Willem

Origine du monde

 
 

WILLEM

(né en 1941)

Bernhard Willem Holtrop est né aux Pays-Bas et se forme aux écoles de Beaux Arts de Arnhem et Bois-le-Duc de 1962 à 1967. Sensible aux revendications soixante-huitardes, l'esprit de Willem s'est frotté aux actions militantes et souvent humoristiques du groupe anarchiste et contestataire néerlandais Provo. En 1966, il publie son propre journal satirique dans lequel il signe ses premiers dessins ; sa veine illustrative est trouvée, il viendra l'exercer en France dès 1968, participant aux premiers numéros de l'Hebdo-Hara-Kiri, futur Charlie Hebdo. Il collabore à Libération depuis 1981 dans lequel il livre sur la socéité et la politique un « œil » acéré et cinglant. En 2013, il obtient le Grand Prix de la ville d'Angoulême pour l'ensemble de son œuvre.

« Le dessin? C’est toute ma vie. J’espère toujours que les miens changeront le monde, mais je ne me fais pas trop d’illusions. S’ils peuvent gâcher la matinée de quelques personnes, ce serait déjà une belle récompense ! ». [1]

Willem

 

 

 

CA SAIGNE !

 

 

         Un homme et une femme, cha ba da ba da, cha ba da ba da... Tout nus, comme des Adam et Eve modernes, cha ba da ba da, cha ba da ba da... Et tout innocents et joyeux de leur nudité (l'homme n'est-il pas en légère bandaison...?). Avec leur sourire généreux et ce salut de la main, on a l'impression d'un couple de stars saluant sur les marches de Cannes. Ou comme des produits de publicités en pleine exhibition marketing. Ils sont beaux, ils sont jeunes, ils sentent bon le sable chaud... Ils sont l'archétype d'une humanité gagnante, décomplexée et ambitieuse, qui ne cligne pas les yeux sous le crépitement des flashs : cha ba da ba da cha ba da ba da.

         Quand on pense Willem, on ne pense pas mélodrame romantique, on ne pense pas cha ba da ba da... Il a bien publié une BD intitulée Romances & mélodrames (1977), mais -fausse piste- n'y cherchez ni l'un ni l'autre : ironie « bête et méchante » comme le nom de la série dans laquelle elle fut publiée aux Editions du Square. Ces deux syllabes d'origine néerlandaises -Wil-lem- renvoie plutôt à de la matière corrosive, à une certaine férocité picturale. C'est avant tout un prisme sur notre monde, un regard acéré sur cette planète qui s'écharpe, qui s'échine, qui s'étripe, qui se détruit... C'est cela : Willem, c'est avant tout un œil singulier ; d'ailleurs, sa chronique dessinée dans Libération ne s'intitule-t-elle pas "l’œil de Willem" ? C'est un œil décalé, féroce, en rien provocateur ; dans sa jeunesse, il a participé au mouvement Provo qui, dans les années 1965-70, aux Pays-Bas, exprimait non sans humour leur veine contestataire et libertaire. Il fonde alors un journal satirique, immédiatement censuré, car il y représentait la reine Juliana en prostituée. L’œil de Willem n'a pas changé : il est contestataire et libertaire.

 

         Les dessins de Willem ne sont pas à proprement parlé humoristiques ; ce sont des miroirs qui donnent sur le monde et ses travers des raccourcis conceptuels sans concession sur le racisme, l'intolérance, la guerre, la société de consommation, les médias. Il y a une forme de rage, dans le crayon du dessinateur, une désillusion intérieure qui retranscrit avec sa lucidité brute l'absurdité ressentie autour de soi. Et derrière le dessinateur, on sent l'homme, sa perméabilité extrême aux injustices, aux malheurs, aux maux que la connerie humaine ne cesse de créer. Dans son viseur : les religieux de tout bord, les politiques de toutes chapelles, les arrivistes du libéralisme, en somme les tartuffes de notre temps, les populismes, les égoismes, les intégrismes. Le regard lucide et désbusé de Willem nourrit un trait qui ne laisse pas indifférent, dérange souvent, importune toujours, révulse parfois. Cet ancien camarade du professeur Choron, de Siné, de Cavanna, il est aujourd'hui le gardien de feu cet esprit libertaire, un peu crade, joyeusement transgressif, flirtant avec jubilation sur le fil de l'insolence provocatrice. L'esprit Hara-Kiri dans ses heures les plus glorieuses ; les dessins de Willem sont « bêtes et méchants », parce qu'ils sont le reflet d'un monde bête et méchant !

         Un homme et une femme tout nus et tout sourire, saluant la foule dans l'aveuglement d'une gloire factice, ne résume pas l'esprit Willem ; il faut bien sûr élargir le cadre, et découvrir le sang, la douleur, la mort. La Terre-mère est en train de crever de trop de connerie humaine ; mais la comédie continue là-haut, on détourne les yeux sur cette agonie, on tourne le dos au réel pour offrir son sourire insouciant aux sun light de la facticité. Par son trait sans concession, Willem nous livre là une Origine du monde politique, une Origine du monde de son temps, saignée par les guerres, les intégrismes, les obscurantismes, et les libéralismes, bref, un monde à bout de souffle, une Origine qui touche à sa fin, une Origine qui caricature tragiquement l'inconscience de l'homme sur l'agonie de sa planète.

         Misanthrope, Willem ? Il doit bien y avoir un peu de ça... Il s'est retiré sur l'île de Groix, loin du tumulte parisien. Il a perdu ses vieux potes d'Hara Kiri ; et puis il y a eu l'hécatombe de Charlie à laquelle il a échappé -il n'aime pas les conférences de rédaction ! Forcément, ça fou un coup ! Mais retiré, le dessinateur n'a pas pour autant lâché ses crayons ; d'ailleurs dit-il, il ne sait faire que ça. Et puis arrêter de dessiner, s'était laisser les terroristes gagner. Alors le combat continue ; Willem, tous les jours, dessine : pour Libération, des dessins plus politiques ; dans Charlie Hebdo où il s'autorise davantage de transgression erotico-scatologique... avec des trous du cul, des culs, des sphincters qui lâchent, des chattes et des bites, de la turpitude sexuelle à la fornication cradingue. « Les gens sont-ils choqués par la violence de ces dessins? «J’espère, oui», dit doucement leur auteur » [2].

 

 

1 - Willem, dans Animés par le dessin, Libération, 7 janvier 2016

2 – Antoine Duplan, Willem, dessinateur charcutier, Le Temps (quotidien suisse), 14 avril 2014

 
 

R

E

S

O

N

A

N

C

E

S

1- Yvan Lepage, Evolution de la consommation d'aliments carnés au XIXè et XXè siècles en Europe occidentale, Revue belge de philosophie et d'histoire, 2002

2- Willem, entretien avec Mathieu Renard, Que faut-il dessiner, des natures mortes ?, L'Oeil électrique

3 - Dominique de Font-Réaulx, Le Peintre en chasseur mélancolique, dans Gustave Courbet, Edition de la Réunion des musées nationaux, 2007, p.390

4 - Laurence des Cars, Gustave Courbet, Edition de la Réunion des musées nationaux, 2007, p.392

 

 

 

 

 

 

 

5 - Willem, entretien avec Mathieu Renard, Que faut-il dessiner, des natures mortes ?, L'Oeil électrique

GARÇONS BOUCHERS

         Les dessins de Willem traduisent une philosophie d'artiste, presque une morale, que l'on peut qualifier de gauchiste, ou de libertaire, ou d'anarco-contestataire, peu importe. On y trouve tout un catalogue de critiques sociétales, l’ambiguïté des rapports sociaux, le cynisme des puissants, la servilité de leurs relais, l'exclusion des marges (pauvreté, ghettoïsation, immigration...), l'hypocrisie des politiques, mais aussi les rapports de couples, la sexualité, la culture du corps, les modes d'alimentation. En ce sens, l'artiste est intégralement de son temps, reflet de son temps, inversement au peintre de nature morte. A moins que la nature morte soit de la bidoche : en ce cas, elle parle souvent de son temps.

         Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es... Au XIXè siècle, avoir de la viande dans son assiette, c'était asseoir un niveau de vie, une appartenance sociale tirant vers la bourgeoisie. L’embonpoint, les rondeurs, avaient alors valeur de beauté et de grâce, à part pour quelques idéalismes romantiques qui ne duraient jamais longtemps... « Le double menton passait pour un signe de bonne santé. On gavait les nourrissons et les enfants d'aliments gras et sucrés. Les femmes enceintes croyaient devoir manger pour deux. […] L'homme de génie doit être gras... » [1]. Courbet était de son temps, qui ripaillait volontiers dans les brasseries parisiennes ; il avait assez vite acquis cet embonpoint qui vous pose un homme ; les femmes de ses toiles étaient bien en chair, sinon plus. Et l'homme n'était pas qu'un redoutable carnassier, il était aussi tueur : l'animal n'était pour lui qu'une proie à dévorer, et sa correspondance abonde d'épisodes de chasse dans lesquels il se félicite de ses carnages... Autre temps, autre mœurs. Willem vit dans un monde où la conscience de la souffrance animale amène désormais l'élite sociale à se détourner des produits carnés, quand les diététiciens tirent à boulets rouges sur les ravages du gras. Willem, dans la veine des dessinateurs de Hara Kiri et Charlie Hebdo (Cabu en tête), a tôt dénoncé les dérives de la société de consommation, de l'élevage intensif, de la corrida, de la chasse, soucieux de trouver un équilibre entre éthique, santé publique et plaisirs gastronomiques. Intégristes du végétarisme, la bande à Choron ? Non ! « c'était [des] épicurien[s] ! Ici, c'était plutôt des bons vivants : il y avait toujours le jambon sur la même table que les dessins, les chefs d'œuvre de Reiser ! Des saucisses, du vin, etc » [2].

         C'est à partir de 1857 que Courbet se lança dans des scènes de chasse (80 toiles au total), qui constituent un contrepoint déroutant au reste de son oeuvre. C'est qu'encore une fois, l'artiste et le chasseur sont indissociables. « L'envoi au Salon de 1857 de deux premières toiles liées à ce thème […] souligne non seulement l'intérêt de l'artiste, mais aussi l'importance qu'il y attachait dans sa volonté de reconnaissance comme peintre majeur » [3]. Décontenancé par le reste de ses productions, le public pouvait plus facilement se raccrocher à ce thème qui ne présentait pas de difficultés picturales. Présenté au Salon de 1857, La Curée reçut les louange des critiques (dont Gautier qui écrivit : « Chez aucun maître, vous ne rencontrerez une nature d'exécution plus merveilleuse ») quand, en parallèle, Les Demoiselles des bords de la Seine provoquaient le scandale.

Willem

 

Gustave Courbet

 

La Curée, chasse au chevreuil dans les forêts du Grand Jura

1857

Huile sur toile, 210 X 180 cm

Musée des Beaux-Arts, Boston

Gustave Courbet

 

Le chevreuil

1876

huile sur toile

Petit Palais, Paris

La composition est en réalité un patchwork de motifs différents : d'abord, au premier plan, le cadavre animal exposé est tiré d'une première étude, Le Chevreuil pendu (La Haye) : « Cette belle étude, si marquée par les lièvres de Chardin, fut peinte d'après nature morte en 1857, peut-être d'après un animal fourni par un boucher de la rue Montorgueil où le peintre allait régulièrement acheter du gibier »[4]. Courbet ajouta ensuite la figure du chasseur, puis celle du piqueur sonnant le cor, puis les deux chiens et enfin une bande de paysage à droite.

         En matière de bidoche, donc, Willem et Courbet ne participent pas du même combat. Mais les deux artistes peuvent se retrouver sur le terrain de la dénonciation des inégalités sociales, celui de la lutte pour la liberté d'expression, celle qui prend naissance sous le trait d'un crayon ou d'un pinceau. Dans une autre toile de 1876, réalisée en exil en Suisse, et dédié au général Cluseret, Délégué à la guerre de la Commune de Paris, le chevreuil mort incarne tout à la fois la mise au gibet de l'utopie communarde et le sacrifice du peuple qui l'avait porté ; on sait de quel côté se trouve le boucher. Quand Willem met en lieu et place du bœuf un homme sur le croc de boucher, il cherche, par un raccourci efficace, à ramener la condition animale à la condition humaine, en sorte de redonner à la souffrance de la première une parité avec celle de la seconde. Quand on lui fait remarquer que parfois ses dessins peuvent choquer par leur cruauté, Willem répond : « Non, je ne crois pas être beaucoup plus cruel qu'une boucherie. Non, certainement pas, non. Cruauté ? Non, j'essaye de reproduire un peu ce qui se passe dans ma tête et, par extension, dans la tête des autres, je crois. J'essaye aussi d'amuser les gens ! » [5].

                                                                                                    A FRANCIS WEY

                                                                                                                                                        [Ornans, 22 décembre (?) 1853]

        Mon cher Wey,

         Vous venez d'être nommé grand archiviste de l'Empire français, et vous ne m'en dites rien ! Qu'on vienne se plaindre que les peintres n'écrivent pas. Je vous écris malgré cela, car j'ai quelque chose à vous demander [...].

          Je vais tâcher de me faire pardonner ces dessus de lettre en vous donnant quelque peu de mes nouvelles. Ce n'est pas qu'elles soient bien intéressantes. D'abord, je suis allé en Suisse, à Berne  et à Fribourg. J'y allais pour voir un proscrit et des femmes bas-bleu, très avancées de mœurs.  Je suis resté 3 semaines dans ce voyage. De retour à Ornans, j'ai fait des paysages pas mal et j'ai entrepris deux tableaux qui doivent continuer mes séries Sur la grande route et Les Demoiselles du village.

         Plus tard je vous ferai des descriptions de ces derniers tableaux qui ne sont encore qu'ébauchés maintenant. J'ai repris aussi mon Retour de la foire que j'ai agrandi de 3 pieds, en corrigeant la faute de perspective qui s'y trouvait. J'avais aussi entrepris une statue grande comme nature, représentant un Pêcheur de chabots pour la fontaine publique qui est vis-à-vis de notre maison. Je n'ai pu donner suite à cette entreprise parce que mon atelier ne me permettait pas de faire poser nu l'hiver, ce à quoi ne n'avais pas réfléchi. Ces exploits entrepris, je me suis livré  à des exploits d'une autre nature : je suis allé à la chasse et j'ai battu nos montagnes, par monts et par vaux, dans la neige jusqu'au ventre. Nous avons tué pas mal de lièvres, plus trois loups. Je vous aurais bien envoyé un lièvre mais cela ne vaut pas la peine et vous n'aviez que faire d'un loup.  Nous avons pas mal fait de repas de chasseurs ce qui est très agréable et j'ai eu un procès-verbal des gendarmes, ce qui m'a fourni l'occasion d'aller passer 3 jours à Besançon. Mon amende m'a coûté 100 francs [et] mon temps perdu, mais j'ai vendu à M. de St-Juan un tableau 400 francs. Je crois décidément au système de M. Azaïs. Au printemps je suis obligé d'aller à Montpellier chez M. Bruyas qui m'a commandé de la peinture, si bien que je ne serai à Paris qu'au commencement de l'été. Je suis très altéré de nouvelles. Racontez-moi tout sauf la guerre. Donnez-moi des nouvelles de Mme Wey, de sa santé, de vos travaux, de votre prospérité, de la place que vous avez obtenue, que vous méritez plus que tout autre, et qui m'a fait le plus grand plaisir. Je vous en félicite sincèrement. 

 

                                                                                                                                                                                                             Gustave Courbet

         J'ai encore oublié de vous dire que j'ai été commissaire d'un bal contre le curé, bal qui a eu le plus grand succès. Nous étions plus de 100 personnes. Me voyez-vous commissaire de bal ? Ces histoires de petites villes sont toujours très amusantes.

                                                                               

L'instant Courbet

                              dans la neige jusqu'au ventre

Cette lettre témoigne plus que toute autre de l'imbrication de l'artiste dans le chasseur et vice versa. Le récit dérive insensiblement de la description des travaux artistiques en cours vers ses parties de chasse, pour revenir à la vente d'un tableau. La bourgeoisie appréciait les scènes de chasse de Courbet, qui constituaient un miroir de ce loisir cynégétique qu'elle avait réussi à arracher au privilège de la noblesse à la Révolution. Pratiquer la chasse, c'était en quelque sorte éprouver sa virilité loin du gynécée, vivre l'amitié masculine jusque dans le repas "qui est très agréable". Sociable au possible, sincère amateur de nature, le peintre d'Ornans revenait régulièrement dans son pays natal se confronter à l'activité dont il connaissait parfaitement les usages, ainsi que les animaux qui peuplaient la forêt comtoise, leurs abris, leurs habitudes. L'immersion au cœur de cette nature sauvage -au sens propre comme au figuré, "dans la neige jusqu'au ventre"- avait pour lui une dimension épique, presque mystique, dimension qu'il entendait restituer picturalement en rompant avec les codes du genre pour sciemment lui donner une valeur de grande peinture. Grande, non pas seulement par son format, mais aussi pour sa narration dramatique, n'hésitant pas en conscience à jouer sur le cadrage resserré, sur des disproportions de nature pour donner au gibier qui s'y meurt une dimension solennelle. Le correspondant de Courbet, Francis Wey (1812-1882), était un homme de lettres franc-comtois qui entretenait avec le peintre une amitié fidèle. A propos de son excursion en Suisse, le proscrit dont il est question était son ami Max Buchon, condisciple de séminaire de Courbet, républicain convaincu qui passa cinq ans d'exil après le coup d'Etat de 1851 ; quant aux "femmes bas-bleu, très avancées de mœurs", on ne sait de qui il s'agit : bas-bleu désignait alors une femme de lettres, une expression qui prit vite une tournure péjorative et misogyne, à l'instar des "précieuses" ridiculisées du XVIIè siècle. Le fait que ces bas-bleus soient "très avancées de mœurs"  peuvent laisser à penser qu'elles n'avaient pas de précieux que leur esprit...