Muzo

Naissance 2

 

2016

 

acrylique sur papier

21 x 29,7 cm

(© Muzo)

 

MUZO (né en 1960)

Muzo, de son vrai nom Jean-Philippe Masson, tire son nom d'artiste du Journal de Placid et Muzo, fanzine remarquée à sa sortie en 1980, réalisée en collaboration avec l'illustrateur Placid. Élève aux Beaux-Arts de Caen, puis à l'Ecole supérieure d'arts graphiques de Pennighen à Paris, sa formation est essentiellement graphique, créant un univers très personnel à travers une abondante production de dessins. Il collabore ou a collaboré à l'illustration de nombreux magasines et journaux : Hara-Kiri, Metal hurlant, Le Monde, Libération... En 1983, on découvre Muzo peintre à l'occasion de sa première exposition personnelle à la galerie Travers (Paris). Depuis, il mène de front les deux disciplines.

« Tous les enfants dessinent sauf que souvent, à l’âge de l’adolescence, ils s’arrêtent. Moi, j’ai continué parce que j’étais un passionné de BD. Ma première, c’était Tintin, je devais avoir 6 ans. Et ensuite, je me suis mis à dessiner mes propres planches à l’âge de 9 ans. A 13 ans, je faisais un petit journal en linogravure que je vendais aux amis de mes parents. Et puis, de fil en aiguille, je me suis intéressé à tous les dessins, à la gravure, à la peinture ». [1]

Muzo

 

 

 

ENFANTEMENT ORIGINEL

 

 

         Quand on demande au peintre-illustrateur Muzo de participer à une exposition en hommage à L'Origine du monde (Galerie Corinne Bonnet en 2016), il n'y va pas par quatre chemins : s'emparant d'une feuille A4, il dessine sur fond noir l'épure jaune d'une femme sans tête ouvrant largement ses cuisses sur un sexe béant duquel pointe la tête inquiète d'un nouveau-né.

         Il y a quelque chose d'art naïf, dans ce dessin, à la fois par le caractère très épuré du trait mais encore par la figuration ingénue de l'enfant dans le ventre de la mère, comme au seuil d'une porte, faisant fi de tout réalisme et de toute perspective ; il y a quelque chose de primitif aussi, non seulement par la réduction naïve de l'acte d'accouchement à un rite de passage, mais encore par la noirceur de la peau qui renvoie à l'Afrique, berceau de l'humanité. Il y a quelque chose de primitif dans l'oeuvre de Muzo, ou plutôt de premier, en ce que l'appréhension de la femme est ici suggérée symboliquement par un corps universellement identifiable (les seins lourds, les cuisses écartées) qui ouvre sur un sexe stylisé par une forme elliptique, la mandorle, que les chrétiens réservaient pour l'encadrement de ce qu'ils avaient de plus sacré : le Christ, lui-même. Cette femme là, sans visage comme celle de L'Origine, est intemporelle en ce que toutes les femmes peuvent s'y reconnaître : comme les Vénus paléolithique, elle est l'incarnation d'une fertilité de tous temps et de tous lieux, par son sexe qui est ce qu'il y a de plus sacré.

         Or le sexe fait par Muzo n'est pas représenté ici comme chez Courbet, en objet de désir, tout chaud, apte à donner et à recevoir du plaisir. Figuré donc en mandorle, c'est un objet sacré qui donne la vie, rayonnant de couleur solaire qui tranche sur la nuit du corps. Le sexe, placé au centre de la femme et au centre de la feuille, concentre sur lui toutes les attentions, par sa sur-dimension et sa béance. Le sexe de L'Origine du monde a vocation d'attractivité érotique ; un sexe de femme en train d'accoucher tient l'homme en respect ; cet acte magique de dédoublement peut même encore effrayer, sinon rebuter le géniteur qui, par cette cérémonie biologique, passe du statut d'amant à celui de père... Indubitablement, avec cet enfant qui vous scrute à l'intérieur, cette exhibition de sexe féminin renvoi tel un miroir la femme à sa fonction reproductrice et le regardeur à la paternité. En ce cas, la béance du sexe solaire, la petite tête dubitative du nourrisson qui y pointe le bout de son nez médusent plus que ne séduisent : Courbet avait peint un sexe à désirer, un sexe-porte destiné à être pénétrer, Muzo en fait un sexe-porte à être vider et en désamorce la puissance érotique. L'hommage brouille ainsi le message de l'image originale, ou plutôt le prolonge, comme le souffle d'une inspiration qu'une cantatrice prendrait avant de produire sa longue note : le souffle, c'est le désir que le sexe produit sur le désir masculin, la note longue -très longue- c'est l'enfantement qui en tient lieu d'aboutissement...

         De fait, les deux artistes ne jouent pas sur le même registre artistique. L'oeuvre peinte de Muzo n'a rien du réalisme de Courbet : elle ne cherche pas à rendre la réalité mais à la détourner pour en faire rejaillir un sentiment, une interprétation personnelle. Il y a les larmes émues de l'amant qui se transforment en perles de collier, la langue d'un père qui se fait toboggan pour ses enfants, le visage du téléspectateur réduit à un conglomérat d'yeux... Il n'y a pas d'abstraction pour autant : les personnages sont identifiables, mais leurs expressions sont exacerbées, les traits délibérément accentués, voire distordus, pour en donner un regard subjectif, souvent emprunt d'inquiétudes -le même que le petit enfant porte sur le monde au seuil su sexe maternel... Cette figuration brute rejoint celle des expresionniste allemands du début du XXè siècle qui jetaient sur leur toiles leurs craintes intérieures et leurs sentiments d'angoisse dans des flots de couleurs violentes et de lignes acérées, plus particulièrement le style dynamique du peintre et dessinateur de presse berlinois George Grosz qui donnait de ses contemporains des visions troubles et inquiétantes en poussant leur figuration jusqu'à la caricature.

         Le monde de Muzo est mêmement constitué d'un regard sur les gens de son temps, des gens saisis dans leurs inquiétudes ou leurs tourments, leurs introspections maussades, comme ces scènes de supermarchés où les êtres errent dans les rayons comme des marionnettes désincarnées. Naturellement, cette mise en scène du monde confine au surréalisme, à ce titre peut glisser dans le conte, donnant à l'image un caractère quasi fabuliste, comme pour cette scène d'homme nain ligoté à la cuissarde -objet fétichiste par excellence- d'une femme immense dormant à ses côtés comme une déesse perverse. C'est que tout en donnant à la femme un rôle d'enfantement, Muzo ne lui en dénie pas moins sa fonction érotique. En 2002, il publiait un recueil de dessins, « Les Hommes et les Femmes » [2], dont le titre évocateur nous envoie « un monde d’hommes et de femmes obsédés par le sexe, mangés par la peur, les caprices, les doutes » [3]. Parmi les dessins, on en trouve un qui aurait plu à Courbet : on y voit un homme et une femme l'un en face de l'autre à une table, séparé par le nuage de fumée de la cigarette de l'homme dont les volutes adoptent d'étranges distorsions à la forme de vulve, de seins ou autres appâts féminins. D'aucun pourront y voir une dénonciation du sexisme, d'autres l'allégorie parfaite de la pulsion scopique, celle là même que convoque Courbet avec son Origine du monde...

 

 

 

 

 

1 - Muzo : "Dessiner, quoi de plus naturel ?", Seine-Saint-Denis le Magasine, 12 janvier 2017

2 – dans la collection dirigée par Frédéric Pajak, Les Cahiers Dessinés

3 – Les Hommes et les Femmes, site des Cahiers Dessinés

R

E

S

O

N

A

N

C

E

S

Gustave Courbet

 

Portrait de M. Nodler, fils aîné

1865

huile sur toile,  93 x 73 cm,

Smith College Museum of Art,

Northampton (Massachusetts)

 

 

Muzo

L'Instant de Création

Lithographie, 25.5 x 19 cm

         Prenons un portrait de Courbet : un homme d'âge moyen se donne à voir sur une chaise devant l'océan. Saisi de trois-quart, le modèle pose dans un noble maintient ; vêtu d'une costume sombre, d'une chemise blanche et d'une cravate révélant sans ostentation sa bourgeoisie, l'homme affiche un visage soigné cherchant une synthèse entre bonne tenue de rigueur et dandysme mal assumée. Le traitement du personnage relève d' « une rencontre heureuse de la tradition anglaise du portrait en extérieur [du XVIIIè siècle] et d'une simplicité presque elliptique venue des ateliers parisiens contemporains » [1]. La démarche du peintre n'est pas celle de Muzo : il a un physique à rendre, une personnalité à suggérer, celle d'un homme bien né, M. Nodler, fils d'une connaissance de Courbet, à l'assurance décontractée d'une jeunesse en villégiature moins soumises aux conventions sociales qu'en ville. Le paysage, derrière, est une place de Normandie : au milieu des années 1860, Courbet passe plusieurs séjours à Trouville et Deauville, où la haute société cosmopolite se retrouvait. Le peintre d'Ornans s'y découvrit une vocation de peintre mondain, dont sa correspondance ne cache pas l'intérêt financier. Comme beaucoup d'autre, le Portrait de M. Nodler, fils aîné, est ainsi fruit d'une commande ; et à l'époque, les peintres n'entendent pas choquer par trop de modernité leurs clients fortunés. Courbet n'a donc pas, dans cette discipline, la liberté qu'il a put se donner par ailleurs. Nécessité pécuniaire oblige.

        Donc, point de pont entre les deux artistes ? Ils n'ont évidemment pas baigné dans le même contexte : Muzo fait partie de la génération de la figuration libre, qui, au début des années 1980, poussa les artistes à dépasser l'austérité conceptuelle de la décennie précédente pour changer l'art en remettant dans la vie : « nous étions fascinés par les fanzines, l’art brut, le hard rock, le punk tout ce qui était mal fait, populaire, violent, bas. La téloche aussi. On voulait se vautrer dans la culture la plus méprisée, il y avait l’idée de se confronter au quotidien, renouveler les sujets, les thématiques, vivre la peinture au présent » [2]. Ce qui, finalement, n'est pas une démarche très différente de celle de Courbet à un siècle et demi de distance : rompre avec un passé trop théorisé, une volonté d'accompagner la société dans sa mutation et de rester connecté au peuple, bref ce que Baudelaire appelait « l'héroïsme de la vie moderne ». Le point commun entre les deux artistes, c'est qu'ils sont peintres, qu'ils ont des muses, et que ces muses sont nues et les accompagnent dans leur création... La femme, comme moteur de la Création artistique... Muzo l'a caricaturé à l'excès dans son Instant de Création : on dirait Courbet en train de peindre L'Origine du monde...

1 - Laurence des Cars, Gustave Courbet, Editions de la Réunion des musées nationaux, 2007, p.301

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2 - François Boirond, citée par Mathilde Serrell, billet culture du 19/12/17, site internet France culture

PORTRAITURER

         Pas facile de trouver un pont entre l'Oeuvre de Muzo et celle de Courbet. Les deux artistes jouent dans des théâtres très éloignées : Muzo est avant tout un illustrateur, discipline que ne pratiqua jamais Courbet. Si l'on réfère exclusivement à la peinture, Muzo n'entend représenter la réalité de son son temps comme le cherchait le fondateur du réalisme pictural ; il préfère en tirer des motifs qu'il détourne et déforme par un expressionnisme brut afin qui donne à son esthétique tourmentée une atmosphère de malaise et d'étrangeté avec une grande liberté de figuration. Quand il peint un portrait, c'est un portrait caché : il dissimule à moitié le visage derrière une main immensément disproportionnée qui lui donne des airs d'appendice tentaculaire monstrueux. Les traits visibles de l'individu sont tirés, le nez aquilin, et seul un œil inquiet scrute le regardeur au travers de deux doigts : pourquoi cet homme ce sache ? Pourquoi nous regarde t-il avec inquiétude ? Difficile de répondre à ces questions, difficile de déceler la psychologie du personnage. Et c'est toute l'ambivalence de l'oeuvre, dont le titre ne nous apporte pas plus d'éléments de compréhension. Reste la malaise, l'incompréhension. Le décor participe de cette atmosphère lourde, par cette rue figurée en aplats de couleurs violentes et ternes à la fois. Derrière, d'une fenêtre d'automobile, pointe encore une esquisse de visage et un œil scrutateur : passager regardant l'homme, homme regardant le regardeur tout en s'en cachant, regardeur qui observe avec expectative...

Muzo

 

Sans titre

1990

80 x 80 cm

Gustave Courbet

 

L'Atelier du peintre (détail)

1855

huile sur toile,  361 × 598 cm

Musée d'Orsay, Paris

Muzo

 

La Muse

1989

40 x 60 cm

 
 

                                                                                                          A ses parents

                                                                                                                            Trouville, vendredi soir [17 novembre 1865]

        Mes chers parents,

        Comme d'habitude j'étais allé à Trouville pour trois jours et j'y suis resté trois mois. Ce coup-ci je n'ai pas manqué mon affaire, j'ai grandi ma réputation du double, et j'ai fait la connaissance de tout le monde qui peut être utile, j'ai    reçu plus de deux mille dames dans mon atelier, toutes désirant faire leur portrait, après avoir vu le portrait de la princesse de Karoly et le portrait de Mlle Aubé. Pour cela     je serai forcé de rester à Paris cet hiver, puis aussi parce que j'ai commencé des tableaux pour l'exposition prochaine que je ne peux faire qu'à Paris, celui qui appartient à M. de Nieuwerkerke et un nouveau que j'ai commencé à Trouville avec une dame qui allait sur la mer avec une barque comme qu'on nomme podoscaphe, c'est deux boîtes grandes comme des cercueils étroits et reliés ensemble. Autre   raison, en restant à Paris cet hiver je crois que je vendrai beaucoup de peinture. Ce pourtant j'irai vous voir si je peux dans quelques temps.

         Indépendamment de ces portraits de femmes j'en ai fait deux d'hommes, puis d'autres figures en tableaux et des paysages de mer. En un mot, j'ai fait 35 toiles, ce qui a étourdi tout le monde.

         J'ai reçu la lettre de Juliette qui m'a fait grand plaisir. Elle me dit que vous êtes allées, ma mère et Zélie, à Vichy. J'espère que cela vous aura fait du bien. Comme le choléra était à Paris je n'étais pas fâché d'être à Trouville. Je me porte admirablement et je n'ai plus mon échauffement. J'ai pris 80 bains de mer, il y a 6 jours nous en prenions encore avec le peintre Whistler qui est ici avec moi, c'est un Anglais qui est mon élève.  [...].

         Je pars de Trouville dimanche ou lundi. Je vous embrasse tous. Bien des choses aux amis. Je vous écrirai depuis Paris ce que je ferai d'ici je n'en sais rien.

 

                                                                                                                                                                                                             Gustave Courbet

                                                                               

L'instant Courbet

                                2000 femmes dans mon atelier !

Cette lettre fait écho à une année faste pour Courbet. 1865 commençait avec la mort de son ami libertaire Proudhon, disparition qui le peina infiniment, mais qui le libérait aussi de sa vision politique du rôle de l'artiste. A partir de cette date, le peintre d'Ornans va offrir au public ses nus les plus sensuels, notamment La Femme au perroquet, ce tableau qu'il pensait que le surintendant des arts Nieuwerkerke voulait acquérir comme il le mentionne dans cette lettre. C'est que Courbet veut plaire à présent ; à 46 ans, l'artiste, qui a bâti en partie sa carrière sur la provocation, entend obtenir la reconnaissance universelle de son talent. Son succès en tant que portraitiste à Trouville participe de ce vœu pieux. Il se plait dans ce rôle de peintre mondain qui lui fait côtoyer toute la bonne société en villégiature, princesse et autre "Mlle" bien née, ou bien ces deux hommes dont il a réalisé le portraits, sans doute les frères Nodler. A Paris, Courbet entend moins choquer que séduire à l'occasion du Salon de 1866 : outre La Femme au perroquet, nu certes sensuel mais s'inscrivant en grande partie dans les canons académiques en vigueur, il exposera La Remise de chevreuils au ruisseau de Plaisirs-Fontaine, plaisante scène animalière où des chevreuils se reposent au milieu d'une nature paisible, qui rencontra un succès d'estime. Bref, à cette date, Courbet veut plaire et vendre, il produit en quantité portraits et paysages, négligeant de faire bouger les lignes esthétiques qu'exigeait jusque là son combat réaliste, même s'il sait encore faire preuve de modernité avec certaines de ses Vagues, ou avec la représentation de La Femme au podoscaphe qu'il mentionne ici. En vain : si son travail est apprécié au Salon, il ne vend pas sa Remise et Nieuwerkerke se rétracte sur son acquisition de La Femme au perroquet, ce qui fera rentrer le peintre dans une longue et vaine correspondance pour obtenir réparation. Mais nous devons peut-être à ces désillusions le sursaut provocateur qui lui fit peindre en cette année 186 ses deux nus les plus sulfureux : Le Sommeil et L'Origine du monde...

​© 2016 par Bruno Picard. Créé avec Wix.com

L'Imbécile