Les NUS d'interieur

Moins nombreux que les nus d'extérieur, les nus d'intérieur porte une charge érotique bien supérieure, parce qu'ils plongent le spectateur dans un petit théâtre d'intimité (chambre, boudoir...) propre à couver des poses bien plus suggestives qu'une baignade. C'est dans ce genre, bien sûr, que Courbet ira le plus loin dans la transgression.

Gustave Courbet

Femme nue couchée

1860

Huile sur  toile,

46 x 62 cm

Collection particulière

Gustave Courbet

Femme nue couchée

1862

Huile sur  toile,

75 x 97 cm

Collection privée

Gustave Courbet

La Femme endormie

vers 1863-64

Collection particulière

Gustave Courbet

Vénus

vers 1863-64

Huile sur  toile,

81.7 x 65.8 cm

Museum and Art Gallery,

Birmingham

Gustave Courbet

Vénus poursuivant Psyché

de sa jalousie

vers 1864

Huile sur  toile,

environ 147 x 192 cm

Oeuvre détruite

Gustave Courbet

Le Réveil

1866

Huile sur  toile,

77 x 100 cm

Musée des Beaux-Arts,

Berne

Gustave Courbet

 

La Femme au perroquet

1866

Huile sur toile, 129,5 X 195,6 cm

New-York, Metropolitan Museum of Art

 

Gustave Courbet

 

Le Sommeil

1866

 

Huile sur toile, 135 X 200 cm,

Petit Palais, Paris

Gustave Courbet

 

La Dame de Munich

 

1869

Localisation inconnue

La chambre dans laquelle repose cette femme s'ouvre sur une large baie donnant sur un paysage en profondeur, comme dans les Vénus et Cupidon de Titien. Elle partage aussi avec elle l'embonpoint, les larges hanches et les bourrelets. En revanche, elle n'en adopte guère son déhanchement olympien. Ce n'est pas une déesse qui est allongée, mais bien une contemporaine de Courbet. La tenue quelque peu avachie, l'écartement des jambes (même si la pudeur est respectée grâce au drap) ajoutent au réalisme de la composition. Par ailleurs, cette intimité est largement ouverte sur l'extérieur, ce qui la rend exhibitionniste. Enfin, les draps défaits et froissés, le poids du sommeil laissent une atmosphère de sieste crapuleuse rendant subversif l’ensemble de l'oeuvre.

Adoptant à peu près la même mise en scène -lit au premier plan, fond de tenture à droite, paysage à gauche, même si l'ouverture est moins grande et fermée- ce nu s'offre tout entier au regard. La pose du modèle, allongée , un bras derrière la tête- s'inscrit dans une relecture de la tradition, depuis la Vénus endormie de Giorgione ou la Vénus d'Urbin de Titien. Mais ces nus, tout exhibitionniste qu'il fussent, étaient idéalisés, aisselles imberbes et sexe caché par une main. Si l'on doit à Goya d'avoir libéré le sexe de tout artifice de cache (Maya desnuda, 1795-1800), si l'on doit à Chasseriau d'avoir redonné des poils aux aisselles (Baigneuse endormie près d'une source, 1850), Courbet prend sa part de transgression en peignant son modèle dans l'intimité d'une chambre de courtisane et en l'affublant de bas blancs négligemment baissés et de chaussures. Le tableau appartenait au baron Ferenc Hatvany, qui fut aussi propriétaire de L'Origine du monde.

On retrouve la pose de prédilection que Courbet donna à ses femmes nues endormies (celles en extérieur notamment) : la torsion du corps, le bras droit le long du corps, la chevelure abondante déliée. Mais nous sommes ici dans un décor d'intérieur avec sofa et deux rideaux en fond comme sur une scène de théâtre. Cette toile peut être une étude préparatoire à son futur Vénus et Psyché (voir ci-dessous).

 

Le nu allongé peut être associé à un autre élément d'étude pour le même tableau : on y découvre une femme nue se voilant le ventre d'un tissu dont le bras gauche est en train de pousser une tenture. Son regard plonge avec intensité derrière la tenture, dans la continuité du lit et des draps blancs sur lequel elle se tient. Le décor des deux toiles sont assez proches, même si la tenture verticale n’apparaît pas dans le premier. Il se peut cependant que les deux toiles aient été réalisées selon un programme commun, celui dans lequel la Vénus (aux aisselles pileuses) tire le rideau derrière Psyché endormie. 

Il ne reste qu'une photographie noir et blanc de cette oeuvre probablement détruite dans les bombardements de Berlin. L'intention du peintre était manifestement de réaliser une étude de femmes à connotation saphique : ce thème, à la fois fantasmé et diabolisé par la morale schizophrène du XIXè siècle, contraignait le peintre -à rebours avec ses thèses réalistes- à chercher une légitimité à sa composition dans la mythologie : Psyché, une princesse grecque, était d'une beauté si parfaite qu'on la comparait à la déesse Vénus qui, jalouse, décida d'aller voir par elle-même l’effrontée dans son lit. Seulement, le décor intérieur n'est pas du tout antique : c'est celui d'une chambre de courtisane, contemporaine du peintre. Le caractère lesbien de la toile n'échappa pas au jury du Salon de 1864, qui la refusa pour inconvenance. Il y aurait existé plusieurs versions de la toile, l'une sans perroquet, l'autre avec, une autre peut-être aussi avec des pétales de fleurs essaimés par Vénus sur Psyché pour la réveiller, comme dans Le Réveil (voir ci-dessous).   

Le Réveil est une version de Vénus et Psyché en plus petit format, dans laquelle le cadrage a été fortement resserré sur les deux protagonistes, ajoutant une proximité sensuelle à la scène. Mais cette proximité est troublante, non plus seulement parce qu'elle rend plus évidente le caractère saphique de la scène -un contact imminent entre la bouche de Vénus et la poitrine de Psyché est suggéré-, mais aussi parce qu'elle impose une corporéité brute, la silhouette massive et trop musclée de Vénus, son visage virilisé, la rendant presque androgyne. Vénus lâche sur l'endormie des pétales de fleurs, le contact des premiers sur la paupière est proche : il est laissé au regardeur d'imaginer ce qui se passera après le réveil...

Ce nu est l'un des plus ambitieux du peintre d'Ornans. Il porte à son paroxysme sa recherche sur le nu féminin et est de la même année que ses deux autres chefs d’œuvres d'érotisme : Le Sommeil et L'Origine du monde. Mais, contrairement aux précédents, celui-ci était destiné à être montré et à prouver la supériorité du peintre sur les autres. De fait, il consentit (au moins en apparence) des concessions à l'académisme de façon à s'approcher des canons de beauté en vigueur, ceux plébiscités par la critique et le public : le corps est devenu plus lisse, mains et pieds traités avec finesse, les formes se sont idéalisées, la chevelure abondante se déploie avec raffinement au premier plan, le geste est gracieux, ainsi que ce visage, arborant un sourire généreux duquel apparaissent les dents. Le tableau fit en effet consensus au Salon de 1866 ; le stratagème de séduction marcha si bien que le surintendant des Beaux-Arts lui -même aurait fait une offre d'achat. Courbet jubile dans sa correspondance : "Ils sont enfin tués !". Mais quelques puritains remarquent, au bord du lit, un jupon, une crinoline de courtisane : ce n'est pas une Vénus, mais une femme déshabillée. Par ailleurs, depuis le XVIIIè siècle, la tradition iconographique associe le perroquet à l'érotisme, par opposition à la colombe symbole de pureté mariale. Aussi, par ce généreux sourire, la jeune femme souriait-elle à Éros en personne. Finalement, le surintendant se rétracta et n'acquit pas cette toile à forte charge érotique, pastiche du nu académique. 

Cet enlacement sensuel de deux femmes nues est le point d'orgue de la recherche picturale érotique de Courbet. A tel point d'ailleurs qu'il n'était pas destiné à être présenté au Salon : il fut réalisé pour le diplomate ottoman, Khalil Bey, et c'est à cette commande que Courbet adjoignit L'Origine du monde. Le saphisme était à la mode dans la littérature depuis les années 1830 (Mademoiselle de Maupin de Théophile Gauthier, mais aussi dans des romans de Balzac, Georges Sand) ; neuf ans plus tôt, le thème, abordé dans plusieurs poèmes des Fleurs du Mal, valut à son auteur Baudelaire d'être condamné pour "offense à la morale publique et aux bonnes mœurs". Le tableau ne pouvait donc être que "consommé" en privé. Courbet atteint ici des sommets dans le traitement de la chair ; par ailleurs, il a laissé quelques indices de l'ébat amoureux ayant précédé ce sommeil : les draps froissés, les chevelures défaites, le collier de perles cassés... Malgré tout, la composition n'est nullement grivoise et instille une douceur de sentiments qui n'est en aucun cas critique envers les lesbiennes. 

Ce nu de dos reprend le même dispositif de décor que la Femme nue couchée de 1862 : intérieur de chambre avec le lit au premier plan, une tenture en fond droit et une large baie ouverte sur un paysage à gauche. Pourtant, si le premier a du être exécuté en Saintonge, tandis qu'il résidait chez un ami du critique Champfleury, celui-ci aurait été réalisé en public en Bavière, où Courbet rencontrait plus de succès qu'en France. Le modèle, cette fois-ci, est retourné : c'est une exhibition de croupe magistrale, renforcé par l'absence de visage, tourné vers la fenêtre. L'oeuvre fut envoyé au Salon de 1872, mais Courbet y avait encore plus mauvaise presse qu'autrefois en raison de sa participation à la Commune ; elle fut refusée, mais exposée dans une galerie parisienne où elle rencontra, parait-il, un vif succès. Puis l'on perd sa trace et nous n'en connaissons désormais que des reproduction.

​© 2016 par Bruno Picard. Créé avec Wix.com