Les PAYSAGES

Francs-comtois

"Pour peindre un paysage, il faut le connaître, écrivit Courbet. Moi, je connais mon pays, je peins". Constituant les deux tiers de sa production, les paysages sont un motif récurent de l'oeuvre du peintre, particulièrement attaché à sa région natale dans laquelle il revenait quasiment chaque année et qui lui offrait des une grande variété de motifs naturels.

En haut :

La Source de la Loue

1864

Huile sur  toile,

107 x 137 cm

The Albright-Knox Art Gallery, Buffalo

En bas :

La Source de la Loue

1864

Huile sur  toile,

100 x 142 cm

Metropolitan Museum of Art, New-York

En haut :

La Source de la Loue

En haut :

La Grotte Sarrazine

1864

Huile sur  toile,

46 x 55 cm

Musée municipal,

Lons-le-Saunier

En bas :

La Source de la Lison

1866

Huile sur  toile,

?

Collection privée

La Source de la Lison

1864

Huile sur toile, 91 x 73 cm

Collection privée

Le Ruisseau couvert (le Puits-Noir)

1865

Huile sur toile, 94 x 135 cm

Musée d'Orsay, Paris

Le Ruisseau du Puits-Noir, vallée de la Loue

1855

Huile sur toile, 104 x 138 cm

National Gallery of Arts, Washington

La vallée du Puits-Noir, 

1868

Huile sur toile, 111 x 138 cm

Art Institute of Chicago, Chicago

Ruisseau de Plaisir-Fontaine dans la vallée du Puits-Noir

1864

Huile sur toile, 81 x 100 cm

Collection privée

Le Ruisseau de la Brème

1855

Huile sur toile, 114 x 89 cm

Musée Thyssen Bornemisza, Madrid

 

LA SOURCE DE LA LOUE

La Loue est la rivière qui traverse Ornans, le village natal de Courbet. Elle prend sa source une vingtaine de kilomètres en amont, où elle jaillit en cascade d'une grotte de soixante mètres de large sur trente de haut, percée dans une falaise de plus de cent mètres. Bref, c'est un site exceptionnel, qui constituait à l'époque du peintre un paysage emblématique de la Franche-Comté, voire incarnait l'affirmation d'une province non endiguée face au centralisme de l'Etat français. L'ami d'enfance de Courbet, Max Buchon en avait fait un poème qui se termine ainsi :

Va, bondis, ô ma Loue ! à travers leurs entraves,

Et n'imite jamais ces rives esclaves,

Que les hommes, flairant partout un lucre vil,

Alignent au cordeau de leur code civil.

La Source de la Loue est un motif que le peintre réalisa en série, avec treize tableaux, la plupart datés des années 1860. Mais le peintre avait sa manière bien à lui de traiter le sujet : il ne s'agit pas pour lui de rendre compte de l'ampleur du site comme le ferait un peintre paysagiste, mais plutôt de se concentrer ce qui fascine et inquiète tout à la fois, cette profondeur où l'obscurité se fait de plus en plus dense. Le cadrage est donc resserré sur la grotte : rarement il contextualise en donnant l'échelle d'un personnage (un pêcheur solitaire dans la version de Londres) ou d'un bâtiment contigu (un moulin dans celle de New-York). Il s'agit juste de rendre le trou béant dans la falaise, rendre le jaillissement de l'eau en bouillons, et la matière de la roche. Fasciné par la géologie de son pays natal, Courbet rivalise d'audace, dans ces toiles, pour donner à la roche toute sa puissance picturale, en travaillant en pleine pâte au couteau.

 

Cette obsession du trou (minéral), certains en ont fait un rapprochement avec l'obsession de Courbet pour la femme et le trou (charnel) tel que cadré dans L'Origine du monde.  

 

LA GROTTE SARRAZINE et la source de la lison

Situés à une vingtaine de kilomètres au sud d'Ornans, les deux sites se situent sur la même commune de Nans-sous-Sainte-Anne et constituent deux curiosités géologiques majeures, deux univers minéraux majestueux qui ne pouvaient que séduire Courbet :

La Grotte Sarrazine est un trop-plein du réseau de la Lison ; à sec une grande partie de l'année, l'immense porche lance ses strates de roches comme une vague minérale, ouvrant sur une béance profonde et mystérieuse qui jouait d'une même fascination pour Courbet qu'un sexe de femme. Les deux versions diffèrent fortement dans leur traitement : celle de Lons-le-Saunier donne à voir la résurgence, faisant dialoguer roche et eau dans un cadre légèrement élargi, avec un personnage qui humanise le site ; celle de Los Angeles resserre le cadre sur la seule "gueule rocheuse" de la grotte asséchée gardée par deux blocs de pierre claire que certains n'hésitent pas à associer à des attributs génitaux... Tableau minéral par excellence, cette toile marque l'originalité du Courbet paysagiste. Dans la Grotte de la source enneigée, on retrouve les deux rochers -"gardiens des lieux saints"- auxquels l'artiste ajoute des buissons roux, jouant sur les contraste obscurité/neige, minéral/végétal. 

La Source de la Lison se trouve  une encablure de la grotte Sarrazine : c'est la principale résurgence de cet affluent de la Loue, qui jamais ne tarie. L'eau jaillie de la cavité pour s'écouler en cascade dans la vallée enserrée entre deux gros blocs de roche. Courbet en réalisa deux versions : celle de 1866 se focalise sur la béance débordant d'écume blanche, l'autre prend davantage de champ pour offrir un panorama plus réaliste du site, offrant à la falaise une moitié de toile pour révéler son écrasante présence. L'artiste s'applique dans le traitement des différents niveaux de reflets d'eau. Mais la version de 1864 peut aussi paraître comme un paysage anthropomorphique, sorte de portrait de monstre minéral à la gueule débordante de bave, qui fait s'approcher au plus près le mystère d'une nature inaccessible. 

Le dessin de La Source de la Lison  exprime toute la tension du crayon de Courbet traçant les lignes de falaises, des traits marqués, saillants et raides, avec une lézarde centrale fendant le dessin comme un éclair d'orage : la densification du trait vers le bas attire inexorablement l'oeil sur le mystère obscur de la caverne même, point focal du sujet.    

En haut :

La Source de la Loue

1864

Huile sur  toile,

98 x 130 cm

The National Gallery of Art, Washington DC

En bas :

La Source de la Loue

1863

Huile sur  toile,

84 x 107 cm

Kunsthaus,

Zurich

En haut :

La Source de la Loue

1864

Huile sur  toile,

97 x 130 cm

Khunstalle,

Hambourg

En haut :

La Grotte Sarrazine près de Nans-sous-Sainte-Anne

vers 1864

Huile sur  toile,

50 x 60 cm

J-Paul Getty Museum,

Los Angeles

En bas :

Grotte de la source enneigée

vers 1866

Huile sur toile, 74 X 97 cm

Ornans, musée Gustave Courbet

La Source de la Lison

avant 1848

Mine de plomb sur papier,

14 x 22 cm

Musée du Louvre, Paris

Le Ruisseau du Puits-Noir

vers 1865

Huile sur toile, 80 x 100 cm

Musée des Augustins, Toulouse

Le Puits-Noir

vers 1860-1865

Huile sur toile, 65 x 81 cm

The Baltimore Museum of Arts, Baltimore

Solitude ou le ruisseau couvert

1866

Huile sur toile, 94.5 x 136,5 cm

Musée Fabre, Montpellier

Remise de chevreuils au ruisseau de Plaisir-Fontaine

1866

Huile sur toile, 174 x 209 cm

Musée d'Orsay, Paris

Le Ruisseau de la Brème

1865

Huile sur toile, 65 x 81 cm

Musée des Beaux-Arts, Besançon

 

LE PUITS-NOIR

Autre lieu de la géographie intime de Courbet, le Puits-Noir est situé tout près d'Ornans ; il s'agit d'une vallée profonde entaillée par le ruisseau de la Brème, affluent de la Loue, et dont la gorge étroite est submergé de chaos de roches, de falaises et de végétations qui s'y accroche. Univers singulier de fraîcheur et de pénombre, Courbet y allait travailler sur place les jeux d'ombres et de lumière, descendant l'abrupt chemin d'accès accompagné de son âne Gerôme, nom qu'il avait donné à son âne pour se moquer du peintre du même nom, chantre de l’académisme et anti-modèle du peintre réaliste. 

 

En 1855, il présente une première version au public,  Le ruisseau du Puits-Noir, vallée de la Loue (Washington D.C., National Gallery of Art), dans le cadre de l'Exposition universelle. Elle y rencontra un réel succès, incitant le peintre à multiplier les versions entre 1860 et 1865, parmi lesquelles figure le Ruisseau noir du Louvre, acheté par le surintendant des Beaux-Arts Nieuwerkerke lui-même, pour la collection privée de Napoléon III. Le sujet, il est vrai, était plus consensuel que ses nus... Dans une lettre de 1866, Courbet pouvait ainsi se vanter : "Somme toute, ce trou du Puits-Noir m'aura rapporté vingt à vingt-deux mille F grâce à Gérôme". Ce qui plaît tant dans ce motif, c'est qu'il plonge le regardeur dans une nature foisonnante et vierge, antre mystérieuse propice à la rêverie romantique; dépourvu de toute présence humaine et même animale, c'est un espace de repli, de refuge, contrepoint des horizons sans fin des marines ou des paysages ouverts. Il écrivait encore en 1866 à son mécène Bruyas à ce propos : "Je m'en vais vous envoyer un superbe paysage de solitude profonde, fait au fond des vallons de mon pays. C'est le plus beau que j'ai et que j'ai peut-être fait dans ma vie". 

 

Le vrai sujet de ces compositions est la lumière ; cette lumière, le peintre y donne vie à partir d'un fond noir, sur lequel ajoute les demi-teintes vertes et grises, puis les éclats de lumière, en touches épaisses appliquées au couteau ou à la brosse. Un témoin raconte : "Cela vous étonne que ma toile soit noire, nous disait-il. La nature, sans le soleil, est noire et obscure ; je fais comme la lumière, j'éclaire les points saillants, et le tableau est fait". D'où ce surnom de peintre-soleil que certains critiques d'art lui attribue... Parmi eux, Manuel Jover écrit : "Cette approche intime du paysage, perçu "de l'intérieur", dévoile une sorte de "nature-ventre", lieu d'origine tout frémissant de vie, plein du murmure des eaux qui le traversent". Nature-ventre, origine... les plus tardifs des tableaux de cette série sont de la même période que L'Origine du monde, ce ventre-nature qui participe de la même intimité de ténébrisme.  

Plus en amont, l'artiste a porté son chevalet sur un petit affluent de la Brème, Plaisir-Fontaine, qui abrite une remise, c'est-à-dire un endroit où le gibier vient profiter de la fraîcheur et de l'eau. Il en fait une version animalière avec trois chevreuils saisi sur le vif. C'est le plus grand format de cette série qui, présenté au Salon de 1866, suscita l'admiration générale, y compris du surintendant des Beaux-Arts, dont Courbet crut qu'il souhaitait acheter la toile pour 10 000 francs, ce qui ne se fit pas et entraîna une correspondance amère entre les deux hommes. Le public appréciait le calme de cette remise : "tout cela est d'un sérieux, écrivait un critique, d'un charme et d'une consonance de coloris inappréciable ; tout cela est pur, humide et odorant".

 

A quelques cinq cent mètres en amont du Puits-Noir, la vallée de la Brème s'élargit, laissant la lumière pénétrer à travers la végétation moins dense ; un prés s'étire en bordure d'eau, avec un gros rocher qui se dresse au milieu. Courbet est allé peindre aussi de ce côté là, des paysages plus clairs.  

   

​© 2016 par Bruno Picard. Créé avec Wix.com