Marie-Noëlle

Pécarrère

Fresh Fruit for Rotting Vegetable

 

2016

 

huile sur toile

40 x 50 cm

 
 

MARIE-NOËLLE PÉCARRÈRE

(né en 1965)

Née à Bordeaux, mais ayant vécue une grande partie de son enfance en Afrique occidentale et dans les outre-mers, Marie-Noëlle Pécarrère s'est nourrie picturalement de ses rencontres exotiques pour se forger un style propre, où l'humain se mesure au végétal, où la figuration en découd avec l'existentialisme. Formée à la haute couture -métier qu'elle n'exercera jamais- c'est en styliste qu'elle pratique un art multiforme, commençant par la mosaïque, pratiquant la broderie, s'épanouissant dans la peinture à l'huile et se lançant dans la sculpture. Se définissant elle même comme une « plasticienne polyvalente », elle a participé a de nombreuses expositions dont l'une consacrée à L'Origine du monde.

« Je pense que tout artiste devrait être l’expression de lui-même et que le seul moyen de faire de l’art est justement de ne pas essayer d’en faire, c’est-à-dire de ne pas se conformer à un style contractuel, ce que j’assimile volontiers à une forme d’artisanat. D’autre part je n’aime pas la routine, les petites recettes stylistiques. Aussi je m’efforce de me remettre systématiquement en question en dépit de tout académisme tacite, l’antinomie est devenue mon mode d’expression. ». [1]

 

Marie-Noëlle Pécarrère

 

 

 

FRUIT(S) DE LA TENTATION

 

 

 

       L'Origine du monde pose -avec éminemment de provocation- la question du regard porté sur le sexe, plus particulièrement du regard masculin porté sur le sexe féminin. L'on sait à quelle point ledit sexe est la source d'une attractivité puissante dont la gente mâle a grande peine à se soustraire -la fin de l'année 2017 en témoigna particulièrement, avec le surgissement de nombreuses affaires de harcèlement. Cette force porte un nom : Éros. Il est curieux que les Anciens ait, par l'entremise d'Ève, réservé à la femme la pulsion de la tentation. C'est plutôt elle le fruit défendu, et l'homme de croquer volontiers son sexe comme une pomme. Marie-Noëlle Pécarrère a merveilleusement illustré ce raccourci de pomme-vulve dans sa toile intitulée Apple Jelly.  

          L'univers de cette artiste est ainsi tout entier peuplé d'hybridations anthropo-végétales, comme sorties du cerveau fou d'un généticien eugéniste : il y a là un homme à la tête de chou (qui n'a pas les traits de Gainsbourg !) en redingote, de nombreux portraits de femmes-salades brillamment parées en robes de cour et précieusement exposés dans leur cadre doré, une concubine à la chevelure-aubergine, un cerf en uniforme d'empire, l'artiste s'amusant à déconstruire une humanité théâtralisée par le costume pour la ramener à sa nature simplement organique. Par une sorte de jeu d'associations, végétaux et animaux se substituent aux membres et organes humains, mettant en perspective symbolique une sororité humanité / Terre-mère trop souvent niée : c'est ainsi que les bois du cerf prennent la forme d'une cage thoracique, que des poumons se mettent à pousser comme une plante, les veines plantés dans la terre, que les germes d'un visage-patate deviennent yeux ; on découvre encore un artichaut à cœur humain, un escargot-pénis, des crânes au milieu de fruits... bref, un inventaire à la Pécarrère.

 

         Il y a une forme de maniérisme diabolique, dans l'oeuvre de Marie-Noëlle Pécarrère ; maniériste, non seulement en raison de la sophistication avec laquelle elle donne raffinement à ses images, mais aussi par son goût pour la symbolique et l’énigmatique qui force le regardeur à passer au-delà de la toile, à ne pas se contenter d'un seul niveau de lecture ; diabolique, non parce qu'elle façonne des hybridations contre-nature, mais dans le sens qu'en donne Bataille, en tant que coïncidence de la mort et de l'érotisme. Certes, ce n'est pas un maniérisme Renaissant, en ce que le figuratif ici subit un détournement conceptuel, qui traduit des interrogations finalement très universelles sur l'homme, sur sa chair périssable, sa conscience de la mort qui anime sa pulsion de vie, son Éros, interrogations existentialistes qui ramènent l'humain dans sa nature organique première, espèce dont les attributs -membres, organes, viscères- le disputent à ceux des règnes animal et végétal.

         L'érotisme tient une place assumée dans son oeuvre : l'artiste lève insidieusement les robes des marquises, propose un raccourci saisissant sur la vulve d'une femme à la tête de chien, déshabille Louis XIV, réécrit La Vénus au miroir de Velasquez en donnant le reflet non pas du visage mais du sexe épilé de la déesse... L'Éros se décline aussi dans une étrange mythologie où une Léda se fait monter par un centipède géant, une odalisque par un escargot du même acabit, une Alice qui ouvre le rideau sur une vulve énorme, un homme embrassant une femme-pieuvre... Car dans l'oeuvre de Pécarrère, l'Éros n'est jamais loin de Thanatos. Quand on lui demande le thème principal de ses créations, elle répond laconiquement : « la dualité éros-thanatos, l'anatomie, le végétal, la structure de toute chose » [2]. La structure de toute intimité féminine : des melons, des poires, du raisin, bref, des fruits défendus.

         Quelle interrogation suscite L'Origine du monde  ? La question est évidemment : peut-on représenter un sexe de femme, ce fruit fendu dont la tentation est renforcée par l'absence de visage, peut-on faire étalage de cette chair si convoitée comme un vulgaire étal de fruits et légumes, comme une nature morte ? Courbet y a évidemment répondu positivement ; Facebook pencherait plutôt pour la négative, lui qui censura en 2011 le compte d'un instituteur parisien passionné d'art qui avait recommandé sur sa page le tableau de Courbet (comme quoi le géant américain ne sait pas faire le distinguo entre art et pornographie...). Marie-Noëlle Pécarrère a une façon bien à elle de répondre à la question : elle en fait une version arcimboldesque, du nom de cet artiste maniériste italien (1527-1593) réputé pour ses portraits dit phytomorphes, c'est-à-dire constitués par des assemblages de légumes, fruits, fleurs, racines et autres plantes. Trois melons, du raisin, quelques pommes et poires... ceci n'est pas un sexe, c'est un panier de fruits. Permettez : si vous y voyez une femme nue, c'est que vous avez l'esprit mal tourné !

         Cette version de L'Origine a été présentée à l'occasion d'une exposition intitulée « 16 regards d'artistes sur L'Origine du monde » en février 2016, Galerie Corinne Bonnet. Mais Pécarrère n'a pas attendu cet événement pour entamer un dialogue fécond avec Courbet. Celui-ci, comme d'autres « maîtres-étalons » de l'histoire de la peinture, comme Boucher, sont convoqués de manière récurrente dans son œuvre. De L'Origine du monde, elle a réalisé plusieurs versions : en paysage anthropomorphique à l'instar d'André Masson -elle définit d'ailleurs son travail comme néo-surréaliste-, en série noir et blanc avec une toison qui s'écoule en filaments vers le bas du cadre..., mais elle a aussi détourné son autoportrait du Désespéré, disposant au premier plan, sous le regard halluciné du peintre, des frites et gobelets Mac Do, réinvestie Le Sommeil, ce charnel enlacement saphique, auquel elle supprime la brune pour dédoubler la rousse dont l'abondante chevelure fait écho la sienne même -le titre de l'oeuvre, Ready Made Narcissique, suggère ici un double autoportrait... Elle a aussi roussi la chevelure et la toison du personnage de Étant donnés : 1° la chute d'eau 2° le gaz d'éclairage de Marcel Duchamp, comme si elle voulait se substituer au modèle. À quand une Origine rousse ?

 

1 – Marie-Noëlle Pécarrère, Trait et portrait avec Marie-Noëlle Pécarrière, artiste d'exception, site le Vadrouilleur urbain, 16 septembre 2014

2 – Marie-Noëlle Pécarrère, interview par Sylvia Ladis, 18 mars 2014, site e-cours-arts-plastiques

 

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MONTRER LE DERRIÈRE DU FRUIT...

         Parmi les charmes que la femme peut revendiquer, le derrière figure en bonne place ; charnu, charnel, le volume des fesses séduit, fascine, en premier lieu les artistes. Mais, les représenter peut passer pour pêché de voyeurisme. Aussi faut-il jouer de subterfuges pour ne pas passer pour un pervers : d'abord, créer un contexte légitime, la mythologie, avec les Vénus callipyges, le bain, comme pour Suzanne, le prétexte exotique -L'Odalisque de Boucher ; mais il convient aussi de montrer le visage, par une torsion de tête ou le reflet d'un miroir... Rares sont les représentations d'une femme seule saisie nue de dos et dont on ne voit pas le visage. Boucher, qui était un expert en fesses charnues (L'Odalisque donc, puis la Fille nue allongée (Louise O'Murphy), au plus haut point sulfureux car représentation d'une personnalité nommée, une des maîtresses de Louis XV !), nous livre une version où la femme nous soumet ses volumes callipyges au regard dans un alanguissement sensuel, en plongeant son visage sous le bras. Cette intrusion dans l'intimité du boudoir n'est pas sans provoquer une certaine gêne sur du regardeur-voyeur car il place le modèle dans une position de pure exhibition.   

A gauche :

François Boucher

Jeune femme nue étendue

                                Huile sur toile, 

                                 37,7 x 45,5 cm

                             Collection privée

A droite :

Marie-Noëlle Pécarrère

Marquise salade

Huile sur toile, 46 x 61 cm,

        Si Marie-Noëlle Pécarrère se dit inspirée par la peinture figurative classique, particulièrement les peintres flamands (dont Jérôme Bosch, vers l'univers duquel elle tend parfois), son travail fait aussi souvent référence à François Boucher. Sa série des Marquises salades se réapproprie les codes des portraits en buste et des portraits en pieds de la noblesse libertine pour mieux les détourner. Les robes luxuriantes qu'arboraient ces Pompadour et autres marquises cachaient mal la frivolité du temps. Evidemment, derrière les satinés des tissus couvent des corps sexués, avec leurs désirs et leurs frustrations, des corps convoités dans leur nudité. En soulevant les robes des marquises, Pécarrère leur redonne cette libido cachée. Réemployant le très sensuel portrait de Madame Bergeret (voir plus haut), elle ouvre largement le regard sur l'objet du désir, le sexe, pour lui rendre sa nature de courtisane, ou de favorite. De même, ci-dessus, la marquise à tête de salade se voit relever la robe jusqu'à découvrir aimablement les fesses, mettant le regardeur qui, hypocritement imaginait les courbes sous le  velours, devant sa perversion voyeuriste. Ou la femme, dans sa nature faussement pudique... Ainsi découverte, la femme perd toute la noblesse que le décorum vestimentaire induit : la femme-salade n'est-elle pas vouée à être mangée...?   

1.Therry Savatier, Courbet, une révolution érotique, Bartillat, 2014, p.134
 
 
 
 
2- Ibid, p.139

         Comme souvent, Courbet a su se démarquer dans cette discipline (peindre les fesses des femmes) : « [...] il est probablement l'un de ceux qui exploita ce thème de la manière la plus subversive. Son choix n'était ni fortuit, ni innocent » [1]. En effet, dans les différentes versions qu'il nous a livré au long de sa vie, la plupart n'ont pas de visage, à l'instar de L'Origine. Cette absence de personnification  concentre l'attention sur les formes callipyges, dont Courbet était friands, particulièrement celles volumineuses, que d'aucuns qualifient d'hottentotes. Il nous reste d'une de ses versions les plus provocantes qu'une reproduction en couleur publié dans un essai du critique d'art allemand Eduard Fuchs. « Il s'agit d'une toile consacrée au voyeurisme pur, intitulée Suzanne et les vieillards [...].

Le tableau, qui semble relever de la pochade, voire de la provocation, représente Suzanne aussi callipyge que possible, tournant le dos au public, en équilibre sur un pied, une étoffe blanche posée sur les épaules, devant une tenture rouge » [2]. Sur la droite, les deux vieillards ne perdent rien du spectacle. Cette scène biblique illustre au mieux le caractère voyeuriste de l'homme sur la femme. L'exagération des volumes du fessier féminin est récurent chez le peintre d'Ornans, il en a fait une marque de fabrique qui, du temps où la sveltesse était de mise chez les académiques, lui permettait de se distinguer des confrères, comme notamment au Salon de 1853 en exposant ses fameuses Baigneuses achetées par Bruyas : l'une d'elle, de dos, déploie des volumes puissants que l'impératrice aurait qualifiés de percherons... Cette provocation ne préside pas à la représentation de 1862, intitulée Femme à la source : les formes au contraire sont harmonieuse sans être académiques. Au milieu d'une nature romantique, la femme, de dos, pieds dans l'eau et bras reposant sur une branche, offre sa croupe arrondie aux regards, tandis qu'une eau de cascade coule sur son devant du corps. Toute accaparée au plaisir du rafraîchissement, la femme regarde droit devant elle, mais son visage nous est masquée par la chevelure. Que fait cette femme, seule, nue, dans la forêt ? Soit elle ne connaît pas la présence de l'observateur auquel cas celui-ci se trouve en situation d'abus de voyeurisme, soit elle en a conscience, auquel cas c'est elle qui fait oeuvre d'exhibitionnisme. Dans un cas comme dans l'autre, la relation au tableau est troublante : et telle ne manquait sans doute pas d'être dans l'intention de l'artiste.   

Gustave Courbet

 

A gauche :

Suzanne et les vieillards

A droite :

 

La Femme à la source

1862

Huile sur toile,

The Metropolitan Museum of Art,

New-York

 

                                                                                   A SES PARENTS                                                                                                                                                                                                                                                                      [Paris, 15 juin   1852]

 

               Mes chers parents,

               [...]

               Si je ne vous ai pas écrit plus tôt c'est que je fais dans ce moment un tableau des lutteurs qui étaient cet hiver à Paris. C'est un tableau grand comme les Demoiselles du village mais en hauteur. C'est pour faire du nu que j'ai cela et les apaiser de ce côté-là. On a bien des maux pour contenter chacun.  C'est impossible de dire tout ce que m'a valu d'insultes mon tableau de cette année mais je m'en moque, car quand je ne serai plus contesté je ne serai plus important. Le tableau que je fais maintenant me coûtera pas mal d'argent, ce dont je me serais bien passé. Il va à mon gré, cela compense, et j'en suis à la moitié.

               Je suis allé rendre une visite  M. de Morny qui m'a très bien reçu. Nous avons parlé peinture. Il n'y connaît rien, c'est égal, il croit très bien s'y connaître. Je lui ai dit qu'on exigeait trop de choses de moi ; que je n'avais pas le moyen de répondre à toutes les exigences ; que j'avais fais mon devoir puisque je savais peindre mieux que quiconque dans notre société ; que c'était à lui maintenant, ainsi qu'à tous ceux qui comprenaient ce que je faisais à me commander des tableaux.  Il m'a répondu qu'il parlerait de cela au gouvernement. Il m'a promis qu'on me ferait des commandes. D'autre part M. Romieu, qui est directeur des Beaux-Arts, a déclaré qu'il ne m'en ferait point du tout ; que le gouvernement ne pouvait pas soutenir un homme comme moi ; que, quand je ferais de l'autre peinture, il verrait ce qu'il a à faire  que du reste j'étais posé en puissance politique et q'on me ferait voir qu'on ne me craignais pas. D'autres disent que j'aurai la première médaille de 1 500 F, ce qui nécessite une commande. Enfin je ne sais vraiment pas dans ce moment ce qu'il en adviendra à travers tout cela. Je ne les crains toujours pas, mon affaire va bien, ma réputation s'agrandit et un jour j'aurai raison ; ils avaleront tous le réalisme.

               Le tableau de cette année m'a conquis toute une classe de monde qui n'était pas pour moi l'an passé. Les peintres sont furieux, il ne croyait pas la chose si sérieuse. Ils ne viennent plus me voir comme l'an passé, ils se trouvent dupés et enfoncés et il n'y a pas jusqu'à Delacroix qui va au ministère pour détruire ma peinture (ceci vient de Romieu). Cet homme se trouve étonné qu'on parle moins de lui.

               J'ai écrit à Lunteschütz. Mon Enterrement et mon portrait ont fait fureur à Francfort de telle sorte qu'on écrivait dans les cafés, les casinos : "Ici on ne parle plus de M. Courbet et de ses tableaux", car ça amenait des disputes. Ils ont été exposé 15 jours. La recette a été de 600 F. Il a fallu quiter à cause de la foire. Maintenant je pense en envoyer d'autres encore, et ça recommencera. Luntschütz voudrait les promener dans toute l'Allemagne. C'est un moyen de gagner de l'argent, je le sais bien, mais d'autre part on va me les éreinter. Il paraît que les journaux allemands on beaucoup parlé de moi. Il y avait dans ceux de Berlin que depuis Titien on n'avait jamais vu un coloriste de ma force. Je vous enverrai quelques journaux que j'ai qui ont parlé de moi [..]

               J'ai sondé le terrain dans mes connaissances pour savoir si je pourrai retirer Buchon d'où il est, c'est impossible ici. Il n'y a qu'une pétition de son pays avec des signatures et envoyée au gouvernement par le préfet ou l'archevêque qui le retirerait et encore faudrait-il qu'il fasse une rude rétractation encore pire que pou Urbain. Justin nous a mis au courant de ses tourments, c'est un peu vexant de ne pouvoir sortir d'Ornans. Pour moi, j'ai eu de la chance, j'ai passé entre les gouttes.  [...]

              [...]

                                                                                                                                                                                                                                                               G. Courbet

L'instant Courbet

                                Meilleur coloriste depuis Titien  !

Voilà six mois que le coup d'Etat de Napoléon III a eu lieu et les traces en sont encore vivaces : de ses bons amis d'enfance, l'un, Max Buchon, a dut s'exiler à Berne, l'autre, Urbain Cuenot, fut détenu à Marseille avant de faire acte d'allégeance au nouveau gouvernement en se rétractant de tous ses écrits contestataires. Courbet, lui, ne subira nulle répression, même s'il entend se positionner aussi résolument contempteur du régime impérial que de l'académisme artistique. Le milieu -incarné dans cette lettre par le directeur des Beaux-Arts-, il est vrai, continue à déconsidérer sa peinture : Les Demoiselles du village avait reçu un accueil moqueur au Salon de 1852, le public jugeant mal à la fois la technique (une perspective mal respectée) que le thème, incompris, de ces trois femmes trop campagnardes qui font l'aumône à une enfant au milieu des vaches. La déception du peintre d'Ornans était d'autant plus grande qu'il avait pensé séduire avec cette scène de campagne. Les Lutteurs, dont il évoque la composition, n'échapperont pas non plus l'année suivante à la moquerie. Mais au Salon de 1853, il finit par exposer l'une des œuvres qui déchaîna le plus la critique : ses fameuses Baigneuses, dont l'une présentait une croupe hottentote. Ces deux années reflètent bien à elles seules l'ambivalence qu'entretenait Courbet avec le milieu artistique de son temps : à la fois il voulait plaire, et il continue à espérer dans cette lettre une médaille, gage de reconnaissance et de commandes ; d'un autre côté, il excelle dans la provocation, sachant que celle-ci lui permettait mieux que tout de se démarquer de ses confrères ; ne se réjouit-il pas de susciter tant de "disputes", y compris en Allemagne, qu'il faille interdire de parler de lui ? -il faut bien qu'il soit important pour susciter tant de controverses ! Il reste pourtant assuré de percer bientôt, sûr de son talent jusqu'à l'excès, convaincu d'être le seul depuis trois siècles à égaler Titien... de la pure modestie à la Courbet ! Critiqué, le tableau des Les Demoiselles du village n'en fut pas moins sa première oeuvre à entrer dans une collection privée, achetée avant même le Salon par le duc de Morny, celui-là auprès duquel il était "allé rendre une visite" pour se plaindre du manque de considération qu'il recevait de la part de l'Etat. Demi-frère de Napoléon III, cheville ouvrière du coup d'Etat du 2 décembre 1852, Morny était un personnage de poids dans la sphère politique du Second-Empire ; amateur d'art, il avait une attitude bienveillante envers Courbet et fut surtout pour lui, plus qu'un mécène, un protecteur, qui permit au turbulent peintre de ne pas avoir trop d'ennuis avec le régime. 

 

​© 2016 par Bruno Picard. Créé avec Wix.com

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