1.Théophile Silvestre, dans le catalogue de l'exposition Bruyas, 1876
2.Michèle Haddad, l'ABCdaire de Courbet, Flammarion, 1996, p.98

Vincent Corpet

3501 P 8 XII 09; 16 I

Série Fuck Maîtres

 

2010

 

huile sur toile

56x67 cm

 

Vincent CORPET

(né en 1958)

Diplômé de l'Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris, c'est le jour anniversaire de ses vingt ans que Vincent Corpet prend la décision d'être artiste. Il se rappelle avec exactitude la date de réalisation de son premier tableau : 8 juin 1982 ; c'est la seule de ses œuvres à porter un titre intelligible et à être signée. Producteur prolifique (près de

4 000 œuvres au compteur), il a réalisé de nombreuses expositions personnelles et collectives, et n'hésite pas à "se produire" devant un public, soit dans les musées, ou même sur scène en compagnie de musiciens.

« Il s'agit pour moi, dans la peinture, de surtout jamais faire d'image. La peinture, pour moi, c'est une autre histoire, c'est une histoire d'un temps particulier, d'un temps du regardeur et un temps de celui qui fait, et non pas de reproduire une image pour que la chose soit donnée au premier coup d’œil. Le risque qu'il y a, c'est que le spectateur ne s'y intéresse pas [...], mais pour celui qui fait -et c'est ce qui m'importe d'abord- il faut que moi je puisse me perdre [...] ». [1]

 

Vincent Corpet

 

 

 

 

SENS INTERDIT !

 

 

 

         « Vous avez-vu 3501 P 8 XII 09; 16 I de Vincent Corpet...? Quel chef d'oeuvre, non ?

         -3501 P 8 XII 09; 16 I... Oui, pas mal, mais je préfères pour ma part 2176 M 17,18,20,21,30 IX ; 1, 3, 4 X 89 » [2].

         Des titres comme ça, ça n'a pas de sens ! Apparemment, pour l'auteur qui nomme toutes ses toiles par de semblables séries de chiffres et de lettres, il y en a un. Ce serait comme un numéro d'inventaire ; je vous laisse en trouver seul la clé !

         D'emblée l'artiste pose son originalité. Il faut bien se démarquer de la concurrence...

 

         Grâce à Dieu, le nom de la série de laquelle est tirée 3501 P 8 XII 09; 16 I est plus parlante : Fuck Maîtres [3]. Vous imaginez déjà l'artiste faire un doigt d'honneur magistral aux maîtres de l'histoire de l'art comme un punk rageur à la reine d'Angleterre, histoire d'envoyer paître ces très encombrantes et convenues filiations artistiques et de les désacraliser sans ménagement. Une punk attitude sur laquelle Courbet lui-même n'aurait pas craché, lui, le "mauvais garçon" de la peinture française, qui clamait non sans forfanterie n'avoir jamais eu de maître (ci-contre, un Fuck maître inspiré de l'Autoportrait à la pipe). Mais non : il fallait prendre Fuck dans son sens premier, à savoir baiser, faire l'amour. Corpet, quand il peint un Courbet, il fait l'amour avec une idole du passé, il la pénètre, il fusionne avec ; peignant toujours au sol, il pénètre effectivement sa toile, la parcours, s'y vautre, s'y allonge, fusionne avec. Jusqu'à la jouissance suprême de son accomplissement. « Quand je fais la copie [d'une oeuvre d'un maître], je me l'approprie. Elle est totalement à moi. Et à partir de là, je peux commencer à me promener dedans » [4].

 

         Une histoire de promenade intime donc, à laquelle le spectateur finalement est invité, sur des chemins identifiables certes, puisqu'empruntant les contours familiers des classiques, mais déroutant néanmoins car l'artiste y a semé des éléments graphiques comme des rébus qui déconstruisent l'œuvre originale, sinon même la détruisent : « Je me méfie systématiquement de ce que j'aime et dès que j'observe en moi une préférence qui se forme, je travaille à la détruire. Sinon, je ferais du style, à mon tour, comme tant d'autres » dit-il. [5]. La chair si sensuelle de L'Origine de Courbet devient noire, et y perd son attrait érotique (Corpet sait pourtant très bien rendre la couleur de la chair) ; ce n'est pas une noirceur ébène d'Africaine (qui aurait été tout autant séductrice que la blanche), mais plutôt une noirceur argentique de négatif photographique. Dans 3501 P 8 XII 09; 16 I, le corps de L'Origine est en négatif. Le fond brun de l'original devient un aplat de couleur claire qui renforce davantage les contours sombres du corps ; sur la noire pilosité, l'artiste a gratté au scalpel pour la strier de rayures aux implantations improbables.

 

         L'artiste procède toujours de la même manière (pour cette série) : il commence par réaliser avec maestria une reproduction grandeur nature de l'œuvre à partir d'un fond uni noir qu'il travaille immédiatement au chiffon et essence, dessinant dans la pâte fraîche, frottant les surfaces à éclaircir, retirant de l'épaisseur pour donner une reproduction en noir et blanc qui fait sinopie. Lorsque celle-ci est sèche, "trois artistes" se succèdent : il y a d'abord Corpet le gratteur qui, à l'aide d'un cutter, strie, raye, scarifie la surface, révélant des formes parfois, ou générant des motifs répétitifs ; vient ensuite le Corpet coloriste qui ajoute une couleur, en recouvre des éléments ; puis le Corpet lettré qui vient poser de manière assez aléatoire sur sa toile des lettres. Deux L et un E pour notre sujet, et un O plein centre, à moins que ce ne soit un cercle de craie qui vient renforcer le cadrage sur le sexe lui-même, invitant le regardeur a éluder jambes, seins et hanche pour recentrer son attention sur la "cible" érotique par excellence, le ventre, la touffe, la raie. Deux L, un E, un O... Quelque chose comme ELLO. Quelque chose comme LOL. Quelque chose comme ni l'un ni l'autre?

 

         Faut-il y voir un sens particulier ? Corpet ne nous y invite pas. Corpet s'amuse à dire que ses tableaux n'ont pas sens, jouant bien sûr sur le double sens du mot : pas de sens parce qu'ils ne veulent rien dire ; pas de sens parce qu'ils peuvent se prendre, se tourner par tous les angles. Même s'il s'en défend, Corpet fait des images comme les jeunes enfants le font avant d'avoir l'usage de l'écriture ; il travaille la forme plus que le sens ; il cherche le regard plus que le commentaire. « Ce qui me plait le plus, moi, dans la peinture [...], c'est le fait que ce soit irréductible au commentaire, qu'on ne puisse rien en dire ; ou que à chaque fois qu'on en dit quelque chose, on sait qu'on dit des bêtises ou qu'on parle de soit. Mais pas de "la chose". [...] S'il y a encore un intérêt à la peinture, c'est ça : c'est ce truc qui empêche le commentaire » [6]. Alors, pour ne pas dire de bêtise ou parler de soi, contentons-nous de regarder le tableau, en le tournant et le retournant dans tous les sens s'il le faut.

 

         Vincent Corpet a réalisé d'autres versions de L'Origine du monde. Lors de son passage à Marseille en 1991, le journaliste Philippe Dagen découvre dans l'atelier du peintre une version peinte d'après modèle vivant sur fond "bleu électrique". Dans une version de 1989, il rase la toison pubienne de son Origine et réalise en parallèle un pendant masculin en érection à la façon d'Orlan. Bref, ce sexe-là un motif avec lequel Corpet ne cesse de "faire l'amour"...

 

 

1 – Interview à l'occasion de l'Exposition Fuck Maîtres au centre d'art contemporain de Perpignan, juin 2012, film de Patrick Noël

2 – Ce sont bien les deux titres attribués à deux des versions de L'Origine par l'auteur.

3 - « Fondamentalement, en tant qu'artiste, on n'a pas de maître », confie t-il [Le Monde, 2 novembre 1991, article de Philippe Dagen]. Pourtant, la série Fuck Maîtres, débutée en 2010, revisite les chefs d’œuvres des anciens, les Ingres, Picasso, Velasquez ou Caravage entre autres.

4 - Vincent Corpet revisite Ingres à Montauban, 2013, video de Olivier Taïeb

5 - Le Monde, 2 novembre 1991, article de Philippe Dagen

6 - Propos tirés de la vidéo Dans l'atelier de Vincent Corpet, vidéo sur le site de l'artiste

 

F

I

L

I

A

T

I

O

N

AVEC OU SANS MAÎTRE ?

         Courbet est l'artiste par excellence qui réfuta vigoureusement la notion de "maître" pourtant constitutive du métier à cette époque. Paradoxalement, il réalisa une maîtresse composition le présentant dans cet état de "maître", véritable allégorie de l'artiste dominateur des êtres et des choses.

 

         Juin 1854, dans la campagne montpelliéraine, à Lattes : lumière du Languedoc, chaleur torride, nature dépouillée, sol poudreux. La diligence qui vient de laisser Courbet s'éloigne sur la droite. L'artiste franc-comtois vient pour la première fois dans le Sud, sur invitation de son nouveau mécène qui, l'année précédente, avait acquis Les Baigneuses, manifeste réaliste très controversé et moqué par la critique. Ce riche dandy rentier, amateur d'art, est venu en personne accueillir l'artiste, avec son chien Breton et son domestique Calas, qui incline la tête en signe de déférence. La scène est immortalisée par Courbet sous le titre  La Rencontre, mais rebaptisée ironiquement, à l'occasion de son exposition en 1855, Bonjour Monsieur Courbet ou La Fortune s'inclinant devant le génie tant le public trouva orgueilleuse l'attitude du "maître" devant son mécène. En effet, Courbet s'y représente à droite, le menton haut, le regard pénétrant, fièrement campé devant Bruyas, raide, compassé, maladif, écartant légèrement son bras gauche en signe de bienvenu. Un observateur dira : « Courbet, sac au dos, guêtré, en manches de chemise, bourdon en main, plus fier que la fierté » [1]. Un critique remarque même que seule l'ombre de Courbet peut arrêter les rayons du soleil.

         Courbet a une haute estime de lui et de son art ; et cela transparaît ô combien dans cette "rencontre" fictive (l'on sait que le peintre est arrivé à Montpellier par la récente voie de chemin de fer),  mise en scène propagandiste, allégorie du maître, homme-démiurge que la fonction créatrice place supérieurement à tout, y compris notabilité et fortune d'un Bruyas : « il faut cependant rappeler que, pour le saint-simonien Bruyas, l'artiste est une sorte de mage, doté d'une fonction élévatrice et salvatrice pour l'humanité » [2]. En mage élévateur et salvateur, ainsi se représente-t-il dans ce paysage méditerranéen, nouvel héros homérique. Pour un peintre qui ne veut pas se reconnaître dans le qualificatif de "maître" : chapeau bas l'artiste. 

Gustave Courbet

 

Bonjour Monsieur Courbet !

1854

Huile sur toile,

132 X 150,5 cm

Montpellier, musée Fabre

Ce n'est pas Vincent Corpet qui aurait l'aplomb de s'auto portraiturer à la façon de Courbet. Il n'a pas pas cette solidité campagnarde de franc-comtois et ce visage virilement barbu ; Corpet a plutôt l'allure svelte et fluette d'une vieille vedette de rock'n roll et le visage d'un maître yogi, lunettes rondes et crâne ras. Mais surtout, il n'a pas "le melon" du peintre d'Ornans dont chacun connaissait - et d'aucun moquait- l'immense satisfaction qu'il avait de lui-même. Non que Corpet n'ait pas d'estime pour lui même ; seulement, il n'en fait pas battage. Autre temps, autre mœurs d'artiste. La modestie, Vincent Corpet la revendique notamment à l'égard des maîtres et sa peinture trahit nécessairement le respect qu'il marque aux grandes figures de l'histoire de l'art. Le "chapeau-bas l'artiste !", Corpet le fait devant ses paires historiques. Et c'est cet  amour patrimonial qui anime son inspiration. En 2011, il réalise vingt-cinq reproductions de chefs d'oeuvre dans le Louvre même, qu'il qualifie de "temple", ce qui confine son admiration des anciens à de l'adoration. Et Courbet, malgré sa forfanterie, fait partie de son panthéon. Le peintre d'Ornans est venu aussi au Louvre dessiner, mais comme novice, parfaire sa formation ; Corpet lui, y venait en VIP, tous les mardis, jour de fermeture. Seul, face au chef-d'oeuvre choisi, il pouvait s'en imprégner avant d'en imprégner sa version sur la toile. Fuck maîtres ! Bien sûr son art ne se limite pas à ces reproductions, mais elles tiennent une place de choix ; ce sont d'ailleurs davantage des reformulations qui cassent les perspectives classiques sur des œuvres universelles pour désacraliser ces dernières. Corpet désacralise, quand Courbet cherchait à se sacraliser. Autres temps, autres mœurs artistiques ; Courbet et Corpet ne sont sans doute pas jumeaux, ils ont moins en commun de se donner corps et âme à leur art et d'être prolifiques.

Vincent Corpet

 

3514 P 16 II; 5 III 10 h/t 129x149

 

                                                                       AU  RÉDACTEUR  EN CHEF DE LA PRESSE

                                                                                                                                                                                                                                                  [Paris, 18 mai 1851]

         Monsieur le rédacteur,

        Je me trouve inscrit, cette année, dans le livret du Salon comme l'élève de M. Auguste Hesse. Je dois à la vérité de déclarer  que je n'ai jamais eu de maître.

         Cette erreur de l'administration provient, sans doute, d'un usage qui avait cours, ces dernières années et que voici : les peintres, les débutants surtout, croyaient nécessaire pour être admis aux expositions de  s'y présenter sous le patronage officiel d'un nom connu dans les arts. Cette pure formalité fut même quelque fois tournée en plaisanterie, notoirement par M. Français qui s'inscrivait l'élève de Bougival, un village charmant des bords de Seine. M. Baron se portait l'élève de M. Titeux et M. Gigoux, ce qui est mieux encore, se disait,  comme  je prétends l'être moi-même, l'élève de la nature. Il est vrai que pour suivre l'usage, je demandais à l'époque de mes premiers débuts, il y a de cela dix ou douze ans, à M. Auguste Hesse de vouloir bien me couvrir officiellement  de son nom. De là l'erreur de l'administration dans la rédaction de son livret actuel. L'administration a repoussé avec une opiniâtreté  inexplicable mes rectifications légitimes, tandis qu'elle a fait droit à d'autres artistes qui lui en ont présenté de même nature. Voilà pourquoi, M. le rédacteur, j'ai recours à votre impartialité tout en m'excusant à l'avance auprès de vous d'occuper vos colonnes d'un détail si peu important pour le public. Mais je tiens néanmoins à affirmer  que je n'ai eu  que moi-même  pour maître, et que le travail le plus constant de ma vie a été consacré à la conservation de mon indépendance.

         Veuillez agréer, M. le Rédacteur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.

 

                                                                                                                                                                                                                                             G. Courbet

L'instant Courbet

                                Maître moi-même !

Cette lettre est très révélatrice de l'ambition de Courbet de s'affranchir de toute filiation artiste. "Pas de maître", tel est le credo du jeune artiste qui, l'année précédente (1850), avait notoirement bousculé les codes en vigueur en exposant son Enterrement à Ornans, utilisant la noblesse du grand format pour peindre les simples gens endeuillés de son village natal. Pour les uns nouvelle peinture socialiste, pour les autres comble de vulgarité et de laideur, la toile devait fonder la réputation révolutionnaire du jeune peintre (il a alors 31 ans) qui, pour affirmer sa "révolution artistique", ne pouvait s'inscrire dans une lignée de maître. D'où cette volonté farouche de faire rayer de la presse la mention "élève de M. Auguste Hesse" l'année suivante, qui consistait à couper officiellement le cordon avec l'académisme en vigueur et affirmer sa soif d'indépendance. Rédigée avec l'aide d'un ami (Champfleury sans doute), la lettre fut publiée dans La Presse, journal politique populaire, deux jours plus tard. Mais le jeune peintre, qui se sait sur la pente ascendante du succès, fait à moitié pêché d'orgueil en affirmant qu'il n'était pas l'élève du peintre Nicolas-Auguste Hesse (1795-1869), l'une des références artistiques de l'époque, qui reçut de nombreuses commandes de l'Etat (notamment beaucoup de sujet religieux) ; sept ans plus tôt, dans une lettre, il avouait à ses parents montrer ce qu'il faisait à Hesse et que ce dernier trouvait beaucoup d'intérêt à son travail. En fait, Courbet était monté à Paris dans le sillage de son ami Adolphe Marlet, inscrit à l'atelier de Hesse qu'il fréquenta donc sans y être inscrit lui-même. Le peintre était plutôt bienveillant à son égard, l'autorisant même quelques années à exposer avec le titre d'élève d'Auguste Hesse...

 

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