interDuck

Origine du monde

 
 

INTERDUCK

Ils s’appellent Ommo Wille, Eckhart Bauer, Anke Doepner, Rüdiger Stanko, Volker Schönwart... Dans le milieu des années quatre-vingt, ces jeunes artistes allemands, sous l'impulsion de Eckhart Bauer, enseignant à l’École supérieure des beaux-arts de Brunswick, fonde un collectif dont l'ambition est de réinterpréter l'art classique avec humour en intégrant aux plus célèbres compositions de l'histoire de l'art un dérivé de la culture populaire : le canard, façon Disney. L'art du canard, c'est l'irrévérence assurée et assumée... et exposée récemment à Angoulême (2016).

 

 

 

VILAINS PETITS CANARDS

 

 

        Rien ne sera épargné à L'Origine du monde. Voilà que dans ses beaux draps a pris place une drôle de créature aux fines jambes jaunes et au ventre dodu blanc. Point de téton à l'horizon, point de sexe non plus caché par un gros œuf... Et même s'il est normal qu'il n'y ait pas de visage, celui-ci aurait aidé à décrypter d'emblée l'usurpateur-trice des lieux saints ; en dévoilant son gros bec jaune à la Donald Duck -ou plutôt à la Daisy, pour cette réinterprétation- le spectateur, du premier coup d’œil, aurait éprouvé l'étrange sensation d'un voyeurisme zoophile. La subtilisation d'un corps humain d'une grande sensualité à un tronc stylisé de canette risible ne manque pas de déstabiliser. Mais là est tout l'enjeu de l'entreprise d'interDuck, l'auteur.

 

         InterDuck, c'est inter comme collectif, duck comme canard, un collectif de canards en somme. De vilains petits canards alors... Sous la houlette du facétieux Professeur « canardeau » Eckhart Bauer de l'Ecole Supérieure des Beaux-Arts de Brunswick et collectionneur compulsif d'objets dérivés Disney, de jeunes étudiants allemands entreprennent à partir de 1982 de détourner des chefs d’œuvres de l'histoire des art par le prisme d'une icône de la pop culture : le canard de Disney, qui sous les déclinaisons variées d'un Donald, d'un Picsou, d'une Daisy, Riri, Fifi et Loulou..., constitue à lui seul un univers pictural en parallèle de Mickey. Sous les noms -entre autres- de Anke Doepner, Ommo Wille, Rüdiger Stanko -artistes qui finalement ont eu de la peine à émerger indépendamment du collectif-, les créateurs irrévérencieux d'interDuck mettent ainsi à mal le patrimoine artistique mondial, des Vénus préhistoriques à Francis Bacon, non sans humour il est vrai, mais avec néanmoins une redondance monomaniaque de bec de canard... L'Art du canard, c'est à présent une véritable Duckomenta, c'est-à-dire une exposition palmipède déclinée en peinture, sculpture, dessin ou photographie.

 

         La méthode interDuck : prendre un chef d'oeuvre de l'histoire de l'art, quelque chose de lourd, identifiable d'entre tous, une référence universelle (=1), prendre un personnage de fiction de bande-dessinée et dessin animé ultra-médiatisé, un joyeux canard anthropomorphe devenu icône de la culture populaire américaine, puis occidentale, puis mondiale, Donald Duck (=1 aussi). On étale, on plie, on réétale... quatre tours, comme la pête feuilletée. Et vous voilà avec une œuvre en propre, un feuilleté d'histoire de l'art et de culture populaire (1 à part entière). Ce qui fait une mathématique originale : 1 + 1 = 3 (1 œuvre + une œuvre = une troisième œuvre). Mais une œuvre de compression en somme, une œuvre « feuilletée de canard », une œuvre qui n'est que le produit d'un agrégat d'ingrédients artistiques malaxés, pliés, étalés... A chacun sa cuisine, il est vrai. Le collectif interDuck nous donne ici sa recette : on en apprécie ou non la dégustation, c'est une recette originale. Rien ne vous empêche de la réaliser à notre tour... Tour de feuilletage s'entend !

 

         C'est une recette d'irrévérence. Mettre des pattes de canard à L'Origine, c'est de l'irrévérence. Comme il y eu d'autres irrévérences d'artistes auparavant envers l'histoire de l'art, au point que finalement l'irrévérence en art prend sa place dans... l'histoire de l'art. L'art, on peut dire, c'est de la cuisine : aux tenants de la cuisine traditionnelle répondent ceux de la cuisine moléculaire. Entre les deux, une infinie variation de nuances. Dans la tambouille des anti-art, il y a les irrévérencieux du public, les irrévérencieux de l'institution, les irrévérencieux des icônes. InterDuck fait partie de ces derniers.... et des autres aussi peut-être. Car derrière la potacherie, il y a une critique de l'art institutionnalisé, de l'art systémisé, de l'art starisé, ou icônisé c'est selon, un art en tout cas qui entend détourner la sacralité qu'on peut donner à une œuvre pour le réduire un produit de consommation courante. Un processus inverse des publicités de Wahrol ou des ready made de Duchamp qui érigeaient en œuvres des objets de consommation courante. Ici, c'est l'oeuvre d'art qui est réduite à objet de consommation populaire, car objet de dérision. En ce sens, la démarche du collectif peut rejoindre celle des dadas qui, les premiers, remirent en cause les valeurs traditionnelles de l'art, ou celle des situationnistes qui prônaient l'usage du détournement pour démontrer l'inanité et la superficialité de l'art dit bourgeois.

 

         La Joconde, c'est bourgeois... coin coin, voilà une Mona Daisy. Une Jeune fille de Vermeer, bourgeois, voici une Daisy à la perle ! Et comme l'irrévérence est intemporelle, on peut tout aussi s'attaquer à Gauguin ou Delacroix : Canard de Tahiti sur la plage ; Daisy guidant le peuple avec Donald, Michey et Pluto sur ses palmes. Mais comme notre joyeux groupe de détourneurs n'a pas de limite, c'est l'espèce anatidé qui supplante l'humanité, jusque dans ses origines : interDuck présente ainsi Duckaepterix Lithographica, le fossile de notre plus ancien ancêtre, puis des crânes préhistoriques comme celui du Canard géant de Mannheim, puis l'on découvre les premières statues de déesse-mère dont la fameuse Vénus de Villenduck reste le chef d'oeuvre. L'origine du monde est dans l’œuf... Entrez dans la salle des Antiquités : on y trouve le buste d'une glorieuse pharaonne, la Reine Duckfertiti, on découvre à quoi ressemblait ce fameux stratagème grec du Canard de Troie ou un buste somptueux de Périclès-Duck. Ailleurs, Duck est Boudha, ou Geisha, Dieu vicking, moaï de île de Pâques, sculptures malangan... En tous les lieux, en tous les temps, l'humanité en cède au palmipède. L'homme disparaît de l'Histoire comme son espèce avait été dominée par celle des Anatidés, civilisatrice du monde... A quoi aurait ressemblé ce monde ? Au même que le nôtre, palmes et becs de canards en plus... de quoi philosopher à n'en plus finir...

 

         Donc, si Courbet avait été un canard d'Ornans -un vilain petit canard évidemment- il aurait peint des canards et des canettes. Ses nus de cannes auraient forcément été des plus sulfureux, au point de mettre en émoi la conservatrice société palmipède de son temps. Et son coup de maître aurait été... de peindre un sexe de canne frontalement ! Et non pas de le cacher derrière un œuf ! De tous les détournements d'interDuck, L'Origine du monde sera donc encore celui qui posera le plus de problème éthique : celui de représenter frontalement un sexe d'une canne semble avoir été une démarche impossible au détourneur... déontologie zoophile oblige ?

 

 

 

 

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1 - Sylvain Amie, Courbet, Editions de la Réunion des Musées nationaux, 2007, p.150

2 - Ibid, p.151

LE PAUVRE ARTISTE

         Est-ce oncle Picsou qui se trouve ainsi dans le plus grand des dénuements...? Sans doute pas ; il n'est pas du genre à poétiser ainsi dans une chambre de bonne... Non, il s'agit d'une parenté palmipède à l'âme romantique. Cette oeuvre, évidemment signé interDick, est un détournement d'un tableau du peintre romantique allemand Carl Spitzweg (1808-1885), peu connu de ce côté-ci du Rhin, mais personnalité appréciée en Bavière où il officia d'abord comme pharmacien, puis comme peintre. Ses tableaux représentent principalement des paysages de Bavière, mais aussi la bourgeoisie munichoise. L'un de ses plus célèbres tableaux  dépeint le poète dans la misère : sous une piètre mansarde, le poète est étendu sur une paillasse à même le sol, dos calé sur un gros oreiller, protégé des fuites par un parapluie ouvert au-dessus de la tête. Couvert d'un bonnet de nuit, on mesure sa pauvreté à la couverture effilochée et la robe de chambre rapiécée ; toute la richesse de l'homme est concentrée dans manteau pendu au mur, un chapeau accroché au tuyau du poêle, des bottes, une cane ; en guise de patrimoine : une bouteille de verre servant de bougeoir, une bassine, une soupière, une vielle serviette trouée. On la mesure également -la pauvreté- au poêle qui, occupant une grande place sur la gauche du tableau, est éteint, quelques feuillets fourrés dans dans l'ouverture du foyer. Or, il fait froid : nous le voyons aux épaisseurs qui couvrent le poète, mais aussi aux toits enneigés qui se distinguent par les vitres de la fenêtre. Accrochés au mur, à droite, à côté de la porte, un bonnet de femme et un pendentif peuvent faire supposer que madame la muse a claqué la porte, lassée sans doute de l'obsession artistique du piètre amant.   

         Mais celui-ci ne semble absolument pas préoccupé de tous ces désagréments, absorbé qu'il est par son travail. L'oeuvre de créativité semble faire oublier tous les maux, froid, misère, célibat... Plume d'oie entre les lèvres, le poète, concentré derrière ses lunettes, compte les pieds de la versification de sa main gauche, tandis qu'il tient dans l'autre les feuillets destinés à conserver son génie. Oui, prime la poésie sur toutes les fatalités terrestres, parce que la poésie est une activité qui rapproche l'homme de Dieu. Le poète est entouré de livres, dont un est ouvert à sa vue ; le plus gros s'intitule Gradus ad Parnassum, La Montée au Parnasse, demeure des Muses, ouvrage théorique sur la poésie, destiné à élever le poète à la célébrité (qui n'est acquise, à en croire les monceaux de feuillets lacés au pied du poêle...).       

         La bourgeoisie de la Révolution industrielle n'aime pas les pauvres... sauf s'ils sont poètes. La pauvre poète, c'est le nec plus ultra du romantisme. La figure de l'intellectuel reclus, absorbé par son travail de création, moins affecté par sa condition matérielle que son inspiration, est idéalisée par la bohème artistique, en pleine vogue dans ce XIXè siècle. Elle rejoint la figure du poète maudit, dont le précurseur était le poète Thomas Chatterton dont l'insuccès et la misère poussera au suicide à l'âge de 17 ans en 1770. Le pauvre poète de Spitzweg n'en est pas là : l'espoir fait vivre. Si les premières critiques ne lui ont pas été favorables, la composition est devenue, selon un sondage réalisé au début du XXIè siècle, le tableau préféré des Allemands après la Joconde

Gustave Courbet

 

Marc Trapadoux examinant un livre d'estampes

vers 1849

huile sur bois,  41 x 32 cm

Musée d'Art moderne, Troyes

interDuck

 

Le Pauvre poète

Carl Spitzweg

 

Le Pauvre poète

1839

Huile sur toile, 36 X 45 cm

Neue PinakothekMunich

        Lorsque Courbet peint son "pauvre poète", il en fait une version moins romantique que réaliste. Resserrant son cadre sur le sujet, il laisse peu de prise au regard sur la pièce enténébrée -peut-être d'ailleurs un recoin de l'atelier du peintre, il y a une palette qui traîne en bas à droite. L'homme est installé au plus près du poêle, probablement allumé, une cafetière s'y tenant au chaud ; il est assis sur une sorte de chaise basse, le dos plus ou moins calé sur un meuble, une position peu confortable, rendue d'ailleurs avec une imprécision de perspective, qui fut raillée dans une caricature attribuée à Félix Nadar intitulée "Perceptive nouvelle ouverte par le talent de M. Courbet". Vêtu d'un pantalon à rayures (tenu par une ficelle ?) et d'un paletot modeste, le sujet n'est pas en train d'écrire un poème mais de contempler un livre d'estampes. Alors, de qui s'agit-il ?

         D'un certain Marc Trapadoux... Des Trapadoux comme l'histoire n'en a guère gardé témoignage...  

« Marc Trapadoux appartient à ces excentriques à la fois fascinants et énigmatiques dont le souvenir nous est parvenu grâce à l'impression durable qu'ils exercèrent sur certains de leurs contemporains qui, plus doués qu'eux, les ont immortalisés » [1]. Trapadoux n'est donc pas resté célèbre dans l'histoire, bien qu'il avait alors sa réputation. Il était en quelque sorte le chantre de la bohème, à tel point qu'il inspira à Henri Murger ses Scènes de la vie de bohème, oeuvre littéraire qui, déclinée au théâtre, à l'opéra, puis au cinéma, eut aussi son heure de gloire. A quoi devait sa réputation Marc Trapadoux ? A un texte, principalement, tombé comme lui aux oubliettes de l'histoire : l'Histoire de Saint Jean de Dieu, ouvrage de philosophie dilettante. Et à sa stature aussi sans doute, le surnommé "géant vert" (en raison de la couleur de son paletot) qu'un auteur contemporain décrivait avoir "la vigueur et la beauté d'un chef arverne".Un homme charismatique en somme, qui cultivait en outre le culte du secret, ne recevant personne chez lui. Nul ne savait de quoi il vivait exactement... Mais, pauvre, ou riche, il était pour Courbet, un sujet qui en valait la peine.  « Présenté au Salon de 1849 sous le titre Portrait de M. T., ce tableau à l'atmosphère chaleureuse rencontra assez de succès pour que Courbet en fasse une réduction sur bois, certainement commande d'un amateur » [2].  

 
 

                                                                                                    A SES PARENTS

                                                                                                                                                                     [Paris, fin décembre  1842]

        Mes chers Parents,

         Si je vous ai    toujours écrit en bleu en voici la raison : c'est qu'en rentrant dans ma chambre j'ai hérité de celui qui m'a précédé d'une superbe bouteille de cette encre. Passons à autre chose. Je me repends de ne vous avoir demandé que des draps et une couverture, car je suis forcé d'acheter un matelas et une paillasse. Je ne puis avoir de matelas passables qu'à raison de 50 et 60 F sans compter qu'ils ont beaucoup d’analogie    avec mes jambes. Ainsi donc, si vous ne m'avez pas encore envoyé ce que je vous ai demandé quand vous recevrez cette lettre, envoyez le tout par Liégeon, c'est-à-dire un matelas et une toile de paillasse, plus un coussin, un petit point de carré.  Je trouverai de la paille ici. En attendant, j'emprunterai, ou je coucherai autre part que dans mon atelier. Comme il me faut payer un mois de chambre quand même je devrai perdre 50 F sur ces acquisitions-là lorsque je m'en retournerai. Ça    ne rendrait toujours pas mon loyer bien cher car en répartissant ces 50 F sur 9 mois ce qui me ferait 6 et par conséquent 29 F par mois et je serai supérieurement logé pour pouvoir travailler.  Car c'est une grande maison superbe, très tranquille. L'atelier qui est au premier sur la cour a une fenêtre au toit et une autre donnant sur la cour. Comme la maison n'est pas un hôtel garni Adolphe pourra prendre une chambre dans ma rue et venir travailler dans mon atelier. Dites-lui de m'écrire quand je pourrai aller l'attendre à la diligence. Je suis encore à la rue de Buci pour jusqu'au 8 janvier, terme où je prends pension à mon atelier. Dites à Urbain qu'on peut facilement  s'y promener   de long en large. Il sera chaud cet hiver car il est voûté et parqueté. J’achèterai     aussi un petit fourneau en fonte.

          [...] Je vous embrasse.

 

                                                                                                                                                                                                             Gustave Courbet

         J'ai fait faire un patelot d'hiver comme celui d'Adolphe, un gilet de soirée, et un pantalon pour sortir. Me voilà tout équipé.

                                                                               

L'instant Courbet

                                la bohème...

C'est en 1839 que le jeune provincial Courbet monte à Paris avec l'ambition de se faire un nom en peinture. Il y monte avec son ami d'enfance Adolphe Marlet qui suit les cours du peintre Adolphe Hesse avant de renoncer à la peinture, faire des études de droits, retourner au pays pour y vivre en notable. Courbet, lui, s'accroche à son ambition artistique, dans des conditions proches de la bohème. N'étant pas issu du sérail, il a grand peine à rendre visible son travail dans la masse des productions picturales contemporaines, et par là même à vivre de son travail. Ses lettres de cette époque témoignent à la fois d'un enthousiasme à toute épreuve, et de difficultés matérielles chroniques ; en janvier 1842, il aménageait dans une chambre au 28, rue de Buci où il expliquait devoir monter 104 marches pour y arriver... la bohème, ça se mérite ! Dans une lettre de janvier 1841, il explique ne faire qu'un repas par jour, "le matin je mange du pain dans ma chambre". C'est cette chambre qu'il explique vouloir quitter dans cette lettre, pour s'installer au 89, rue de La Harpe, où il demeurera jusqu'en 1848. Ce sera son premier atelier : "C'était 'ancienne chapelle du collège Narbonne qui a été arrangé en atelier pour M. Gatti de Gamond, peintre connu", explique t-il dans la lettre précédant celle-ci de quelques jours. Alors oui, Courbet pouvait se vanter d'avoir vécu en quelque sorte sa bohème, faire-valoir romantique à sa réussite à venir. Mais celle-ci doit être néanmoins fort pondérée par le soutien financier que ses parents ne cessèrent jamais de lui dispenser. Il eut cette chance, que n'eurent pas tous les artistes de la bohème, d'avoir des parents suffisamment riches et compréhensifs des ses ambitions pour lui assurer toutes ces années un revenu qui, tout chiche puisse-t-il lui paraître, ne dispensait pas moins le peintre en formation de l'angoisse des lendemains sans pain.  

 

​© 2016 par Bruno Picard. Créé avec Wix.com

interDuck, Venus de Villenduck