Marc

Brunier-Mestas

D'après L'Origine de monde de Monsieur Courbet

2016

Bois gravé et typographie,

épreuve d'artiste,

30  x 45 cm

 
 

Marc BRUNIER-MESTAS

(né en 1968)

Diplômé de l'Ecole des Beaux-Arts de Clermont-Ferrand en 1993, M.B-M vit et travaille en Auvergne. Ayant expérimenté plusieurs moyens d'expression, dont l'installation, c'est dans la gravure qu'il est devenu le plus prolifique, édifiant au fil de ses productions une Oeuvre originale. "Le graveur incise la vie contemporaine telle qu'il la voit, telle qu'il la redoute, telle qu'il l'envie, telle qu'il la vit. C'est à travers une voracité d'images que Marc Brunier-Mestas s'inscrit dans la lignée des graveurs noirs modernes : Jarry, Dix, Kirchner ..." [1]. Il a réalisé de nombreuses expositions, en France et à l'étranger. 

« L’art de Brunier-Mestas échappe heureusement aux lieux communs de ce que l’on appelle l’« art contemporain ». Il travaille dans un médium anachronique, sans « glamour », qui frappe à l’estomac. Ce travail subtil trouvera un public qui rougira de reconnaître en lui sa perversité. ». [2]

 

Richard Crevier

 

 

 

ORIGINE  ALTERNATIVE

 

 

 

         C'est une Origine rayée, striée, que nous propose cette version. On reconnaît bien l'empreinte de l'exhibition, ce même surgissement de tronc féminin au milieu des draps, ce familier écartement de cuisses, mais l'on ne retrouve pas la texture originale, cette chair soyeuse faite de touches crèmes et rosées, et moins encore l'incarnat qui donne au tétons leur attractivité irrésistible... Ici, le regard navigue dans un autre type de paysage, tout de noir et blanc, une terre rude, sèche, creusée de sillons parallèles qui donnent l'orientation du relief. Le corps naît de ces entrelacs de traits dans la plus pure tradition de la gravure. Car le trait ici, c'est une gouge qui l'a façonné, comme une charrue façonne le champ. Et on ne marche pas dans un champ labouré comme sur un sentier battu !

         Gravure : technique artistique consistant à creuser ou inciser à l'aide d'un outil une matrice à encrer. La discipline nous renvoie à d'anciens maîtres renaissants, tel un Schongauer qui jouissait à son époque d'une renomée internationale (1430-1491), mais certains peintres ne dédaignèrent pas non plus l'exercice, Dürer, Cranach, Bruegel l'Ancien pour le Nord, Botticelli, Mantegna, Titien pour le Sud. On pourrait donc considérer la pratique, jugée ingrate par certains, comme rangée dans l'histoire des arts, en tant que « art mort » au même titre qu'une langue morte, mais ce serait méconnaître le milieu artistique qui ne cesse de se réinventer en se réappropriant toute forme d'expressivité. La tapisserie a connu son renouveau, la céramique aussi, la lithographie, la sérigraphie... Des artistes comme le Français François Morellet (1926-2016) ou l'Américain Jim Dine (né en 1935) s'y sont collés à leur tour. Aujourd'hui, une nouvelle génération porte la technique dans des styles très variés qui se distinguent en jouant sur les formes et les couleurs. « Les artistes viennent chercher des terrains d’expression qui, entre la taille douce, la taille d’épargne ou la manière noire, leur permettent de donner des rendus de matière et de profondeur très divers » [3].

         Marc Brunier-Mestas en fait partie. D'aucuns lui attribuent même le titre de chef de file de la gravure alternative mondiale. Reste à savoir ce qu'il faut mettre derrière « alternatif »... Une culture en marge, à l'écart des médias de masse, voire underground ? Une imagerie qui s'affranchie des poncifs en vigueur pour marquer son propre sillon, anticonformiste, au besoin subversif ? Il y a des deux chez Brunier-Mestas, qui évolue loin du courant parisianiste des galeries et qui présente, au gré des créations, un univers énigmatique, qui peu sembler d'un premier abord sombre, âpre, inquiétant, sinon sordide, profondément emprunt d'un érotisme déroutant : dans une série de gravure 8 x 8 cm, intitulée Petite tentation, il décline l'obsession sexuelle sous des modulations inédites, imaginant des êtres ithyphalliques, inversement des sexes anthropomorphes, d'autres hybrides, genre phallus-clitoris, sans compter des pratiques sexuelles inédites comme des accouplements à des arbres arbres ou à des insectes géants improbables. Dans le petit théâtre du graveur ne se jouent des dramaturgies classiques : au contraire, les comédiens-iennes déclament toujours un vocabulaire étrange, comme des borborygmes à priori incompréhensifs, mais qui, au fur et à mesure de leur écoute, nous parlent d'un monde onirique, un monde où les lapins ont des avant-bras en lieu et place des oreilles, bref un monde derrière le miroir...

         Derrière le miroir, M.B-M (c'est ainsi qu'on surnomme l'artiste quand on s'est familiarisé) compose des histoires condensées sur des vignettes, comme des bouts de storyboard extrait de tout scénario, dont l'absence de profondeur impose une confrontation directe à l'insolite, à l’énigmatique. C'est du condensé de Jérôme Bosch, déconnecté de sa dense narration et focalisé sur un détail incongru, tragi-comique ou dramatique, qui interroge le spectateur. « Ce sont des pièges visuels dont le « format » s’apparente à celui de l’image télévisée »[4]. Des pièges dont il faut se méfier : même quand l'image semble « abordable », comme dans ses paysages de forêt, l’incongruité n'est jamais loin, un détail infime qui fait dissonance, parce que l'harmonie, ce n'est pas le truc de M.B-M., parce qu'il est alternatif sans doute, mais surtout parce que l'harmonie, ça n'existe pas. C'est à cette évidence que nous renvoie toujours le graveur : ça n'existe pas dans l'amour, dans la sexualité, dans la nature...

         Comme chez Courbet, l'image de la femme -ou de son avatar- est récurrente chez Brunier-Mestas. Il la saisit le plus souvent dans l'exercice d'une sexualité débridée, sinon étrange, exprimant sans fard un droit aux plaisirs interdits que certaines morales voudraient lui dénier, celui de exhibitionnisme exacerbé ou celui du sexe pour le sexe. Elle revient comme une obsession dont on ne peut se défaire, une obsession que l'artiste illustre à propos sur une autre gravure en plaquant l'homme nain sur le sexe géant de la femme : car la femme -et son sexe- prend des proportions de moaï sous le crâne des hommes et son obsession les font devenir petits comme devant une déesse vénérée. Dans une autre, c'est la femme elle-même, qui se fait nourricière d'obsessions avec sa poitrine géante. Et Courbet n'a peint rien d'autre que cela dans L'Origine du monde.

         Conformément à son style, la version que M.B-M fait de L'Origine du monde est déstabilisante. D'abord par la nature sèche d'un corps façonné de traits puissants, mais aussi de cette main qui, violant l'intimité du modèle, vient ouvrir le sexe de l'index et du majeur, une main comme parfois on illustre l'intervention divine. Derrière les séries de lèvres, au cœur de la chair, l’écartèlement ouvre sur une vision inquiétante, sorte de fœtus langé au visage monstrueux. N'y aurait-il pas plus d'harmonie dans l'enfantement qu'ailleurs ? Là encore, le style de Brunier-Mestas impose son originalité par une relecture ambiguë de l'oeuvre de Courbet. Alternatif ? Et si c'était plus simplement de la pop culture...

 

 

 

1 -  Site Arts factory

2 – Richard Crevier [critique d'art], L'Image à l'estomac, site Le Chant de l'Encre, 1er août 2006

3 – Bernard Chauveau, cité dans Le Renouveau de la gravure, Marie Maertens, Connaissance des Arts, 11/12 / 2015

4 – Richard Crevier, L'Image à l'estomac, site Le Chant de l'Encre, 1er août 2006

 

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1.Chistian Garcelon [Inspecteur et conseiller arts plastiques], Superman est idiot..., site le Chant de l'Encre 
2 - Michèle Haddad, L'ABCdaire de Courbet,  Flammarion, 1996, p.55
3 - Kathryn Galley Galitz, Gustave Courbet, Edition de la Réunion des musées nationaux, 2007, p.168
 
 
 
 
4 - Frédérique Thomas-Maurin, Musée Gustave Courbet, Ornans, Editions Sekoya, 2015, p.61

OH LA VACHE !

         La main, on la retrouve dans cette autre gravure de Brunier-Mestas. Mais associé cette fois-ci à des vaches ; une main humaine pour tête. « Dans ses représentations de la nature, l’homme s’efface devant elle mais il n’en est jamais éloigné ; il y est présent en dose homéopathique et, comme cette dernière, en attente d’efficacité » [1]. Est-ce encore la main du divin ? Si c'est le cas c'est d'une religion païenne, de l'ordre de la mythologie. Ce sont peut-être les mains du graveur lui-même, la gauche et la droite, enfin quelque chose qui a trait à la création : les doigts de l'artiste, plus importante que sa tête... Des doigts comme des cornes, poing fermé, auriculaire et index tendus : le signe des cornes, c'est son nom. Dans l'Antiquité grecque, ce signe était associé au cocufiage : celui du roi Minos de Crète, que l'épouse trompa avec le taureau crétois, pour enfanter le Minautore qui, comme les vaches de M.B-M, était un être hybride, mi humain, mi bovin. Encore aujourd'hui dans la culture occidentale, faire ce signe derrière la tête de quelqu'un, c'est lui faire des cornes de cocu -la plaisanterie a fait long feu ! Effectué vers le bas, le signe des cornes peut aussi participer d'une conjuration de malédiction : vade retro satanas ! Les deux vaches de la gravure portent dans ce cas les deux interprétations. A vous désormais d'en faire votre propre narration... A moins, bien sûr, que ce ne soient des vaches heavy metal, puisque les fans de cette musique en ont fait leur signe de reconnaissance. De la pop culture, disais-je...

         De la pop, Courbet en faisait aussi à sa façon, en fixant sur ses toiles les gens du peuple et le cadre rural de sa Franche-Comté natale qu'il regagnait pratiquement chaque année. L'un de ses tableaux emblématiques est Les Demoiselles du village (1851) qui représentent trois jeunes filles campagnardes en tenues de bourgeoises provinciales (les trois sœurs du peintre) en train de faire l'aumône à une petite vachère au milieu des près : deux vaches apparaissent en arrière plan comme éléments de décor, au même titre que les falaises caractéristiques de son pays natal. Après le scandale d'Un Enterrement à Ornans, Courbet voulait par ce tableau plaire au public, mais à nouveau « il se heurta à une incompréhension générale. On n'admettait pas le terme de "demoiselles" pour des campagnardes ; on critiquait l'allure des modèles, les sœurs de Courbet ; on trouvait les vaches trop petites par rapport aux figures  » [2]. Les reproches sur ces "demoiselles" endimanchées en parisiennes en rase campagne relevaient plus d'une critique sociale que esthétique ; quand aux vaches, on disait qu'elles étaient « bonnes pour un parc de Lilliput ». « [E]lles ont juste la grandeur des vaches en bois qu'on donne aux enfants » [3].

         Lesdites "vaches" sont en fait inspirées d'une autre version de la même époque : les bovins sont peints pour eux-mêmes, et non comme ornement de paysage. Il les fait poser comme des modèles : le taureau blanc montre un beau profil ; la génisse blonde fixe le regardeur. Contrairement à M.B-M, Courbet est un peintre réaliste, et en cela il entend restituer visuellement la réalité anatomique des animaux et le rendu de leurs robes. Les bovins qui se trouvent dans Les Demoiselles du village sont les répliques exactes de ces deux là, ce qui peut faire penser que cette version n'était qu'une étude préparatoire; ce serait mésestimer le soin apporté au paysage, avec la précision topographique et géologique qui était propre au peintre, et qui donne à cette composition animalière son individualité propre.             

      Courbet n'est pas le premier à prendre ces animaux domestiques pour modèles, « reprenant la tradition hollandaise illustrée notamment par Paul Potter (1625-1654) dont il découvre les œuvres en 1847 » [4]. Potter, c'est le peintre néerlandais qui a consacré presque exclusivement sa peinture aux sujets bovins ; l'une de ses toiles les plus caractéristiques étant Le Taureau, version monumentale qui n'ignore nullement les petits détails comme les mouches sur le dos ou les poils du mufle de la vache. Plus tard, c'est le peintre normand Eugène Boudin (1824-1898), précurseur de l'impressionnisme, qui perpétuera un temps cette toquade des vaches, emblématiques de la prairie normande. Courbet, lui, n'était nullement monomaniaque de la vache : excellent peintre animalier, c'est dans le représentation de la faune sauvage qu'il se confronta principalement, du gibier de chasse principalement, lui même étant grand amateur de ce loisir.


Marc Brunier-Mestas

Vache, gravure sur papier, 50 x 75 cm

Gustave Courbet

Les Demoiselles du village faisant l'aumône à une gardeuse de vache dans un vallon d'Ornans

1851

Huile sur toile, 195 x 261 cm cm

Metropolitan Museum of Art, New-York

Gustave Courbet

Taureau blanc et génisse blonde

entre 1850 et 1855

Huile sur toile, 91,5 x 116,5 cm

Musée Gustave Courbet, Ornans


Eugène Boudin

Cinq vaches dans un pré, ciel orageux

1881-1888

Huile sur toile,  43,3 x 58,4 cm
Musée d'art moderne André Malraux,

Le Havre


Paul Potter

Le Jeune taureau

1847

Huile sur toile,  236 x 339 cm
Mauritshuis, La Hague

 
 

                                 AU RÉDACTEUR EN CHEF DU MESSAGER DE L’ASSEMBLÉE

                                                                                                                                                                              Ornans, 19 novembre 1851

         Monsieur le rédacteur,

          Dans son numéro du 15 novembre le Journal des faits cite un article extrait du Messager, dans lequel je suis incriminé par un nommé Garcin d'avoir assisté lundi 10 novembre à une réunion tenue par les Amis de la Constitution à la salle Saint-Spire.

         Je remercie beaucoup M.Garcin de l'honneur qu'il me fait, d'abord de me séparer de son parti, ensuite de m'associer aux hommes qu'il cite dans son article. Pourtant, je le dispense de me faire agir ; je suis assez fort pour agir seul. Je n'ose pas croire que ce soit M. Garcin lui-même qui m'ait vu à cette réunion puisqu'elle n'était composée, selon son article, que de républicains et d'agents de police. En tout cas, il a été fort mal renseigné.

         Parti de Paris le 1er septembre pour les expositions de Bruxelles et de Munich où j'avais envoyé mes tableaux, de là j'ai traversé la Suisse pour me rendre dans mon pays où je suis depuis un mois. A moins d'avoir un don d'ubiquité, il me parait difficile que j'aie pu assister à la réunion de la salle Saint-Spire.

         M. Garcin me nomme le peintre socialiste. J'accepte bien volontiers cette dénomination ; je suis non seulement socialiste, mais bien encore démocrate et républicain, en un mot partisan de toute la révolution, et par-dessus tout réaliste. Mais ceci ne regarde plus M. Garcin, c'est ce que je tenais à constater, car réaliste signifie ami sincère de la vraie vérité.

         Maintenant, M. Garcin peut poursuivre librement le cours de ses charmants articles, et s'il veut me le permettre, je vais continuer un tableau commencé de Demoiselles du village que j'estime infiniment plus intéressant que son tripotage.

         Salut et fraternité.

 

                                                                                                                                                                                                                        Gustave Courbet

         Ornans, le 19 novembre 1851.

         Monsieur le Rédacteur, je désire vivement que cette lettre soit reproduite exactement dans votre prochain numéro. J'attends cela de vous.

L'instant Courbet

                                Peintre socialiste

Courbet n'a jamais caché ses sympathies républicaines ; il en a hérité de ses pères, famille de riches agriculteurs de province, qui ne portait guère l'Eglise en leur cœur et qui se méfiait des régimes autoritaires. Précisément, cette lettre de Courbet a été écrite deux semaines seulement avant que la France ne bascule à nouveau dans l'autoritarisme, par le coup d'Etat que Louis-Napoléon Bonaparte organisa pour se maintenir au pouvoir. La répression sera terrible : chasse aux opposants, exécutions sommaires, arrestations massives (environ 27 000), suivies d'emprisonnements, de déportations ou d'exils (comme Victor Hugo). Tout républicain, même sans avoir pris les armes, est assimilé à la rébellion; les amis de Courbet sont menacés, Urbain Cuenot emprisonné quelques temps, Max Buchon se réfugie en Suisse. Courbet, qui se vantait donc le mois d'avant d'être résolument républicain et même socialiste, était dans ses petits souliers à Ornans, et s'attendait à tout moment à être inquiété. Ce qu'il ne fut pas. La lettre du 19 novembre en tout cas fait part de ce climat de suspicion et de délation qui régnait à la veille du coup d'Etat. Deux journaux avaient en effet divulguer l'organisation d'une réunion républicaine où de nombreux participants furent dénoncés : "David (d'Angers), le célèbre sculpteur ; Courbet, le peintre socialiste, auteur des Casseurs de pierres, tableau reçu à la dernière exposition de Paris ; Pierre Dupont, le chansonnier démocrate ; Faure et Vasbenter, anciens éditeurs du Peuple et amis de Proudhon" [Chu, Correspondance de Courbet, lettre 51-3, note 1, p. 96]. On ressent, sous la plume du journaliste Garcin, tout le mépris dont il charge les qualificatifs de "socialiste", "démocrate", "amis de Proudhon"... L'évocation des Casseurs de pierres, dénonciation picturale du prolétariat rural, associe donc Courbet au socialisme, ce dont se désole les soutiens de Napoléon III pour qui ce nouveau courant politique est assimilé à un danger révolutionnaire. Dans une correction qui suivie le courrier de Courbet, le Rédacteur en chef incriminé par le peintre rectifiait l'erreur de Garcin, précisant qu'il n'avait pas été présent à la réunion, et qu'il se trouvait depuis longtemps dans sa famille à Ornans "où il ébauche quelqu'une de ces scènes villageoises qui l'ont fait qualifier de peintre socialiste, fort mal à propos, suivant nous. L'art est un terrain neutre et la peinture n'a pas d'opinion politique". Cela donnait bien le ton de ce qu'allait être la censure et l'encadrement des arts dans le Second Empire.