Miss. Tic.

Origine du monde contrôlée

 

2016

encre aérosol sur collage,

46 x 38 cm

 
 

MISS. TIC. (née en 1956)

Née dans l'historique quartier des artistes bohèmes de Paris (Montmartre), Miss. Tic. a hérité d'une sensibilité artistique propre qui donne à son travail un style original dans le champ de l'art contemporain, par l'imbrication de l'image et du texte. Formée aux arts appliqués, c'est en autodidacte qu'elle réalise ses premiers pochoirs urbains au milieu des années 1985. Longtemps restée dans une forme de clandestinité, elle est désormais largement reconnue, non seulement dans le milieu du street art, mais encore celui des galeries et des musées.

« [...] Je rejette cette idée que le street art serait un art en mode mineur : être dans la rue c'est aussi être dans un combat, un combat de rue. Et, ce qui fait mauvais genre -soit disant- parce que c'est populaire, c'est drôle, tous ces mauvais signes, moi j'ai envie de les retourner en beau genre, avec des belles femmes. C'est transformer le mauvais genre en beau genre et en belles femmes ». [1]

 

Miss. Tic.

 

 

 

FENDUE / DEFENDUE

 

 

         C'est un joli petit minois poché au noir à la féminité exacerbée (lèvres et cils maquillés, chevelure abondante, épaule dénudée), un visage de jeune femme caractéristique des œuvres de la grapheuse Miss. Tic., son double décalcomanié pourrait-on dire, tant les traits du modèle tiennent de sa créatrice. Délicate, gracieuse, un rien hollywoodienne, la figure aux cheveux bruns et à robe noire est le marqueur iconographique au cœur de l'art de cette street artiste autodidacte qui a commencé à manier pochoir et bombes aérosols aux débuts des années 1980. Les murs parisiens deviennent ses pages blanches, vastes supports d'expression sur lesquelles l'artiste donne libre court à ses réflexions, ses émotions, ses désirs, ses déceptions, ses fantasmes et ses colères. « Miss.Tic fait partie des murs. Des murs de Paris (...). Obstinée, virulente, partisane, elle pointe de ses phrases rageuses ou cocasses le monde insane, les jargonneux, le temps qui passe et les amants désabusés » [2].

 

         Dans le srteet art de Miss. Tic. il y a toujours une femme donc, cette même silhouette sexy, chevelure brune et robe noire à fine bretelle, tantôt mutine, tantôt coquine, souvent résolue, parfois provocante. Rarement accompagnée, la femme pochée exprime ses sentiments par le regard, le geste, la pose, plus ou moins sensuelle, plus ou moins séductrice, mais dont la féminité est toujours revendiquée, sinon rehaussée par des œillades directes, des bouches entrouvertes ou par les attributs du stéréotype féminin, robe fourreau, bas, porte-jarretelles, gants montants... Parfois la silhouette sexy se joue d’exhibitionnisme comme les beautés idéalisées d'un Manara ; se dévoilent les épaules, les jambes, parfois la poitrine, le joli cul... dans des positions de vamp assumée, bombe sexuelle au puissant pouvoir d'attractivité visuelle. Mais cette ultra féminité peut prendre aussi les allures plus martiales, sinon menaçantes, de femme combattante aux revendications féministes, furibarde, fouetteuse, arme au poing.

 

         Il y a le dessin et puis il y a les lettres... Car le travail de Miss. Tic. est aussi épigraphique que graphique : en marge du dessin, toujours, figure une inscription, comme un antique pictogramme faisant contrepoint -ou l'à point- de l'image, dont la femme en noir semble le porte-voix, la légitimité incantatoire. D'une identique typographie, l'inscription se déploie comme une arrange clandestine, un graffiti de résistance dans une ville occupée - IL Y A DE LA RAGE DANS L’ÈRE - un graffiti résistant à la routine de la ville occupée par son ronron morose, comme pour rompre la glace du conformisme quotidien : QUAND LE VAIN EST TIRE IL FAUT LE BOIRE. Il y a du calembour dans la sentence, de la paronymie, du jeu de mot : ÉGÉRIE ET J'AI PLEURÉ. Miss. Tic. se joue des mots ainsi que de son pseudo qui en fait une dévote d'un art répétitif comme un mouvement musculaire incontrôlé : son nom d'artiste, elle l'emprunte à une sorcière de Disney créée en 1961 -Miss Tick- qui s'efforçait de piquer son sou à Picsou. JE NE CROYAIS A RIEN MAIS JE N'Y CROIS PLUS. De l'humour pour toute résistance, mais aussi du désabusement, du proverbe, des formules qui sonnent comme des slogans publicitaires... L'AVENIR A UNE EXCELLENTE MEMOIRE.

 

         SE livrer au steet-art, c'est jouer au chat et à la souris, dans les rue de la ville, la nuit : l'activité est illégale, la police veille sur les territoires d'artiste... Dans les années 1990, la loi contre ces mauvais tagueurs se durcit. Miss. Tic. passe des heures dans les commissariats : en 1999, l'artiste doit verser

22 000 francs au propriétaire d'un mur parisien sur lequel elle a graphé. Aujourd'hui, ce serait plutôt les propriétaire de mur qui paierait pour être support de ses oeuvres. Quand les street-artistes commencent à sortir de l'anonymat, ils cherchent à valoriser leur talent dans les galeries : le support, de fait, s'adapte aux collectionneurs... car un mur de ville ne se vend pas. Sa version de L'Origine du monde est ainsi réalisée sur un collage très coloré, qui dessine sur le visage de son personnage de troublants bariolages. Dans ce patchwork acidulé s'articule quelques mots dont le présence interpelle : CAC 40, Bourse chinoise, Banque centrale, Manipulation... des histoires de haute finance peu mystiques qui tranchent avec le joli minois de l’égérie Miss. Tic. Le regard de celle-ci sonde le spectateur au plus profond de sa conscience, sans jugement de valeur semble-t-il, avec neutralité, mais n'en pense pas moins. Elle semble dire : « vous croyez que je suis femme à être marchandée, comme un vulgaire tronc de chair fraîche ? ».

 

         En jouant sur le concept d'Origine contrôlée, Miss. Tic. fait de L'Origine du monde une appellation qui la protège de la contrefaçon. Seulement, en associant le label avec un visage, l'artiste prend exactement le contre-pied de Courbet qui avait « omis », lui, d'en pourvoir son original. Ainsi la femme entend-t-elle reprendre le contrôle de son image, ignominieusement réduite par le peintre d'Ornans à l'état de produit d'étal : ici, point d'érotisme cru à vendre, la sensualité féminine préserve son intimité tout en questionnant le voyeur d'Origine sur l'image de la femme. Un fruit d'appellation d'origine contrôlée dont la devise pourrait être : FENDUE / DÉFENFUE !

 

 

1 - Miss. Tic., Mauvais genre, France Culture, 3 mars 2012

2 – Jeanne Folly, Préface à la monographie Miss.Tic in Paris, 2005, Critères Urbanité.

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L'EROTISME A LA LETTRE

         Quand elle ne met pas en scène son double en pochoir, Miss. Tic. reprend des figures féminines emblématiques (Marilyn Monroe, Marguerite Duras) ou réinterprète des standards de l'histoire de l'art, notamment en 2000, dans sa série "Muses et hommes" : Courbet y avait trouvé sa place aux côtés de Goya (Maya vestida) ou de Delacroix (Mort de Sardanapale). L'image empruntée au maître d'Ornans est l'une de ses plus sulfureuses, cet enlacement charnellement saphique intitulé Le Sommeil, réalisé la même année que L'Origine du monde et pour un même acquéreur, Khalil Bey. La pose célèbre des deux femmes est évidemment illustrée d'un texte à jeu de mots caractéristique, lui, de l'art de Miss. Tic.

         L'érotisme est une charge émotionnelle dont certains artistes ne peuvent s'affranchir dans leur création : Courbet hier, Miss. Tic. aujourd'hui, la sensibilité charnelle de l'un et l'autre transcende les époques et transpire dans les œuvres. Déjà en solitaire, son personnage emblématique de femme savait prendre des postures d'une grande sensualité (particulièrement dans une série intitulée "Miss. Tic. Erotic"), quand elle n'adoptait pas proprement les codes du fétichisme, voire du SM. En 2009, à l'occasion d'une exposition Galerie Lelia Mordoch (Paris 6ème) intitulée "Go Homme", la street artiste montait encore d'un degré sur l'échelle de l'érotisme en accompagnant son égérie d'un homme. Dans les compositions, homme et femme se cherchent invariablement par jeu de mots interposés ("Le masculin l'emporte... mais où ?", "Je joue Oui", "On ne radine pas avec l'amour"...), tantôt le plus chastement du monde, tantôt dans des danses sensuelles, mais l'artiste y présentait aussi des œuvres d'un érotisme torride desquelles transpirent l'intensité de l'acte sexuel. Les tableaux sont alors réalisés sur fond d'un rouge vif, comme les cabines d'exposition des prostitués d'Amsterdam, comme les lanternes au-dessus des portes des maisons closes, agissant comme avertisseur visuel de la puissante charge érotique que l'image recèle - puissante comme une bombe atomique...

Gustave Courbet

 

Les Amants dans la campagne, sentiment du jeune âge dit aussi Les Amants heureux

1844

huile sur toile,  78 x 60 cm,

Musée des Beaux-Arts, Lyon

         Si sa version est beaucoup plus chaste que celle de Miss. Tic. (autre temps, autres mœurs...), les femmes n'en partagent pas moins un sentiment d'abandon à l'amour. Par ailleurs, au centre du tableau, la blancheur du cou illumine la toile, amplement dégagé par une inclinaison de tête qui semble laisser la voie libre au baiser de l'amant. C'est en 1855 que Courbet donna à sa composition le titre définitif : « Ce "sentiment du jeune âge" serait ainsi celui d'un passé complètement révolu, où se confondent l'amour heureux, la jeunesse mais aussi l'inspiration romantique » [1]. 

         Figurait entre autre, dans ladite série, un baiser torride dans le cou d'une femme dont la tête, rejetée en arrière, s'abandonne totalement aux lèvres de l'amant empressé : d'un extrême érotisme dans la chasteté, cette oeuvre entend illustrer l'acte d'abandon à l'autre, l'acte gratuit de s'offrir aux émotions puissantes de l'amour.

         C'est de ce même sentiment amoureux que se prévaut Les Amants heureux, rare oeuvre de Courbet à mettre en scène un couple. Il est vrai que c'est une oeuvre de jeunesse, chargée de romantisme candide, une époque où probablement le peintre avait encore des illusions quant à l'amour... Cela est d'autant plus émouvant qu'il s'agit d'un autoportrait : le peintre a alors moins de vingt-cinq ans, il n'a pas encore percé véritablement et semble toujours chercher sa propre voie picturale. La longue chevelure au vent, le jeune homme enlace amoureusement la main de son aimée et porte le regard au loin, vers leur avenir radieux.

         Courbet s'est montré toute sa vie très attaché à ce tableau, sans doute parce qu'il était le souvenir d'un amour heureux, comme l'indique le titre. La jeune femme n'est pas exactement identifiée, mais il pourrait s'agir de Virginie Binet, la seule femme avec laquelle le peintre réaliste entretint une relation durable, qui lui donna un fils en 1847, mais qui le quitta en 1852 ; la correspondance de Courbet trahit à cette époque sa douleur face à la rupture. 

1 - Dominique de Font-Réaulx, Gustave Courbet, Editions de la Réunion des musées nationaux, 2007, p.110

                                                                                                Aux citoyens de Paris

                                                                                                                                         [Paris, fin janvier - début février 1871]

         Citoyens,

        Apprenant que plusieurs arrondissements me portent à l'assemblée redoutable qui aura lieu à Bordeaux, j'accepte volontiers si vous croyez que je puisse être utile à mon pays. Là j'y manifesterai la logique et l'indépendance complète qui caractérisent ma nature, en défendant la liberté et la démocratie, que je n'ai cessé de pratiquer depuis trente-deux ans devant vous.

         Tout à vous, vive la République. Toute autre profession de foi en ce moment serait humiliante pour moi.

 

                                                                                                                                                                                                                                     G. C.

                                                                               

L'instant Courbet

                                Peindre sans faute

Le travail de Miss. Tic. est indissociable du texte, les mots accompagnant l'image, en calembour ou en poésie ; l'artiste a su plus que toute autre nouer un dialogue fécond entre lettres et dessin. L'orthographe joue un rôle fondamentale dans l'expression du jeu de mots. Courbet, incessant producteur d'images, avait plus de difficulté avec l'écrit. L'on sait que sa scolarité fut laborieuse ; on sait aussi que lorsqu'il avait une communication d'importante à rédiger en vue d'une publication, il faisait appel à un ami lettré. Toute sa vie, il fit des fautes d'orthographe, et ce défaut lui fut même porté en grief contre lui. La lettre ci-dessus (corrigée) fut ainsi reproduite en fac-similé pendant le procès de Courbet (août 1871) dans deux journaux (L'Autographe puis La Liberté) comme preuve de l'inculture du peintre d'Ornans et plus généralement des communards. « Le rédacteur de La Liberté transcrivit soigneusement toutes les fautes d'orthographe du peintre ("aprenant", "arrondisements", "complette", "deffendant", etc...) et ajouta : "L'Autographe reproduit dans son dernier numéro une lettre du peintre Courbet, candidat à l'Assemblée nationale. Le style et l'orthographe du maître d'Ornans méritent de fixer l'attention de ceux dont il briguait les suffrages. Tant d'ignorance et tant de prétentions marquaient, dès le mois de janvier 1870, la place de peintre réaliste au milieu de ces déclassés de la Commune " » [Petra Ten-Doesschate Chu, Correspondance de Courbet, 71-4, note 1 p.355]. On sent, dans le ton de ces journaux de la réaction bourgeoise, tout le mépris envers la populace. Cette Assemblée à laquelle Courbet voulait se présenter à Bordeaux (capitale provisoire d'une France occupée par l'Empire allemand) était la première de l'après Second Empire. Courbet finalement renonça à se présenter et la lettre ne fut pas publiée. Ce sont précisément les résultats de cette élection législative qui précipita la scission de la commune de Paris avec le reste du pays qui avait porté au pouvoir une chambre de députés majoritairement... monarchistes. Le destin de Courbet se liait alors au peuple parisien, comme le résumait avec mépris le journaliste de L'Autographe : "Le peuple n'en voulait pas [...], la populace le ramassa".