Fanny VIOLLET

Origine du monde

Carte postale brodée

 
 

Fanny Viollet

(née en 1944)

Née à Angoulême, Fanny Viollet s'est formée en Histoire de l'art à Dijon (1966-1973), puis aux Arts plastiques à Paris (1978-1982). Elle se forge son univers artistique en troquant pinceau et palette pour fils et dé à coudre. Sa matière première : le tissu, qu'elle décline en piqué libre, en broderie, pratiquant une forme d'écriture automatique à l'aide de sa machine à coudre. Féministe, l'artiste entend ainsi redonner aux travaux de coutures féminins ses lettres de noblesse et donner toute sa place à cet art parfois jugé mineur dans l'art contemporain. Elle a exposé en Allemagne, en Blegique, en Espagne, en France, au Japon et aux Pays-Bas.

« Lorsque je vais visiter un musée pour la première fois, je passe d'abord voir les cartes postales de la boutique pour repérer les nus. Ensuite je visite et suis ravie d'admirer les nus en question. Avant, je visitais, et lorsque je voyais le tableau d'un très beau nu, je croisais les doigts jusqu'à mon passage à la boutique... S'il n'existait pas de carte postale, j'étais très déçue, car j'avais déjà anticipé l'habillage ! C'est pourquoi maintenant, je prends les devants ». [1]

 

                     Fanny Viollet, 2014

 

 

 

RHABILLEZ-LA !

 

 

        Mince ! Voilà L'Origine du monde rhabillée ! Ni vu ni connu, on lui a enfilée un sous-vêtement. Pas un joli hipster sensuel qui pourrait renforcer sa sensualité. Non ! Une grosse culotte unie qui lui remonte jusqu'au nombril, merci... Ce n'est pas la dentelle qui atténue l'offense. Tout l'intérêt de l'oeuvre originelle résidait de l'exhibition pileuse. La voilà disparue sous l'épaisse toile de coton blanc. Cela s'apparente ni plus ni moins à de la censure ! Une relecture finalement en phase avec son époque où, de burkini en affaire Weinstein, le sexe a intérêt à se faire discret. Cinquante ans après mai 68, presque autant après la naissance du mouvement féministe, le sexe est renvoyé dans la sphère pudique. Rhabillez les nus ! Vade retro les femmes à poil dans les publicités, fini le sein nu sur la plage, exit du catalogue des 3 Suisses les strings sexy, censurée, L'Origine du monde, sur les réseaux sociaux... Rhabillons-les ! Il y a comme ça, dans l'histoire, un incessant balancement entre intégrisme de pudeur et tentative de libéralité. Pensez aux sexes d'Adam et Eve de Masaccio de la chapelle Brancacci (Florence) : rhabillés ; pensez aux repeints de pudeur réalisés sur le fresque du Jugement dernier à la chapelle Sixtine, rhabillé ! L'auteur de ce rhabillage, Daniele da Volterra, en gagna le sobriquet de « Graghettone », le « faiseur de culottes ». A sa façon, Fanny Viollet est aussi une Braghettone...

         Le rhabillage, c'est un peu chez elle une spécialité. Depuis 1996, elle a rhabillé en brodant près de 400 cartes postales achetées dans des musées. Cette année là, Fanny Viollet découvre la carte postale de L'Origine du monde éditée par le musée d'Orsay dont l'oeuvre vient d'intégrer les collections l'année précédente. C'est la vision frontale de ce sexe impudique qui lui donne l'idée de le rhabiller. En jouant sur la grosseur et la matière de ses fils (soie, coton, viscose, polyester...), la technique des points (alignés, croisés, bouclés, dispersés...) et les couleurs, l'artiste réalise plusieurs rhabillages de L'Origine, elle lui tresse en quelque sorte une culotte, plus ou moins couvrante, plus ou moins transparente, une culotte comme il n'en existait pas du temps de Courbet et qui donne donc à son icône du XIXè siècle des allures anachroniques. Surtout, le rhabillage donne au modèle une humeur, tantôt séductrice dans des échancrés de dentelles, tantôt saisie de retenue avec un panty uni, ou avec des imprimés, dont une culotte-carte du pays d'Ornans (double hommage...). Mais quelque soit la nature du rhabillage, celui-ci assagit le sujet ; parfois, elle pousse la pudeur à recouvrir le sein ! Toute la perspective est donc ici inversée : on avait une Origine du monde rebelle à la pudibonderie, une révolutionnaire de l'exhibition, la voilà rentrée dans le rang. Ô desespoir !

 

         D'autant que le nu de Courbet n'est pas le seul à subir l'outrage du dé à coudre, la mutilation textile. Fanny Viollet rhabille manu militari les Trois Grâces qu'avait pourtant oser dénuder si délicieusement et si licencieusement Lucas Cranach l'Ancien en 1531 ; elle rhabille les sœurs d'Estrées -Gabrielle, l'amante de Henri IV et sa sœur- laissées à la postérité, poitrines nues, dans une baignoire à ce titiller le téton... (1594-1595) ; elle rhabille encore tout le Bain turc d'Ingres (1862) dont les baigneuses se retrouvent en maillot -hérésie!- une pièce de surcroît... et les deux protagonistes imaginées par Debat-Ponsant en 1883 pour sa Scène de hammam -invraisemblable, un massage habillé. Et toujours, elle a rhabillé les Baigneuses de nos Impressionnistes et même Picasso dansant devant « Baigneurs à la Garoupe » en 1957, alors qu'il portait déjà un caleçon !

 

         Alors quoi ? Quelle mouche a donc piqué Fanny Viollet ? Cela tient du bâillonnage génital... A quelle démarche répond cette marotte du rhabillage ? Est-elle membre d'un parti bigot luttant contre l'immorale pornographie de la nudité, bras armé d'une sorte de ligue des bonnes mœurs ? Evidemment pas -ce genre d'intégrisme ne souffre généralement pas l'expression artistique en soit.. Elle se dit elle-même féministe ; donc acte, même si s'en prendre à des nus féminins, jalons, dans l'histoire de l'art, de l'aspiration des artistes à plus de liberté picturale, peut paraître plutôt rétrograde, conservateur et donc anti-féministe. Pour l'artiste, ces rhabillages sont avant tout un hommage humoristique à l'histoire de l'art. Il ne faut pas réduire son travail à cette série de Nus rhabillés car elle a mené avant et mène toujours en marge de cette série d'autres projets, à la fois plus ambitieux et moins ludiques.

 

         Dans les années 1990, l'artiste a travaillé sur le vêtement comme support d'une expression picturale et écrite. Sur des tissus ayant généralement servis -chemise de personne aimée, mouchoirs usagers ramassés dans la rue- la broderie de l'artiste mêlait dessin et texte. « Le point de croix marque ses débuts dans l’art textile, témoignant du goût de Fanny Viollet pour les univers dits féminins. Mais son rapport à cette technique ancestrale s’inscrit aussi dans un esprit avant-gardiste puisqu’elle voit le point de croix comme l’ancêtre de l’image pixelisée » [2]. Ainsi de La Mémoire, une dentelle de mots, œuvre réalisée pour la XIè Biénnale internationale de la dentelle à Bruxelles en 2004 : on y découvre une silhouette féminine brodée en rouge sur une vieille chemise de lin, constituée de lignes d'écriture (le célèbre Cantique des cantiques). L'oeuvre dévoile le rapport à l'univers féminin : le support -la chemise de nuit-, la broderie, pratique féminine par excellence, la silhouette féminine en filigrane, et la poésie sensuelle d'un cantique qui fait la louange du désir féminin : « Qu'il me baise des baisers de sa bouche ! Car ton amour vaut mieux que le vin » [3]. L'oeuvre remporta le grand prix de la Biennale, et fut acquise par les musées d'Angers.

         Alors, rhabiller une vieille chemise de lin, soit, mais L'Origine du monde, tout de même...

 

 

 

1 – Fanny Viollet, dans Fanny Viollet. Les nus dans l'art, entre art du déshabillage et esthétique du rhabillage, par Anaëlle PRÊTRE et Alain de WASSEIGE, 100 Titres, Bruxelles, 2014

2 – Anaëlle Prêtre, Les nus rhabillés de Fanny Viollet ou la confusion des genres, Revue et Encyclopédie multimédia des arts, Koregos.fr

3 – Cantique des cantiques 1-2

 

 

 

 

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2 - Sylvain Amic, Gustave Courbet, Editions de la Réunion des musées nationaux, 2007, p.206

3. Ibid

4. Ibid

5 – Pierre Georgel, Courbet, un poème de la nature, Découverte Gallimard, 1995, p.103

DE FIL(EUSE) EN AIGUILLE(USE)

       Les travaux textiles renvoient traditionnellement à l'univers féminin : depuis Pénélope, la femme file, tisse, brode... et interpelle les artistes en quête de leur représentation. Vermeer n'est pas le premier à peindre la femme accaparée par ses travaux minutieux, mais il en a sans doute fait la version la plus célèbre : « De ses doigts repliés - contrainte exigée par cette technique délicate- ,  elle règle sur un coussin à dentelle le jeu des fuseaux entrecroisés dessinant le motif, tenu par des épingles, de sa prochaine création. Tête penchée sur son ouvrage, elle semble intensément faire corps avec la table sur laquelle elle travaille avec assiduité ». [1]. Le cadrage serré sur le sujet, le mur nu en fond, la concentration de la femme, la lumière blonde caressant le doux visage créent une intimité sensuelle qui contraste avec la morale qui, en filigrane, assigne la femme à des vertus d'habileté manuelle, de patience, mère de chasteté et de vertu... 

         

Gustave Courbet

 

La Fileuse endormie

1853

huile sur bois,  91 x 116 cm

Musée Fabre, Montpellier

Johannes Vermeer

La Dentellière

1669-1671

Huile sur toile, 24.5 x 21 cm

Musée du Louvre, Paris

1 - Perny Michèle, La Dentellière, site du Louvre

         « La fabrication du fil, par torsion manuelle des fibres d'une matière textile, végétale ou animale, est longtemps restée une activité fondamentale de l'économie domestique, malgré l'industrialisation précoce du procédé dans les manufactures, puis les filatures au milieu du XIXè siècle. Affaire traditionnellement dévolue aux femmes, cette activité familière a donné lieu depuis l'Antiquité à de nombreux mythes et légendes, et fait de la « fileuse » une figure allégorique particulièrement riche » [2]. Celle de Vermeer était appliquée au travail ; celle de Courbet est endormie, harassée. Dans la pénombre de l'intimité domestique, cette composition pourrait a priori se situer dans la même veine que Les Casseurs de pierres (1850) ou Les Demoiselles du village (1851), une scène de vie quotidienne réaliste et rurale. Pourtant, le choix de l'ensom-meillement pose questionnement : est-il lié, comme le pensait Proudhon, à la fatigue produite par le travail ou renvoie-t-il à l'oisiveté ? A plusieurs reprises, Courbet s'est emparé du sujet du sommeil féminin : « Ce sommeil féminin est chez Courbet teinté d'un voyeurisme explicite et, s'il y a loin entre La Fileuse et une figure érotique, une certaine sensualité est ici à l'oeuvre » [3], associant dans une vieille tradition Hypnos à Éros (Manuel Jover).

         A l'époque, cette femme ne paraît pas si innocente que la Dentellière de Vermeer. Mal peignée, passablement négligée dans sa robe brodée à fleurs, « cette paysanne aisée semble tirer ses revenus moins de la filature que d'activités plus légères » [4]. Théophile Gauthier vit dans les plis du cou une allusion au sexe féminin. Quant aux fils de la quenouille, ils renvoient pour certains symboliquement à la toison vulvaire quand d'autres les associent, comme dans l'écume de ses Vagues, à une écume spermatique... Quand tout, chez Courbet, peut ramener à la sexualité... « Elle [la sexualité] est non seulement force de vie mais -en dépit de l'accent auto-érotiques de certains nus- principe de communication, ciment et levain social » [5].

Fanny Viollet

La Dentellière de Vermeer

carte postale brodée

Ghada Amer

 

And the Beast

2004

acrylique et broderie sur toile

Galerie Gagosian

         En brodant sur la carte postale de La Dentellière, Fanny Viollet ne fait qu'ajouter du relief textile à la représentation du tissu, une matérialité à la picturalité. Son fil n'est pas un support de revendication ; il conforte le conformisme de la broderie en tant qu'activité de gynécée. Aujourd'hui, le fil d'une Ghada Amer est support de revendication et de questionnement ; dans ses broderies, il pend comme des coulures de peintures pour traiter le corps féminin dans son plaisir, sa sexualité. Les réseaux de fils entremêlés offrent une perspective floue du sujet, le regard devant reconnecter par lui-même la trame iconographique. Puisant notamment ses images dans l'imagerie pornographique, l'artiste d'origine egyptienne détourne donc le médium de la broderie pour produire une œuvre singulière qui brouille les frontières entre art et artisanat, et surtout entre le conformisme d'une activité toute féminine avec une subversivité pornographique plutôt masculine. Où la sage fileuse devient aiguilleuse d'érotisme...

 

                                                                                       A ADOLPHE MARLET

                                                                                                                                                                     [Paris, janvier 1853 (?)]

        Mon cher ami Adolphe,

        Je finissais par être inquiet de mes tableaux qui sont à Francfort. Le docteur Goldschmidt vient de me tirer de soucis par une lettre très aimable.

         Il m'apprend que mes toiles sont arrivées heureusement et qu'elles ont produit dans le monde artistique et savant la même sensation que les premières. Seulement, la seconde exposition n'a pas rapporté  d'argent beaucoup. Les frais étaient énormes, le transport seulement se montait à 80 florins. Puis cela provient, selon lui, de la nature des sujets.

         Je ne résiste pas au plaisir de te raconter quelques détails de cette lettre. Il paraît qu'à Francfort comme à Paris j'ai des détracteurs et des partisans terribles. Les discussions étaient si violentes qu'au Casino on s'est vu forcé de placer un écriteau ainsi conçu : " Dans ce cercle il est défendu de parler des tableaux de M. Courbet". Chez un banquier fort riche, qui avait réuni à dîner une société nombreuse, chaque invité trouva dans le pli de sa serviette un petit billet où était écrit : "Ce soir, on ne parlera pas de M. Courbet". Quand il m'aura envoyé les comptes rendus des journaux qui parlaient de moi, je te les ferai passer.

         Le prince Gorchakov (quel nom, crénom !), ambassadeur de Russie, a demandé depuis longtemps déjà mon portrait à acheter. On me demande le prix que j'en veux.

         Au printemps, ces expositions se continueront à Vienne et à Berlin, où ces tableaux sont demandés. Quand j'aurai du plus nouveau, cher ami, je t'en ferai part.  [...]

          Je t'embrasse.

 

                                                                                                                                                                                                             Gustave Courbet

                                                                               

L'instant Courbet

                                Ne pas parler de M. Courbet

Il n'est rien qui puisse délecter tant Courbet que de se savoir un sujet de querelle ; sa peinture est clivante, sa personnalité l'est également, cela le nourri de jubilation. Car quand on se trouve au cœur de débats passionnés, c'est qu'on ne laisse pas indifférent, et c'était là toute l'ambition du peintre ; faire l'unanimité, c'est être consensuel, c'est mettre de l'eau dans sa peinture, ce dont se refuse Courbet. On sent bien, dans son écriture, qu'il ce réjouit de ces petites anecdotes venues d'Allemagne. Depuis quatre ans et son Après-dîner à Ornans (1849), il touche enfin au succès. L'année suivante, son Enterrement à Ornans et ses Casseurs de pierres feront grand tapage ; mais pas encore à la hauteur de ses Baigneuses présentées l'année précédent cette lettre et pour lesquelles détracteurs et défenseurs seront particulièrement virulents. "Ne pas parler de Courbet" est donc pour lui un gage de réussite, une médaille de notoriété. Si le sujet Courbet met sans dessus-dessous les dîners mondains, la précaution de ne pas l'évoquer se justifie, comme plus tard celle de ne pas parler de Dreyfus au risque de faire dégénérer les repas de famille... En hiver 1852-1853, c'est sa deuxième exposition à Francfort ; le pays de Goethe lui sera toujours plus favorable que sa propre patrie, même si bien sûr il n'y fait pas l'unanimité. Il vendra en Allemagne beaucoup de tableaux de chasse notamment, y compris après sa condamnation pour sa participation à la Commune. Goldschmidt était un banquier de Francfort avec qui Courbet était en relation. Un Enterrement à Ornans avait déjà été exposé à dans la capitale de Hesse au printemps de 1852, ainsi que L'Homme à la pipe. C'est peut-être de cet autoportrait qu'il était en train de négocier avec Alexandre Mikhailovitch Gorchakov, alors ambassadeur à Stuttgart : il ne l'acheta pas finalement puisqu'il revint à Alfred Bruyas, ce mécène de Montpellier que Courbet ira visiter chez lui l'année suivante.  

 

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