Sophie Matisse

Origin of the World

 

2003-09

Huile sur toile dans un étui en velours

18 x 23.5 cm

 
 

Sophie MATISSE

(née en 1965)

Née à Boston, c'est au Massachusetts College of Art and Design de cette ville que Sophie Matisse a commencé sa formation artistique, avant de la poursuivre dans les années 1980 à l'Ecole des Beaux-Arts de Paris, celle-là même que son arrière grand-père Henri Matisse avait fréquentée près d'un siècle plus tôt. Installée à New-York depuis 1996, l'artiste s'est fait remarquée par la série Be Back in Five Minutes dans laquelle elle fait disparaître les personnages principaux des grands standards de l'histoire de l'art. Après les attentats du 11 septembre 2001, elle poursuit sa réinterprétation des chefs d’œuvres de la peinture en les zébrant avec ses propres images, brouillant leur figuration dans une forme d'abstraction.

« Ces tableaux reflétaient un moment de ma vie où je me sentais invisible tout comme ces personnages que j’effaçais ». [1]

Sophie Matisse

 

 

 

ABONNES ABSENTS...

 

 

         Ah ça, mince ! Plus d'Origine ! Le modèle a disparu ! Comme s'il était allé faire une pause... laissant le drap orphelin du corps. Le modèle s'en est allé ; elle aurait pu mettre un écriteau : « Be Back in Five Minutes » (De retour dans cinq minutes). La chair n'est plus, reste son cadre, reste ses plis imprimés sur son drap. Paradoxalement, l'absence suscite la vie ; on imagine les jambes nues de L'Origine sortir du cadre, le torse qui s'en extrait, les draps sont encore emprunts de sa chaleur, elle ne va pas tarder... Elle, dont la présence est restée incarnée dans ce drap, dont les plis suscitent les grandes lignes du corps, sein, ventre, sexe. Car l'absence exacerbe ce qui fut présence ; comme pour la disparition d'un proche, elle réévalue à son égard des sentiments que l'omniprésence avait pu émousser ; en somme, l'expérience de l'absence fait ouvrir de nouveau yeux sur l'ex-présence, car elle en appelle nécessairement à la mémoire. C'est elle, la mémoire, qui apporte le matériau pour combler le vide, elle ici qui redessine sur le drap vide le corps suave et ouvert de la femme absente, elle qui réstitue l'émotion que cette présence put susciter en nous, en somme qui exacerbe la présence de L'Origine.

         Dans la série « Be Back in Five Minutes », les œuvres de Sophie Matisse sont ainsi des réceptacles à souvenance, construits de sorte que la mémoire y réactive une absence. Celle d'un tronc de femme nue par exemple ; celle d'une autre femme nue, saisie de dos, assise sur un lit, coiffée d'un turban rouge et blanc ; celle de cinq femmes partiellement nues (quatre debout, une accroupie) dont les visages aux traits de masques africains nous regardent les yeux exorbités ; ou encore l'absence des quatre personnages qui partageaient la lumière d'un diner américain dans la solitude nocturne de la ville. Sophie Matisse joue avec notre mémoire iconographique, convoquant les chefs d'oeuvre de l'histoire de l'art pour en gommer leur quintessence, leur matière à émotion, à interrogation ou à scandale, en faisant disparaître les personnages. Tableaux sans personnage : reste le décor, nu, brut, aphone, et cette absence que lentement la mémoire reconstitue. Dans une chambre vide, un bout de lit, à côté un petit bassin où se jette un filet d'eau, un rideau : c'est Valpinçon sans la baigneuse (Ingres, 1808)... Des aplats de couleurs anguleux, blancs, rouges, bleus, verts, une corbeille de fruits : c'est Avignon sans les demoiselles (Picasso, 1906-1907)... Le trottoir de la ville éclairé par la lumière d'un diner vide : c'est Nighthawks sans les noctambules (Hopper, 1942).

 

         Mettre ses pas dans les pas de ses pères, en quelque sorte, c'est ce que fait Sophie Matisse. En l’occurrence, ses pères artistiques qui ont jalonnés l'histoire de la peinture occidentale ; un pas, c'est une empreinte laissée au sol par un pied qui a disparu ; ses tableaux sont une suite d'empreintes picturales universellement connues, mais qui se dérobent d'abord à la reconnaissance en raison de l'absence des « pieds » qui nous les ont rendus signifiants, à savoir le(s) personnage(s) qui les peuplai(en)t. La première absente de Matisse a été la plus célèbre des icônes de l'art, Mona Lisa en personne (1997) : Sophie Matisse l'avait exfiltrée du tableau, ne restituant au regard que l’énigmatique paysage de l'arrière-plan. Une oeuvre-fond qui en appelait à la mémoire iconographique du regardeur pour pouvoir reconstituer les traits de la Joconde. Cette série est ainsi une sorte de jeu de piste, où chaque station défie la perspicacité visuelle du spectateur. « Lors de cette exposition, les gens s’amusaient à deviner quel tableau j’avais reproduit » [2]. C'est une devinette plus ou moins évidente, un jeu plus ou moins facile ; pour le regardeur mais aussi pour l'artiste. Car il faut réaliser une composition à partir des fragments visibles de l'original, et combler le(s) vide(s) laissés par l'absence du (des) personnage(s).

         Or -puisque notre sujet est ici l'Origine-, qu'y a-t-il de visible réellement dans la toile de Courbet ? Le corps de la femme évidemment, qui envahi littéralement au deux-tiers de la toile ; ôtez-le, ne reste qu'un triangle brun foncé dans l'angle gauche, un tout petit autre en bas et puis le drap blanc sur lequel le modèle s'est couchée. Bref, rien de bien signifiant ! Si Matisse avait du reproduire l'arrière-plan de L'Origine, il eut été difficile d'en trouver l'identité. Du coup, l'artiste a du tricher et user d'artifice : elle n'a pas recomposer le fond original, mais donner au drap l'empreinte du corps sur les trois côtés où celui-ci débordait de cadre : le drap prend les traits du corps, le sein et le téton en haut, la hanche et la cuisse à droite et l'entrejambe et le sexe en bas. Ce n'est plus vraiment une Be Back in Five Minutes mais une vraie Origine du monde textile...En fait, cette version de L'Origine répondait à un projet du magazine Vogue, « Self Portraits : A Vogue Portfolio » (décembre 2003), qui invitait des artistes femmes à soumettre leur autoportrait : Sophie Matisse choisit donc pour se représenter une absence nue...  

         Mettre les pas dans les pas de ses pères, Matisse Sophie s'y emploie donc : Courbet, Degas, Vermeer, Velásquez, Picasso... ou encore Matisse Henri, le grand fauve, Henri, l'arrière-grand père de Sophie. Quand elle réalise Poisson rouge et Conversations, deux compositions de son lointain aïeul, Sophie Matisse met son pinceau au service d'une double empreinte, artistique et filiale... Et ainsi de boucler la boucle ! Sans compter que sa grand mère Teeny, ayant épousé en deuxième noce l'inventeur du ready-made, Marcel Duchamp s'est retrouvé aussi son grand-père (par alliance)... auquel elle rend hommage dans Escalier descendant qui reconstitue l'inextricable escalier du Nu descendant l'escalier qui fit scandale en 1912. Sans compter que le père de Sophie Matisse, Paul du même nom, était sculpteur. Et sans compter enfin que Sophie Matisse fut l'épouse d'Alain Jacquet, icône pop art des années 1960 qui convoquait lui-aussi des chefs d’œuvres de l'histoire des arts pour les camoufler derrière des trames ou des images en transparence... comme s'y emploie à sa manière Sophie Matisse dans sa série suivante, intitulée « Zebra Stripe Paintings ». Tant de pas à mettre dans les pas de tant de pères...

 

 

1 - Sophie Matisse, citée par Oumelkheir Djenaidi, Sophie Matisse: les couleurs éclatantes d’une illusionniste, France-Amérique, 31/12/2008

2 – Ibid

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1- Christian Perret, Courbet outre-monde, Essai prononcé en conférence au XVe colloque annuel de la Society of dix-neuviémistes, le 10 avril 2017, Kent University, Canterbury

POISSONS DES VILLES...

         Il y a le bocal posé sur un guéridon rose-violine, et tout un environnement de motifs floraux aux verts et mauves intenses, en somme un espace confiné saturé de couleurs, identifiable à la picturalité des peintres dits fauves. Mais le sujet, le vrai, ce sont les poissons rouges ; un motif récurent dans l'oeuvre de Matisse (Henri), dans les années 1910. Les poissons rouges, ou plutôt la plasticité de vertébré au travers de l'eau, au travers du verre, le jeu des reflets, le rapport complexe entre intérieur et extérieur, repli et ouverture, immobilité et mouvement... Matisse ne cherche pas à reproduire fidèlement des poissons, il les simplifie, il les synthétise comme dans les estampes japonaises d'Hokusaï ou Hiroshigé (le japonisme en France a sévi toute la deuxième moitié du XIXè siècle) ou comme les dauphins des vases grecs vus au Louvre. Sensible à l'Orient, c'est pendant ou après un voyage au Maroc (1912-1913) que Matisse réalise la plupart de ses œuvres aux poissons, avec plus ou moins de champ, avec ou sans personnage.

         Lorsque Sophie Matisse reprend les Poissons rouges de son aïeul dans sa série Be Back in Five Minutes, elle fait logiquement disparaître l'essence même du tableau, les personnages principaux : lesdits poissons. La toile devient un sujet neutre, une composition sans vie purement décorative.  Certains ont vu dans les poissons de Matisse une métaphore de la vie du peintre, enfermé dans le carcan académique et cherchant une voie originale dans l'espace restreint des conventions artistiques ; dans cette perspective, on peut considérer que l'absence des poissons dans la citation de Sophie Matisse est la métaphore de l'artiste libéré, celui qui ne se trouve plus obligé de tourner indéfiniment en rond pour tracer sa propre voie artistique hors les conventions d'usages, hommage à son arrière-grand père qui œuvra avec d'autres à affranchir son art de toute influence académique.

        

Sophie Matisse

Gold Fish

1998

Huile sur toile

Henri Matisse

 

Les Poissons rouges

1912

Huile sur toile, 146 x 97 cm

Musée des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou

POISSONS DES CHAMPS !

         Contrairement à Henri Matisse qui peignait ses poissons au début de sa période fauve, la série des poissons de Courbet s'inscrit, elle, à la fin de sa vie. En fait de série, il s'agit de trois toiles : deux d'entre elles cadrent une truite agonisante jetée sur le rocher, gueule béant sur l'hameçon. La troisième expose trois truites tout juste sorties de l'eau. « Deux des Trois truites de Berne sont suspendues à des branches, la troisième comme saisie alors qu’elle venait de se décrocher, dorsale encore dressée, tête s’affalant sur un sable ocre. Derrière, entre les poissons crochés et celui qui déchoit, s’affirme un noir absolu. Alors que vive, lisse et gluante, la truite glisse et échappe, ici morte, scellé est son destin » [1].

         Matisse nous livre des versions « ville » du poisson rouge : dans son bocal, les amphibiens sont source de méditation pour l'homme, dont la nature est si éloignée de l'amphibien ; cet être placide et silencieux, évoluant à l'infini dans le milieu aquatique, intrigue et hypnotise par sa plasticité de mouvements et le miroitement de ses écailles. Il est un miroir sur la différence, thème développé par Guillermo del Toro dans La forme de l'eau (2018). Les poissons de Courbet nous ramènent à une dimension plus terrienne du poisson en tant que produit de la pêche : on n'est pas dans la contemplation, là, ou alors dans celle d'une proie en passe de devenir met...

         Courbet ne simplifie pas ses sujets, au contraire, il cherche à en rendre presque tactile la texture de l'écaille et l'instant de sidération suspendu entre la vie et la mort. Il y a une forme d'exhibition morbide dans cette représentation au cadrage serrée : si métaphore de l'artiste il doit y avoir ici, alors elle est tragique. N'oublions pas que le sujet de ses poissons est réalisé dans un moment de liberté tout juste retrouvé après plusieurs mois d'enfermement, et que le peintre se trouve en quelque sorte, comme ces poissons, entre vie et mort artistiques, encore suspendu (comme à un hameçon) à une décision de justice propre à entraver durablement sa liberté.

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Gustave Courbet

 

Les Trois truites de la Loue

1872

huile sur toile, 116 x 87.5 cm

Kunstmuseum, Berne

 

                                                                            A JULIETTE ET ZELIE COURBET

                                                                                                                                        Maisières, vendredi [26] juillet [1872]

        Mes chères sœurs,

         Je suis tantôt à Maisières, tantôt à Ornans. Mais je suis incapable d'aller à Flagey par cette chaleur. Figurez-vous qu'à la suite du feu de Maisières, j'ai eu une maladie du foie qui existait déjà en principe. J'ai eu trop chaud en travaillant. Le docteur Rith m'a fait suivre un traitement et je suis guéri maintenant. Je prends des bains dans la Loue. J'ai fait en tout 4 paysages au Puits-Noir et à Maisières. [...] En dehors de cela, j'ai vendu ces jours passés mon Retour de la foire, que j'avais fait à Flagey autrefois, dix mille F. Tout va admirablement. Si la Commune m'a apporté des désagréments, elle a augmenté ma vente et ma valeur de moitié. C'est-à-dire que depuis 6 mois, tant moi que les possésseurs de mes tableaux, nous avons vendu pour cent quatre vingt mille F de ma peinture. Dans ce cas-là, on peut laisser gueuler les gens.

          J'ai fait des tableaux de poissons que les fils Ordinaire avaient pris, ils pesaient neuf livres, c'était magnifique. Vous verrez cela. Et de champignons.

         Vous m'aviez parlé de vin de Bourgogne. J'ai acheté une feuillette de 180 bouteilles 150F d'un voyageur. Elle était adressée à un curé depuis deux ans et était en dépôt chez Lange. Il est dans notre cave , c'est du vin de Beaune, vous viendrez le prendre en bouteille quand vous voudrez.

         Quand il fera moins chaud, j'irai vous voir. Ce temps-là est dangereux pour moi. Il me faut une grande tranquillité    dans ce moment, parce que j'ai trop souffert  pendant deux ans. Le foie se prendrait. Vous m'excuserez par conséquent de n'être pas allé vous voir plus souvent, car je pense à vous toujours. J'irai vous voir quand le temps changera. Je vais écrire à Lydie la même chose.

         Je vous embrasse de tout cœur, ainsi que mon père.

 

                                                                                                                                                                                                             Gustave Courbet

                                                                               

L'instant Courbet

                              Les truites... c'est magnifique !

Et voilà notre bon Courbet surprit dans ces paradoxes qui font tout son charme : évoquer tout à la fois "une maladie du foie" et son achat de 180 bouteilles de vin... Nous sommes à l'été (manifestement caniculaire) de 1872 : Courbet avait passé l'été précédent en prison ; en décembre 1871, il en sortait pour finir sa peine dans la maison du docteur Duval à Neuilly ; il y resta jusqu'en avril 1872 pour s'y soigner, et rester encore le mois de mai à Paris pour tenter de récupérer ses biens. Cet été 1872 est donc pour lui un vrai moment de liberté retrouvée, une parenthèse heureuse avant l'exil. Il s'immerge dans sa nature franc-comtoise, y pêche et la peint ; il songe même -grande nouveauté- à prendre épouse, en une certaine Demoiselle Léontine (mariage qui ne se fera pas). Il passe son temps à Ornans -où son atelier a été pillé par les Prussiens- et à Maisières, non loin, où réside un couple d'amis, les Ordinaire : Edouard, médecin, homme politique fouriériste qui fut élu député en 1869 et préfet du Doubs en 1870 (pour à peine cinq mois) et son épouse, Zoé, intellectuelle et fondatrice de plusieurs journaux. C'est leur fils qui avait pêché les trois truites dans la Loue, fils (Marcel) qui fut formé à la peinture par Courbet et qui vint le rejoindre comme collaborateur dans son exil. Cette lettre est donc adressé aux deux sœurs cadettes du peintre, qui résidaient dans la propriété familiale de Flagey, Zélie (1828-1875) et Juliette (1831-1915) ; sa troisième sœur vivante, Zoé (1824-1905), mariée à un certain Reverdy, était à Paris au moment de son emprisonnement et fut très active pour le soutenir, mais peu à peu leurs relations se détériorèrent au point de se fâcher. Quand à "Lydie", que le peintre évoque encore à la fin de sa lettre, il s'agit de Lydie Joliclerc, épouse du peintre Charles Joliclerc, qui fut une grande amie de Courbet, y compris (et même surtout) dans ses années difficiles. Car Courbet n'en a pas fini avec la justice ; et c'est pour lui échapper qu'il quittera clandestinement la France pour la Suisse, exactement un an après, le 23 juillet 1873.

 

​© 2016 par Bruno Picard. Créé avec Wix.com

Sophie Matse, d'après La Conversation de Henri Matisse, 1912