples copies, mais en s'approchant, la chinoiserie se révèle par le détail, visages, vêtements... Par ce détournement, l'artiste renverse la perspective strictement occidentale de notre regard sur l'histoire de l'art : d'où tirez-vous que La Joconde est italienne ? Erreur, elle ne s'appelle pas Mona Lisa, mais 蒙娜丽莎. 

 

 

 

 

 

 

1.Yin Xin, dans Yin Xin, Le plus occidental des peintres chinois, par Denyse Beaulieu, EgoDesign.ca, 8 octobre 2007

2.Jean-Pierre Montanay, Yin Xin, ce peintre relooke les toiles des grands Maîtres, site de l'Express, 28/09/2018

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1- Catulle, Carmina V

 

 

2 - Jean de La Fontaine, dans Courbet, Une Révolution érotique, Thierry Savatier, Bartillat, 2014, p.163

3 - Gustave Courbet, lettre à Pierre Auguste Fajon du 26 avril 1864, in Correspondance de Courbet, p.215

4 - Dominique de Font Réaulx, Gustave Courbet, Editions de la Réunion des musées nationaux, 2007, p.366

5 - Charles Baudelaire, Œuvres complètes, t. I et II, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1975-1976, p.885 

6 - Thierry Savatier, Courbet, Une Révolution érotique, Bartillat, 2014, p.147

SOUPÇONS DE SAPHISME

Vivons et nous aimons, ô ma Lesbie,
Et que des vieux barbons la gronderie
Ait pour nous la valeur d'un seul denier
 ! [1]

         Bien sûr, deux femmes nues, l'une faisant un geste vers l'autre, dans un petit théâtre d'intimité, voilà qui suscite un parfum de saphisme... Tant pis pour les vieux barbons ! A priori, pourtant, il faut toujours se méfier du premier regard jeté sur telle toile. La tentation érotique, forcément, produit son attractivité, notamment sur le mâle regardeur, au risque de brouiller les pistes...

 

         En voici une Gabrielle d'Estrées comme on ne la soupçonnait pas, avec ce regard bridé, en maîtresse chinoise... D'Estrées, c'était une courtisane, favorite de roi Henri IV, une « presque reine », incarnation de la beauté d'alors, blonde et le teint d'une blancheur éclatante. Comme à son habitude, Yin Xin en fait une courtisane de Cité interdite, favorite de quelque empereur mandarin, tout aussi friand sans doute de chair fraîche que son homologue français. Car l'humanité, en somme, est la même sur toutes les longitudes : elle cède volontiers aux caprices du sexe. Et les femmes ont consciences de leur pouvoir de séduction. Favorite d'Occident et favorite d'Orient, même combat : rappeler au royal amant sa beauté, lui faire une piqûre de coquetterie pour qu'il n'oubliât pas les frissons érotiques dont elle sait le flatter mieux que quiconque.

         Et que fait-elle en présence d'une autre femme nue, partageant sensuellement son bain ? Il n'y a pas de saphisme ici. L'autre femme est la sœur de Gabrielle, une certaine Julienne. Si elle pointe ainsi le téton de sa sœur, c'est pour rappeler à qui de droit qu'un téton, outre sa fonction d’appât, est aussi mamelle nourricière. « Qui de droit », c'est Henri le Vert-galant, batifoleur de premier ordre, que l'adultère n’étouffait point. En pinçant ainsi le téton de sa sœur, Julienne guide le regard vers la poitrine qui nourrira l'enfant à venir. Gabrielle est enceinte du roi ; en arrière-plan, dans l'originale, une couturière prépare la layette du nourrisson, près d'une cheminée sur laquelle trône le bas du portrait d'Henri le frivole. Du téton, le regard glisse inexorablement vers la main de Gabrielle qui tient entre ses doigt une bague de fiançailles, pour rappeler la promesse de mariage du roi. Trois autres portraits de Gabrielle d'Estrées dans son bain rappelle son existence au royal amant : dans l'un, entre les deux sœurs au bain, le bébé tête le sein de la nourrice en arrière-plan ; dans un autre, seule dans l'eau, un petit garçon se hisse sur le rebord du bain, c'est le premier bâtard royal, César, et le second, Alexandre, est au sein de la nourrice à l'arrière. Entre les deux rejetons, Henri lui avait fait une Mademoiselle ; c'est au cours de la quatrième grossesse que Gabrielle D'Estrées mourut de terribles convulsions : elle avait environ 26 ans, et le roi ne l'épousa pas...

        

Yin Xin

Anonyme (Ecole de Fontainebleau)

 

Gabrielle d'Estrées et une de ses sœurs.

vers 1594-1595

Huile sur toile, 96 × 125 cm

Musée du Louvre, Paris

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Gustave Courbet

 

Vénus et Psyché 

 

1864

Huile sur toile, 145 x 195 cm

œuvre perdue.
Photographie de Robert Jefferson Bingham (1825-1870) prise en 1864.

         La composition de Courbet, comme toujours, est bien moins innocente. On y découvrait -la toile a disparu- deux femmes grandeur nature, l'une blonde et féminine, alanguie dans le lit, l'autre, brune aux traits plus virils, élevant au-dessus de la belle un perroquet. Sous couvert de mythologie -Vénus poursuivant Psyché de sa jalousie- c'est bien une scène saphique que nous livre là le peintre d'Ornans. N'a-t-elle pas bon dos, la mythologie ? Généralement, lorsque les peintres veulent s'emparer su sujet de Psyché -qui est la Beauté incarnée, donc le prétexte d'un nu idéal-, ils la représentent le plus souvent avec un garçon ailé, Amour, que sa mère, Vénus, jalouse de la beauté de Psyché, avait envoyé auprès de la belle pour la venger mais qui bêtement en tomba amoureux... Voyez le tableau de François-Edouard Picot par exemple, ou plus célèbre encore, le marbre d'Antonio Canova du musée du Louvre.

         Courbet en somme est bien le seul à traiter le sujet de Psyché avec Vénus, qui est, comme chacun sait, déesse de la Beauté, qui ne souffrait guère de concurrence en la matière. Jean de la Fontaine écrit, dans Les Amours de Psyché (1669) : « Vénus, jetant les yeux sur Psyché, ne sentit pas tout le plaisir et la joie que sa jalousie lui avait promis. Un mouvement de compassion l'empêcha de jouir de sa vengeance et de la victoire qu'elle remportait ; si bien que, passant d'une extrémité en une autre, à la manière des femmes, elle se mit à pleurer, releva elle-même notre héroïne, puis l'embrassa » [2]. Tout compte fait, en terme de vengeance, on fait plus hargneux... Le prétexte est trop beau pour peindre deux femmes nues sur un même lit (à l'origine, le corps de Vénus n'était pas drapé). Réalisée en 1864, la toile, grande comme nature, devait être présentée au Salon de la même année en réponse au Déjeuner sur l'herbe de Manet qui avait soulevé l'indignation l'année précédente. Pas question de se faire voler la vedette du scandale ! Courbet se lâcha. Curieusement, sa toile fut refusée au Salon pour inconvenance : la couverture mythologique ne suffisait manifestement pas à en soustraire le caractère purement lesbien. Courbet n'en décolérera pas, qui écrivait : « C'est un parti pris de l'administration, car si le tableau est immoral il faut fermer tous les musées d'Italie, de France et d'Espagne » [3].

         Pourtant, il n'y a pas à se tromper : le décor n'a rien d'antique ; il s'agit ni plus ni moins que d'une chambre de courtisane, telle qu'il en reprendra le thème dans La Femme au perroquet ou Le Sommeil. Par ailleurs, il reprend les stéréotypes lesbiens de l'époque, la lesbienne passive, blonde et féminine, et la lesbienne active, brune et plus virile, qui se calquent sur le couple hétérosexuel. Le tableau rejoint l'univers saphique cher aux écrivains du milieu du XIXè siècle, et dans un autre registre, cher aux photographes qui composaient leurs images licencieuses dans les bordels. Ainsi de Jacques Antoine Moulin qui fit, en 1851, l'amère expérience de la répression : « condamné à une forte amende et à plusieurs mois de prison pour avoir réalisé et commercialisé des daguerréotypes érotiques stéréoscopiques, il échappa à l'emprisonnement en quittant la France pendant plusieurs semaines " [4]. 

Baudelaire, pourtant connaisseur en matière de saphisme, ne s'y trompa pas, qui jugea sévèrement la toile : « Est-ce que la Commission de l'exposition est bien certaine que le tableau de Courbet, représentant deux Gougnottes -les initiés comprendront ce mot, inventé pour les besoin de la chose, dans quelque lupanar de bas étage- était destiné à une exposition publique ? A une maison publique, à la bonne heure ! » [5].

         C'est à Bruxelles que l'auteur des Fleurs du Mal avait vu la toile. Moins pudibonds que les Français, les Belges avaient en effet accueilli Psyché et Vénus à l'Exposition générale des Beaux-Arts. L'objet du délit est donc bien sorti de l'atelier du peintre pour venir titiller la libido du regardeur... Le XIXè siècle entretint avec le saphisme une ambiguïté récurrente : « Le bourgeois, pour lequel la claire distinction entre les sexes restait la clé de voûte de la cohésion sociale, semblait médusé (c'est-à-dire à la fois effrayé et irrésistiblement attiré) par la figure de la lesbienne. Cette fascination non assumée, dans le schéma de frustration classique, s'était naturellement métamorphosée en condamnation officielle » [6].

         Que grondent les vient barbons...

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                                                                                  A JEAN-PIERRE MAZAROZ

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        Mon cher Mazarov,

         Je vous supplie de vous informer de ce qu'est advenu mon tableau de l'exposition. J'ai déjà écrit deux lettres à M. Haro qui sont restées sans réponses, je lui demande en grâce de me dire seulement s'il avait reçu de l'administration un avertissement de refus, il pousse la discrétion ou la prudence jusqu'à me refuser un simple renseignement, veuillez lui demander ce qu'est devenu mon tableau, ça m'inquiète, d'autre part j'ai besoin de savoir. Demandez aussi, mon cher Mazarov, à M. Bain, mon concierge, ce qu'il sait là dessus. Je ne puis rester sous cette accusation d'immoralité injuste qu'on  m'a faites vis-à-vis du public.

          Mon cher ami, vous n'avez pas idée d'un homme plus malheureux que moi dans ce moment, toute cette succession d'accidents qui me sont arrivés m'ont éreinté, ensuite les pertes d'argent sur lequel  je comptais, ce refus de parti pris et les suite que ça entraîne, indépendamment des deux tableaux d'Angleterre, je viens de perdre 12 mille à Marseille pour un tableau à peu près dans les mêmes conditions que ceux d'Angleterre. Non seulement je le perds mais il faut encore que je le rachète deux mille pour ne pas le perdre.

         Ah, mon cher ami, si vous pouvez me servir un peu dans     ce moment, ça me rendra grand service. Il faudrait pouvoir vendre ce tableau à un homme indépendant.

         Répondez-moi le plus tôt possible si vous pouvez, car je veux répandre une lettre définitive dans les journaux et demander justice au public. Il est impossible pour moi de continuer à exposer. C'est un métier de dupe. Ces gens veulent se venger de moi à tout prix. Je vais tâcher de me retirer avec les honneurs  du combat. J'ai des documents pour cela. Informez-vous le plus que vous pouvez pour que je ne fasse pas d'impair.

         Tout à vous de cœur. 

 

                                                                                                                                                                                                             Gustave Courbet

         A travers toutes ces misères, j'ai des hémorroïdes internes de quoi mourir. Je suis littéralement incapable de travailler. Je suis dans les sangsues, dans les bains, une seringue à la main et debout toute la nuit.                                                                               

L'instant Courbet

                              Un métier de dupe

Mauvaise passe pour Courbet. La vie du peintre d'Ornans est ainsi ponctuée de creux de vagues et succès d'estime. En ce printemps 1864, rien ne va plus. La santé d'abord, Courbet sera souvent saisi de crises hémorroïdaires, si violentes qu'elles l'empêchaient de travailler. Le "métier de dupe" ensuite" : Courbet pensait faire sensation au Salon avec sa Vénus et Psyché, mais celle-ci fut refusée pour inconvenance. Resté à Ornans, il n'a que la lettre pour se tenir informer. Par deux fois, il s'était adressé à Etienne François Haro, peintre, collectionneur, marchand d'art, figure respecté du monde l'art parisien, qui ne daigna pas lui répondre. Il se tourna alors vers Mazarov, sculpteur industriel et fabriquant de meubles d'origine jurassienne, partageant avec Courbet l'utopie socialiste. On ne sait si Mazarov s'exécuta selon les volontés du peintre. Ce que l'on sait, c'est que Courbet voulut effectivement porté l'affaire sur la place publique, avant d'y renoncer, se consolant en exposant sa toile enfin récupérée à Bruxelles. Mais il n'en avait pas fini avec les revers : "En 1866, un agent de change, Aimé Honoré Lepel-Cointet (1796-1872), acheta le tableau pour la somme de 18 000 francs, à condition qu'un drapé fut ajouté afin de dissimuler davantage le corps de Vénus. Il revint toutefois sur son engagement ; s'en suivit un procès devant le tribunal de la Seine, que le peintre gagna le 26 juillet 1867" [1]. Pas facile d'être peintre indépendant... On ignore à quels tableaux d'Angleterre Courbet fait allusion dans cette lettre ; quant à Marseille, il s'agit du Cerf à l'eau, exposé dans la cité phocéenne en 1864, acquis par le musée en 1865, mais dont la transaction fut difficile. Au creux de la vague, Courbet... Mais pas pour longtemps. Le bonhomme a de la ressource. L'année suivante, il triomphera en Normandie, professionnellement en devenant un peintre mondain, sentimentalement, en rencontrant Joanna Hiffernan.   

1 - Thierry Savatier, Courbet, Une Révolution érotique, Bartillat, 2014, p. 167

 

​© 2016 par Bruno Picard. Créé avec Wix.com