Tanxxx

L'Origine de monde d'après Courbet

2012

Linogravure

 
 

TANXXX

(née en 1976)

Tanxxx, parfois considérée comme l'enfant terrible de la BD pour ses grèves de la dédicace, ses refus des décorations et son boycott des grandes maisons d'édition, est une artiste protéiforme qui a commencé par la production de tracts, affiches de concerts et fanzines dans l'orbite du milieu punk. Auteure de BD, elle a reçu le prix Artémisia pour l'illustration de Esthétiques et filatures, mais sa collaboration difficile avec la scénariste l'a poussée à se recentrer sur son univers propre, conjuguant le monstrueux et le grotesque, ce qu'elle nomme "le rire du désespoir", dans la lignée d'un Topor ou de Jamie Hewlett. Plus récemment, son exploration du médium de la linogravure lui permet de créer en toute indépendance et avec originalité, notamment un tarot de sa main, le Tarox.

« Je crois qu'en fait j'ai toujours porté ça, une colère sourde, plus ou moins définie. Avec le temps, les rencontres, les lectures, ma colère a pris une forme, s'est précisée, et a toujours teinté mon boulot je crois. Jusqu'à ce que ça devienne une interrogation pour moi de savoir si je voulais parler de cette colère dans mon travail. J'ai essayé de séparer mon travail de ma vie, mais peine perdue : mon travail, c'est ma vie et j'ai vite vu que par exemple ne pas parler de politique sur mon blog ou ailleurs m'était impossible. » ». [1]

 

Tanxxx

 

 

 

TERRAIN MINÉ

 

 

 

         Attention : terrain miné ! Terrain esthétique s'entend... Cet hommage à Courbet a du caractère ; comme l'auteur de L'Origine du monde ; comme l'auteure de cette version : Tanxxx. L'image a du corps -sans mauvais jeu de mot. Elle n'est pas lisse ; elle accroche le regard plus sûrement qu'un piercing sur le nez. Nous sommes loin des minauderies affadies de l'académisme bon-teint. C'est franc, net et précis. Point de circonvolutions décoratives. Ici, le sexe vous pète à la figure un peu comme un cocktail molotov pictural-un concept que Tanxxx a magnifiquement synthétisé en gravure. Courbet avait peint un corps velouté, chaud, sensuel ; Tanxxx nous en livre une estampe aux traits puissants, dont l'ombre traitée en hachures noires cisailles la blancheur de la peau, et dont la touffe broussailleuse domine la composition avec plus de prégnance encore que celle du peintre d'Ornans, au point d'absorber l'attention du regardeur comme un trou noir. Courbet avait initié la subversion sensuelle ; Tanxxx fait plutôt dans la subversion alternative. Vous vouliez un sexe alanguie de passivité, docile, à qui on ne concédera que quelques menues gémissements ; vous en aurez un qui vous crie haut et fort sa sexualité libertaire. Terrain miné, vous-disais-je : érotique, le terrain...

 

         Le terrain, ici, est du lino. Il faut bien un support à l'expression artistique. Le lino, pour Tanxxx, c'est un choix technique assumé, presque militant. Tanx s'est fait connaître par la production de posters rocks sérigraphiés : oui mais voilà, la sérigraphie se pratique chez un imprimeur, l'artiste n'a pas totalement la main sur sa production finale, elle doit passer par un patron en somme, passer par l'engrenage de l'entreprise, et Tanxxx est trop indépendante pour cela, et puis fuck capitalisme. Elle s'est aussi fait connaître en BD, mais c'est un peu le même problème avec l'éditeur, et puis c'est un travail long, fastidieux, presque ascétique, et l'ascèse, à Tanxxx, ce n'est pas vraiment sa tasse de thé, elle qui évolua dans le milieu punk. Alors, pour alterner, elle s'est mise à la linogravure : autonomie, simplicité, rapidité... Elle trouve dans ce médium un moyen plus accessible d'expression, permettant de produire des tirages peu chers qu'elle vend sans intermédiaire sur internet. Do it yourseld, comme disent les punks, Cela à son importance pour elle : l'art est politique. « Oui, utiliser la linogravure comme imagerie politique me paraît cohérente » [2] avoue-t-elle.

 

        Ce qui bouillonne sur son estampe de L'Origine, c'est donc cette fulgurance pileuse : du corps alangui de Courbet émerge un véritable feu pubien, une exubérance solaire qui irradie les glacis de chair environnants, rendus à l'état de laitance sidérale : foin des nuances subtiles de la carnation, des veinules courant sous la peau, de cette texture soyeuse propre à susciter l'émoi. L'incandescence charbonneuse de la toison nivelle ici les reliefs, et soumet la palette subtile de l'artiste. Ce n'est pas une chatte domptée, c'est une chatte hérissée de colère, toute griffes dehors, une chatte comme symbole libertaire, en opposition au chien, défenseur de l'ordre. Oui, cette chatte a quelque chose à voir à le chat hirsute de Ralph Chaplin (1887-1961), artiste, militant ouvrier, père du chat qui saute, de manifestation en manifestation, sur les drapeaux de la CNT (le syndicat anar) -terrain (politique) miné, vous disais-je. Lorsqu'en janvier 2016, à l'issue du festival international de BD d'Angoulême, la Ministre de la culture d'alors, la très guindée Fleur Pellerin, a voulu élever Tanxxx au rang de Chevalier des Arts et des Lettres, l'intéressée refusa net avec cet argument choc : « Chevalier mon cul, que crève l'état et son ministère » -si ça ce n'est pas de l'anarchie... Et lorsque le Ministre de l'époque proposa d'élever Courbet au rang de Chevalier de la Légion d'honneur, celui-ci -qui fut l'ami de Proudhon, ne l'oublions pas- répondit par une lettre virulente, avec notamment cette sentence péremptoire : « L'Etat est incompétent en matière d'art. Quand il entreprend de récompenser , il usurpe sur le goût public » [3 - lire l'intégralité de la lettre]. Terrains minés ! Finalement, ces deux-là ont peut-être à voir ensemble...

 

         Thierry Savatier écrivait : « La toison pubienne, à dominante brune, offre un aspect broussailleux, sans pour autant afficher une luxuriance anarchique, envahissante. Elle fait penser à ces jardins à l'anglaise que l'on se donne tant de mal à entretenir atrtificiellemnent pour tenter de les rendre conforme à l'idée qu'on se fait de la nature » [4]. Chez Tanxxx : exit le jardin anglais ; il y a bien là de la luxuriance anarchique. Chez Courbet, les plis de chair sont suggérés par des nuances ombrées ; chez Tanxxx, elles sont marquées au trait noir épais. Chez Courbet, le téton apparent livre un incarnat subtil de sensualité quand celui de Tanxxx déploie des anneaux saturniens. Et là où Courbet suscite un creux de nombril, Tanxxx le stylise en une coche. Il y a pourtant un lien entre L'Origine de Courbet et la version de Tanxxx. Il y a la forme, il y a le contour, Tanxxx a même respecté le plis du drap, l'angle d'écartement des cuisses. Il y a sororité, comme on dit aujourd'hui... Cette sororité entre des âmes d'artistes si éloignées d'un point de vu chronologie et expressionnisme touche néanmoins, parce que précisément ces éloignement rapproches comme deux marges lient deux pages : « La marge, c'est ce qui fait tenir les pages ensemble » disait Godard. Le sexe féminin, pourrait-t-on abonder, - L'Origine du monde en somme -c'est ce qui fait se relier les marges artistiques entre elles. 

 

         Attention : terrain miné. L'art de Tanxxx est ainsi fait de coups de gueule, de coup de sang, des coups de crayons. C'est qu'il y a de la conviction forte, dans les tripes de l'artistes, de ce genre de rage mêlée d'utopisme qui vous rend idéaliste. Une toquade pas vraiment en phase avec le marché de l'art contemporain, vous en conviendrez ; croyez-vous que des Jeff Koons, des Damien Hirst soient des idéalistes ? Plus on vend ses œuvres à des millions de dollars l'unité, plus on s'éloigne évidemment d'une notion populaire de l'art. Or, vers cette notion, Tanxxx tend. Avec une lucidité qui ne lui fait pas éluder les contradictions de la discipline : « J'essaye de ne pas m'éloigner trop de mes convictions pour travailler (créer), mais, hélas, c'est utopique de prétendre gagner sa vie et rester cohérente quand on est idéaliste » [5]. Car pour vivre de son art, il faut vendre, pour vendre il faut séduire, pour séduire renoncer à certaines radicalités, renoncer à prendre des risques, à être totalement soi... Ces préoccupations qui accompagnent le travail de Tanxxx, peu d'artistes se donnent la peine de les énoncer. Tanxxx le fait pour les autres, dénonçant les dérives libérales du milieu artistique contemporains fondé sur la spéculation, n'hésitant pas à évoquer une lutte des classes dans les métiers artistiques, avec des exploiteurs qui s'engraissent toujours plus et des exploités qui se précarisent en silence. Alors oui : terrain miné, et c'est tant mieux... 

 

 

 

1 -  Citée par Diane Saint-Réquier, Tanxxx, la môme révolté de la BD indé, février 2013, citazine.fr 

2 – Tanxxx, Tanxxx, estampe et lutte sociale, propos recueillis par Rémi Mathis, Nouvelles de l'estampe n°250, printemps 2015

3 – Petra Ten-Doesschate Chu, Correspondance de Courbet, Flammarion, 2007, p.336

4 – Thierry Savatier, L'Origine du monde, Histoire d'un tableau de Gustave Courbet, Bartillat, 2009, p. 26

5 - Tanxxx, entretien avec Xavier Guilbert, site du9 l'autre bande dessinée, décembre 2017

 
 

EXPRESSION LIBRE                                                        3 questions à TANXXX

En quoi l'oeuvre de Courbet a-t-elle pu avoir une influence sur votre propre travail ?

Quelle place L'Origine du monde tient-t-elle dans votre "patrimoine

iconographique" ?

D'où vous est venu l'idée, le besoin d'en faire une version ?

C'est plus l'engagement de Courbet que son travail seul qui a été non pas une influence mais disons plutôt une aide.

La même que tout le reste environ. à ma différence qu'elle est un peu comme une Mona Lisa de la provocation, ce que j'aime assez bien

J'aime reprendre des œuvres qui me marquent, de temps en temps. l'Origine du Monde en fait évidemment partie, et le reprendre pour moi c'était aussi tenir un propos féministe. La provocation n'est pas tant dans l’exhibition d'un sexe féminin (c'est même plutôt bateau voire barbant sans mauvais jeu de mot pileux) que dans la nonchalance du sujet, le cadrage (on pourrait ajouter le poil, mais c'est trop contextualisé dans une époque), sa fierté et son aplomb à s'exhiber sans honte et à assumer ce qu'elle est.

S

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S

S

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N

1Tanxxx, Tanxxx, estampe et lutte sociale, propos 
recueillis par Rémi Mathis, Nouvelles de l'estampe n°250, printemps 2015
2 - ibid 1
 
 
 
 
 
 
3 - Tanxxx, entretien avec Xavier Guilbert, site du9 l'autre bande dessinée, décembre 2017
 
 
 
 

Gustave Courbet

La Femme au chat

1864

Huile sur toile,

Worcester Art Museum,

Worcester (USA)

ARTISTE OU ARTISAN ?

         Il arrive que les artistes se questionnent sur leur statut, parfois jusqu'à en contester la légitimité... Courbet en fut et Tanxxx en est est. L'un et l'autre ont difficulté à ses positionner entre artisanat et art.

         Courbet, qui n'en perdait pas une pour se mettre en marge du monde académique, se faisait appeler "maître peintre" plutôt qu'artiste, ce qui renvoyait au compagnonnage, au monde de l'artisanat, par opposition aux peintres académiques, incarnation d'un statut social de prestige, et aux peintres romantiques, esprit éthéré déconnecté de la réalité du peuple ; l'ambiguïté du personnage l'emmenait néanmoins à se vanter de ses succès artistiques et à ne pas cracher sur les admirateurs. L'Atelier du peintre est, à ce titre, assez emblématique de la centralité dans laquelle le peintre se voyait au travail : là, seul au milieu de ses modèles, le créateur se confronte à son génie en vis-à-vis de sa toile. L'affirmation du statut d'artiste passe par la signature qui accrédite l'idée d'unicité de l'oeuvre, donc de rareté, donc de valeur. Un objet artistique a une cote, un objet artisanal un prix. A la fin de sa vie, toujours en quête d'argent, Courbet était accompagné dans son exil d'"ouvriers-peintres" qui l'aidaient grandement dans ses compositions au point que pour certaines, l'artiste n'avaient plus qu'à apposer sa signature, renvoyant à l'organisation des ateliers renaissants..., à celui d'un Jeff Koons, véritable entreprise artistique dont les productions sont valorisées par le nom du patron.

 

          Signer une œuvre, c'est donc lui donner un "certificat de création" ; l'artisan, lui, ne signe pas. Tanxxx aurait voulu s'affranchir du statut d'artiste, mais pour cela il lui aurait fallu renoncer à sa signature. « Je ne pense pas arrêter de signer, mais au moins de numéroter [les sérigraphies]. Je ne peux pas abandonner la signature pour la simple raison que ça serait encore faciliter le vol de dessin, et donc perdre (encore plus) la maîtrise de ce que l'on raconte » [1]. En revanche, ne plus numéroter ses œuvres, c'est sortir d'un système de spéculation car la numérotation crée la rareté et donc la valeur. Ce qu'elle veut c'est vendre ses œuvres à un prix "juste", un prix accessible au plus grand nombre, ce qu'elle estime être une correcte rémunération de son travail artistique. « Je ne veux pas plus être reconnue que je ne veux être un produit de placement » [2]. Mais l'artisanat, cela fait aussi écho à une pratique plus physique que l'art, quelque chose plus manuel que cérébral. Dessiner des planches de BD, c'est se concentrer durablement sur sa table à dessin, pour voir l'oeuvre se créer au fur et à mesure du travail.  La gravure nécessite davantage un travail physique et l'oeuvre se découvre brusquement en toute fin de chaîne.  « La gravure nécessite plusieurs étapes plus artisanales. Ce n’est pas juste rester à sa table et dessiner, il faut dessiner, graver, imprimer. C’est aussi long, certes, mais aussi plus varié. Et surtout : il y a une plus grande part de travail manuel, il faut mettre des mains dans l’encre et se coltiner des problèmes techniques, ça me plaît et c’est ce qui me manque dans la bande dessinée que je fais. L’aspect très artisanal de la gravure, c’est aussi des moments où la tête peut travailler comme dans une sorte de transe » [3].

Gustave Courbet

Détail de L'Atelier du peintre


Tanxxx

Double trouble

(planche de BD)

 

         Et si, à toutes fins, la différence entre artisanat et art se cachait dans l’ego ?, un ego notamment révélé par cette aptitude des artistes à se représenter eux-mêmes : on reprocha à Courbet d'auto-promouvoir sa personne par la multitude de ses autoportraits ; et le nu descendant l'escalier de Tanxxx est Tanxxx elle-même. Seulement, la perception que les deux personnages veulent donner d'eux n'est éminemment pas la même : Courbet se dépeint en démiurge attelé au travail, le menton haut, « avec ce côté assyrien de ma tête »  explique-t-il à son ami-mécène Bruyas dans une lettre, vêtu d'ailleurs du caban vert à col rayé de ce dernier arborait dans La Rencontre. L'apparence reste donc soignée, sous de fausses allures de bohème. Avec Tanxxx, aucune intention de se montrer "sous son meilleur profil" : elle s'expose nue avec la "tête dans le cul". L'un se trouve à la croisée des regards d'une foule d'allégories et de personnages, l'autre seule à son réveil, dans une nudité sans concession, qui contraste avec le nu qui se trouve dans le dos de Courbet. Pour l'un, l'auto-valorisation, pour l'autre l'auto-dérision.

         Dans ces deux autoportraits se trouve un chat -une chatte ?- qui semble être un prolongement de la représentation de l'artiste, une sorte de miroir félin. Dans L'Atelier, c'est un chat joueur, un tantinet dissipé, peu enclin à admirer le maître au travail mais au contraire absorbé par le jeu ; mais ce côté indiscipliné (revendiqué par l'artiste) est compensée la jolie fourrure soyeuse appelant à la caresse, la même que celle qu'il représente dans les bras d'une femme neuf ans plus tard, comme un objet de cajolerie quasi érotique : les yeux mi-clos, la bouche entrouverte, la jeune femme se pâme sous les caresses du douillet félin, qu'elle porte amoureusement sur sa poitrine. Chez Tanxxx, la chatte, hirsute comme le chat anarchique de Chaplin, vautrée au milieu des marches, s'incarne en tant que personnage par les bulles qui révèlent sa pensée. Ce chat n'est pas un objet de cajoleries... à ce stade de la descente d'escalier en tout cas. Non, le chat de Tanxxx ne semble pas né de cette race mondaine, plutôt un chat de gouttière dont on sent que le caractère va brusquement se révéler dans la planche suivante, un chat qui va avec sa maîtresse en somme, des caractères bien trempés. Peut-on dire : "telle chatte, telle maîtresse ?".  

      

 

                                                                                      A SES PARENTS                                                                                                                                                                                                                                        [Paris, 21  mars 1847]

         Mes chers Parents,

          Vous avez dû    voir par mon retard que les nouvelles que j'avais à vous apprendre n'étaient pas bonnes. J'ai été refusé complètement de mes trois tableaux.  J'ai comme d'habitude des compagnons d'infortune des plus célèbres tel que Gigoux qui est entièrement dans ma position. On en cite encore une vingtaine aussi célèbres que celui-là. C'est un parti pris de la part de ces messieurs du jury, ils refusent tous ceux qui ne sont pas de leur école, si ce n'est un ou deux contre lesquels ils ne peuvent plus lutter -MM. Delacroix, Decamps, Diaz- mais tous ceux qui ne sont pas assez connus du public sont renvoyés sans réplique. Cela ne me contrarie pas le moins du monde au point de vue de leur jugement, mais pour se faire connaître il faut exposer et malheureusement il n'y a que cette exposition-là. Les années passées lorsque j'avais moins une    manière    à moi, que je faisais encore un peu comme eux, ils me recevaient, mais aujourd'hui que je suis moi, il ne faut plus que je l'espère.

         On se remue plus que jamais pour détruire ce pouvoir-là. On vient de dresser une pétition au roi. Les autres veulent que ce soit à la Chambre des députés, les autres veulent une contre-exposition dans une salle particulière. Moi, je suis de ces derniers, je vais écrire quelques articles dans le journal Le Corsaire pour faire prévaloir cette dernière idée qui serait en dehors de tous    pouvoirs.  Enfin dans Le Corsaire d'aujourd'hui dimanche il doit y avoir un article de moi. Nous allons voir si nous arriverons à quelque chose. Chacun est exaspéré, le public comme les artistes. [...]

        [...]

         Là-dessus je vous embrasse de tout mon cœur tous.

 

                                                                                                                                                                                                                        Gustave    Courbet

L'instant Courbet

                               Exaspérant    !

Cette lettre montre que, en des contextes très différents, deux artistes "politisés" comme Tanxxx et Courbet, c'est-à-dire deux artistes revendiquant haut et fort (l'une sur son blog, l'autre dans ses lettres) leur indépendance de ton et leur liberté d'expression, peuvent trouver des difficultés à exister en tant qu'artistes. Si aujourd'hui, une Tanxxx critique surtout les acteurs privés du système (éditeurs, galeristes...), à l'époque de Courbet, c'était l'institution qui faisait barrage à l'émancipation des talents. En mars 1847, Courbet va sur ses vingt-huit ans : cela fait huit ans qu'il est monté de province à Paris pour percer dans le milieu de l'art ; et voilà qu'on le refuse encore au très officiel et très académique Salon. Ce qui y fait sensation cette année-là : Deux jeunes Grecs faisant battre des coqs de Gérôme (peintre honni de Courbet) ou Romains de la décadence de Couture, deux prototypes de la peinture mythologique et historique consacrée par l'académisme et combattue par Courbet et la jeune génération. Courbet avait bien été reçu une première fois au Salon, en 1844, avec son Autoportrait au chien noir, mais c'était l'époque où "il faisait encore un peu comme eux". A présent qu'il fait "à sa manière", il se trouve entravé dans sa démarche artistique. Le projet de contre-exposition mentionné ici ne vit néanmoins pas le jour ; l'année suivante, la révolution allait ouvrir le Salon à tous les artistes sans sélection, ce qui ne permettait guère plus de trouver de la visibilité dans la masse de l'exposition. Il lui faudra attendre 1849 pour recevoir une consécration avec Un Après-dîner à Ornans, mais cette nouvelle renommée n'allait pas être pour lui gage de davantage de facilité pour exposer son travail. Sous Napoléon III, la réaction académique s’évertuera continuellement à vouloir mettre ses œuvres hors circuit, renforçant ses convictions anti-institutionnelles et sa recherche personnelle en marge du Salon. Si Courbet avait eu un blog comme Tanxxx, il est fort à parier qu'il en aurait user avec la même virulence pour dénoncer le système ! 

 

​© 2016 par Bruno Picard. Créé avec Wix.com