Les NUS d'exterieur

Les nus d'extérieur, femmes allongées dans un paysage, baigneuses, étaient des représentations socialement acceptées, associées à des nymphes, bacchantes ou allégories de source. Elles abondent dans l'oeuvre de Courbet, qui peu à peu subvertit le genre en innovant dans le cadrage ou insérant des éléments érotiques (bas, chien...). 

Gustave Courbet

 

Femme nue dans un paysage

1840-41

Museum of Fine Art, Boston

Gustave Courbet

 

Loth et ses filles

1840

Huile sur toile, 116 x 89 cm

Collection particulière

Gustave Courbet

La Sieste

1844

Huile sur toile, 97 x 70 cm

Collection Reinhart, Winterthur

Gustave Courbet

La Bacchante

1844-47

Huile sur toile, 65 x 81 cm

Fondation Rau,

Cologne

Gustave Courbet

Femme nue dormant près

d'un ruisseau

1845

Detroit Art Institute

Gustave Courbet

Les Baigneuses

1858

Huile sur toile,

200 x 115 cm,

Musée d'Orsay, Paris

Gustave Courbet

Femme nue au chien

vers 1861-62

Huile sur toile,

65 x 81 cm,

Musée d'Orsay, Paris

Gustave Courbet

 

La Femme aux bas blancs

1861

Huile sur toile,

65 X 84 cm

Merion, Fondation Barnes

Gustave Courbet

Femme à la source

1862

Huile sur toile, 120 x 74 cm,

The Metropolitan Museum of Art,

New-York

Gustave Courbet

 

Femme nue à la

branche de fleurs

1863

Huile sur toile,

The Metropolitan Museum of Art,

New-York

Gustave Courbet

Femme nue couchée

1866

Huile sur  toile,

77 x 128 cm 

Musée de l'Hermitage,

Saint-Petersbourg

 

 

Nymphe endormie

1866

Collection Reeinhart,

Winterthur

Gustave Courbet

Baigneuse

1866

Huile sur toile,

The Metropolitan Museum of Art,

New-York

Gustave Courbet

 

Les Trois baigneuses


entre 1865 et 1869

Huile sur toile,

Petit Palais, Paris

Gustave Courbet

 

Baigneuse


vers 1866-68

Huile sur toile, 90 x 72 cm

Collection privée,

New-York

Gustave Courbet

 

La Source

 

1868

Huile sur toile, 128 X 97 cm

Paris, musée d'Orsay

Gustave Courbet

 

Femme nue couchée

dans un bateau

 

1868

Museum or Art,

Philadelphie

Gustave Courbet

 

La Femme à la vague

 

1868

Huile sur toile, 54 X 65 cm

New-York,

Metropolitan Museum of Art

Oeuvre de jeunesse (peint à 21 ans), Loth et ses filles est un tableau de genre, le seul religieux de Courbet. Il reprend un épisode de la Bible (Genèse) dans lequel les filles de Loth enivrent leur père pour le pousser à une relation incestueuse. Le traitement du thème est très classique : le jeune auteur a cherché à créer une composition en mouvement, le bras levé de l'une répondant au bras levé de l'autre, comme une parenthèse se refermant sur le père. Mais la sensualité que Courbet donnera à ses nus est déjà là, dans deux poses complémentaires : nu de dos et nu assis de face.

Autre oeuvre de jeunesse, sous influence romantique, montre une jeune femme de dos, le visage posé au creux du bras, dans une attitude pensive. L'auteur a cherché a mettre en lumière la cascade de vertèbres jusqu'à la croupe volumineuse. Mais la multiplicité des drapés (qui ne sont pas des habits contemporains au peintre) et la couronne de feuillage sur la tête pourrait davantage évoquer quelque sujet antique ou mythologique, plutôt qu'une paysanne dans son champ. 

La Sieste n'est pas à proprement parlé un nu, mais sa suggestivité en fait un sujet finalement plus érotique que des nus bibliques. La longue chevelure rousse tombante, la nonchalance de la posture, la robe relevée aux pieds, et surtout cette fraîche et ferme poitrine dévoilées sous un fin corsage ne font pas de cette jeune fille une nymphe mythologique ou une odalisque orientale, mais bien une jeune bourgeoise de la vie ordinaire, une jeune fille en fleur comme il s'en trouvait dans la "bonne société" provinciale. Il s'agit d'ailleurs de la sœur même du peintre, Juliette Courbet.

Tableau de jeunesse, ce nu est pourtant l'un des plus accompli du maître naissant. Autodidacte pour partie, le jeune peintre passa beaucoup de temps au Louvre pour recopier les maîtres ; la pose de ce nu est la Vénus de Vénus, Satyre et Cupidon du Corrège qui s'y trouvait. La coupe renversée et le raisin renvoie au thème mythologique de la bacchante, dont on suppose que son abandon est due à l'ivresse. Néanmoins, quelques détails trahissent une thématique plus moderne de femme déshabillée : la boucle à l'oreille, si discrète soit-elle, n'est pas un attribut habituel d'une prêtresse dionysiaque ; et le sombre paysage d'arrière-plan n'est pas celui de la Grèce mais bien celui du sous-bois de Franche-Comté. Quoi qu'il en soit, le modelé du corps, son exposition, en fait l'un des nus les plus sensuels du peintre.  

Ce nu champêtre s'expose dans ce qui deviendra un cadre récurent chez Courbet : un paysage boisé franc-comtois, avec de l'eau (rivière, lac, petite cascade). Les formes plutôt robustes de la femme (cuisse épaisse, larges hanches, ventre) ne correspondaient pas aux canons esthétiques de l'art académique, une facture recherchée par le peintre et qu'il accentuera par la suite : c'est une femme réaliste, telle qu'il s'en trouve dans sa campagne. Assise au bord de l'eau, la jeune femme qui dort fait encore preuve de pudeur, son sexe étant couvert par des étoffes, sans doute ses habits.

Cinq ans après avoir fait scandale au Salon avec sa baigneuse callipyge (voir Les Manifestes réalistes), Courbet livre là un nu d'une facture toute académique qui rompt avec son manifeste réaliste. Il est vrai qu'il s'agit d'une oeuvre de collaboration, réalisée avec Hector Hanoteau (paysagiste) et on ne peut définir précisément quelle fut la part de Courbet. Quoi qu'il en soit, la composition se hausse d'un cran dans l'érotisme, et l'on peut aisément la rattacher aux œuvres saphiques du peintre : l'abandon de la première, le regard porté sur elle par la deuxième, la proximité des deux femmes, notamment des deux mains, les fleurs éparses participent à dégager une atmosphère d'une grande sensualité, que Courbet accentuera par la suite.

La Femme nue au chien est l'un des tableaux les plus originaux de Courbet : en peignant ce petit chien blanc très attentionné, il introduit un élément narratif donnant vie à ce moment d'intimité. L'estimation de la date de l'oeuvre correspond à une séparation de l'artiste avec une petite actrice, Léontine Renaude, qui l'avait sèchement laissé pour un autre : sa correspondance mentionne la volonté du peintre de récupérer chez l'ex-amante cette toile, ce qui permet de penser que c'est elle qui y est représentée, avec son chien. Mais c'est la ligne de la composition qui est ici originale, cette espèce de grande courbe que s'étire des doigts de pieds jusqu'au front du modèle, et qui autorise un magistral déploiement de jambe, de fesse et de dos. Les pieds sales de la femme soulignent le réalisme de la composition, mise en scène dans un paysage avec lac (ou rivière) franc-comtois, ainsi qu'une grande tenture sur la gauche, comme dans La Vénus d'Urbin de Titien.  

Dans un cadre assez proche de La Femme nue au chien (où un buisson dense remplace la tenture), on retrouve dans ce nu le mouvement d'une narration, celle d'une femme remettant ou ôtant ses bas blancs. En intégrant cet élément fétichiste en pleine nature, l'auteur enlève évidemment toute candeur à la composition, d'autant que le croisement audacieux de jambes ouvre sur la fente du sexe. Oeuvre prémonitoire de L'Origine du monde, ce nu pour autant a un visage, dont le regard, tout en visant le bout de son pied, vient, au-delà, croiser celui du spectateur, surpris en flagrant délit de voyeurisme. Par son cadrage, par son manque de pudeur, la toile est délibérément licencieuse, pur objet d'érotisme à usage masculin.

Le critique d'art Charles Léger décrivait ainsi ce nu dans son Courbet de 1939: "Debout, vue de dos, de trois-quarts à droite, toute nue, les pieds dans l'eau, une femme dodue, les bras reposant sur une branche d'arbre, tend ses mains, sa poitrine, son ventre, au jet d'une source qui tombe en cascade". Rien de plus bucolique que cette scène. Mais en présentant la femme de dos (inversement à la tradition des Sources, comme celle d'Ingres), le personnage n'est pas une allégorie quelconque mais bien une femme nue dans les bois, prenant bon temps de fraîcheur. Cette disposition place inévitablement le regardeur en position de voyeur, s’immisçant dans l'intimité de la belle sans son assentiment.

Courbet n'avait pas habitué son public à tel nu. D'abord par sa pudeur : alors que le maître chercha a pousser toujours un peu plus loin la transgression érotique, il se contente ici d'un buste nu, aux proportions par ailleurs plutôt classique ; ensuite, par le côté lyrique, sinon mièvre, de la composition, d'une femme se tenant à deux mains à une branche de fleurs. Ni vraiment romantique, ni vraiment académique, ce nu révèle néanmoins des concessions au réalisme de Courbet, en témoigne la non pilosité des aisselles. La chair blanche et rosée éclate néanmoins au regard, et le petit sourire en coin donne une certaine complicité à ce visage qui, quoi qu'ingénue, nous regarde néanmoins sans fard droit dans les yeux malgré sa tenue d’Ève.

Courbet réalisa plusieurs nus sur ce modèle, étendue en torsion, à la fois sur le dos et de côtés (les jambes), permettant un déploiement sensuel de ventre et de la poitrine. Le regardeur surprend la jeune femme dans son sommeil, mais la pudeur lui a fait ramener le drap sur le sexe avec le bras droit. L'auteur mit beaucoup de soin à la carnation de la peau, aux détails des mains et de ceux de la longue natte rousse. La scène se passe en extérieur, dans un sous-bois ; aucun autre élément ne permet de contextualiser le modèle : nymphe ou femme ? Dans une version semblable et de la même année, La Nymphe endormie, l'auteur apporte lui-même la réponse. Ici c'est bien une femme, dont le modelé non idéalisé du corps accentue le réalisme. Mais qu'une nymphe soit endormie en pleine nature est dans l'ordre des choses, une femme, moins...

La nymphe présente de légères variantes à la femme : tête renversée sur l'épaule, bras droit allongé le long du corps, mais la pose générale est sensiblement la même. Michèle Haddad, néanmoins, relève que la nymphe envahie la toile comme si elle avait roulé-boulé jusqu'à nous. Deux autres nus couchés ont été réalisés sur ce même modèle (l'un chez Sotheby', l'autre à La Haye). Ces quatre toiles ont la particularité d'avoir été peintes la même année qu'un des nus couchés (mais intérieur) les plus fameux de Courbet, La Femme au perroquet. dont la femme, qui n'est pas endormie, adopte une position proche. Peut-être ces femmes et nymphes nues couchées ont-elles servies de travaux préparatoires à la réalisation du chef d'oeuvre.

Toujours de cette même année 1866, décidément année très érotique, puisque c'est aussi celle de la création du Sommeil et de L'Origine du monde... Rien à voir, bien sût, érotiquement, avec cette baigneuse, sauf... son propriétaire, qui était le même, Khalil Bey. Ici, le traitement de la femme nue au bain est tout à fait conventionnel, ne serait-ce toujours l'embonpoint de la dame (cuisses, hanches et ventre particulièrement), qui reste le marqueur pictural de Courbet. La grâce qu'elle adopte avec cette main retenant les cheveux, et l'autre étirée sur la branche, ainsi que la délicatesse avec lequel pied est plongé dans l'eau, rapprochent la composition de traitements plus classiques du sujet. De même la qualité d’exécution de la nature et de l'eau claire en font un nu très lyrique.

Dans un sous-bois beaucoup plus sombre se joue une scène moins pudibonde qu'elle n'en à l'air. Une femme nue, dans un déhanché difficile, est aidé par deux autres à descendre dans l'eau : l'une derrière, est habillée ; l'autre devant est nue également. L'ombre épaisse du sous-bois renforce davantage la carnation claire des chairs, tandis que les longues chevelures dénouées, brune et rousse, renforcent davantage la sensualité de la composition. Mais c'est surtout le regard insistant de la rousse à la brune, les liens tactiles entre les trois femmes qui donnent une connotation saphique à l'oeuvre, probablement le dernier grand nu de cette veine de Courbet.

Il s'agit d'une étude inachevée, dans la continuité de ses recherches associant le corps de la femme à l'eau. Baigneuse donc, les pieds dans l'eau, les bras relevés, son linge sous les fesses nous rappelle que c'est une femme qui s'est dévêtue. Dans le catalogue de l'exposition Courbet de 2007, Laurence Des Cars souligne : "Courbet reprit, à partir de 1861-1862, la question du nu réaliste associé à une dimension allégorique. Ici, à mi-chemin entre les deux pôles opposés, qu'il tente de fusionner depuis ses débuts, l'artiste s'arrête sur cette étude d'un corps puissant,, auquel il fait lever les bras pour reprendre la gestuelle traditionnelle du dévoilement et de la mise en valeur de la beauté". Le jeu d'ombres sur la peau, qui reflète un travail important sur la lumière au travers du sous-bois, est déjà annonciateur des impressionnistes, et notamment des Baigneuses pastel de Degas.

Cette oeuvre clôt la décennie de recherche du peintre sur la femme et l'eau (douce), entre réalisme et allégorie. Ici, le nom indique que le sujet se rapprocherait davantage de l'allégorie, à l'instar d'une Source d'Ingres. Malgré tout, la femme ici garde son hypertrophie callipyge, que le déhanchement de l'assise met davantage en valeur. Rien ne manque aux détails du corps, plis, fossettes de coude, cellulite... Mais ce traitement réaliste est pondéré par cette communion de la femme et de l'eau (dont le point d'orgue est la main recueillant l'eau de la cascatelle), de cette osmose du féminin dans la nature. C'est peut-être pour des raisons commerciales que Courbet finit sa série de nus à la rivière en s'approchant des canons académiques. En tout cas, l'artiste s'est très éloigné de sa radicalité picturale des Baigneuses de 1853.

La fin des années 1860 est marquée, pour Courbet, par de nombreux séjours en Normandie, a mettre en parallèle d'une recherche presqu'obsessionnelle, non plus sur l'eau s'écoulant en filets clairs des rivières franc-comtoises, mais celle, tumultueuse et sombre de l'océan. Aux nombreuses vagues qu'il réalisa, il faut ajouter ces deux derniers tableaux, tous deux de la même année. Dans la première, une femme nue est étendue dans un bateau, dont la voile est gonflée de vent au-dessus d'elle. Elle prend une pose de modèle, très proche de celle de la Maya desnuda de Velazquez, mais beaucoup plus artificielle, avec cette cambrure accentuée provoquée par le relèvement du dos à l'équerre, équilibrée néanmoins par le déliement de la hanche et du dos qui, d'un côté, fait écho au déliement de la hanche et de la jambe de l'autre. C'est une pose d'exhibition, puisque toute la face de la femme est donnée au regard, les bras levés au-dessus de la tête laissant libre la poitrine.

Dans un format légèrement supérieur, La Femme à la vague peut constituer le pendant de La Femme nue couchée dans un bateau, mais recentrer sur le buste immergé dans l'eau. La proximité du modèle, particulièrement de son visage perdu dans une sorte de méditation intime, avec cette chevelure flamboyante dans le vent, intensifie la sensualité du sujet. En levant les mains au-dessus de la tête (moins pour mieux exposer la poitrine au regard -qu'elle ne soupçonne pas-que pour éviter le contact avec l'eau), elle laisse entrevoir une pilosité axillaire très réaliste ainsi que des seins fermes et volumineux dont la clarté rosée tranche avec l'obscurité du fond. L'écume de la mer vient se déposer sur son ventre. L'ensemble de la composition -femme nue d'un calme plat / mer agitée et ciel orageux- en fait l'un des tableaux les plus énigmatiques du maître d'Ornans.

​© 2016 par Bruno Picard. Créé avec Wix.com