Clémentine

MELOIS

L'Origine du monde

2015

 

Clémentine Mélois

(né en 1980)

Diplômée de l’École des Beaux-Arts de Paris à vingt ans, la jeune picarde s'est fait une spécialité du détournement d'images avec différentes techniques, principalement la retouche numérique. Elle enseigne les pratiques éditoriales  à l'École supérieure des Beaux-Arts de Nîmes. En 2014, elle publie Cent titres, un détournement de cent couvertures de romans célèbres.

 
 

 

 

 

A POIL

 

 

 

            Elle est mutine, Clémentine. Elle passe son temps à s'emparer des images de notre environnement familier pour en détourner les codes, que ce soit les paysages (la boucherie Mort aux Vaches, par exemple), les produits de consommation courants (la barre chocolatée Marx avec laquelle C'est reparti !) ou encore quelques chefs d'œuvres classiques de l'histoire de l'art (comme cet Adam et Ève de Hans Memling de 1485 avec leur marque respective de bronzage de cycliste et de bikini). Ce n'est plus de l'art, c'est de l'humour. D'ailleurs, à y être, elle est monté sur scène en 2015, au théâtre du Rond-Point, présenter de fausses conférences sur la littérature, avec notamment lecture de poèmes de Jean-Pierre Pernaud : "superbe, formidable !"

            Elle est taquine, Clémentine. En 2014, elle publiait chez Grasset Cent titres, cent couvertures détournées de la littérature, genre Wifigénie de Racine ou Père et Gay de Léon Tolstoï. Le pastiche, dans le domaine de l'art pictural, est aussi vieux que la peinture : La Joconde, en fit les frais avant L'Origine, que Duchamp railla en prétendant que L.H.O.O.Q ( « elle a chaud au cul » ). Les surréalistes s'employèrent particulièrement au détournement, moyen pour eux de désacraliser les anciens autant que de leur rendre hommage, tout en rivalisant avec eux et affirmant leur style propre sur l'académisme alors en vigueur.

            Elle est coquine, Clémentine. Elle a rasé L'Origine ! Moderne Origine aurait-elle put intituler sa version, tant la mode de l'épilation intégrale -ou presque- a changé le rapport à l'image du sexe féminin. S'il fut un temps où le regardeur voyait une grande sensualité dans la touffe épaisse et odoriférante de L'Origine, certains aujourd'hui s'offusquerait comme un musulman d'en avoir autant sous le nez !  En 2008, le docteur Zwang, célèbre sexologue et laudateur inconditionnel du con, fustigeait les "désherbeurs de pubis", ces "arracheurs de touffe" qui se livrent à des déboisements illicites du "gazon vénusien" [1] ; car pour lui, anthropologiquement, la toison est le dispositif de signalisation permettant d'accrocher le regard masculin, bref, ni plus ni moins qu'un gyrophare destiné à renforcer la présence d'un appât dont la nature, sans poil, a donné peu de lisibilité.

            « Sur ta laine annelée et fine / Que l'art toujours voulu raser / Ô douce barbe féminine / Reçois mon vers comme un baiser » [2].

            Les œuvres questionnent sur les mœurs du temps. A l'époque de Courbet, le sexe de la femme est pris de schizophrénie : sacralisé pour sa fonction de perpétuation de la race, il est en même temps le servile réceptacle des plaisirs masculins, largement marchandisé dans les bordels. La Vénus naissante de Cabanel, alanguie sur sa vague, est un modèle d'idéalisme, sensuelle à l'extérieur, pure et vierge à l'intérieur ; Cabanel l'a fait sans poil, le sexe lisse et lactée comme du vélin de codex ; et c'est le très catholique Napoléon III qui l'achète...

            « Mais nos peintres, tondant leurs toiles / Comme des marbre de paros, / Fauchent sur les beaux corps sans voiles / Le gazon où s'assied Éros » [2].

            Quand Courbet peint L'Origine, il fait un portrait de bordel ; il l'a dote d'une toison magnifique et odoriférante, comparables à celles des prostituées qui servirent de modèles aux photos érotiques de l'époque, comme cette vue frontale signée Auguste Belloc, qui aurait pu servir de modèle à Courbet : et c'est le très mécréant érotomane Khalil Bey qui l'achète...

            « Car il faut des oublis antiques / Et des pudeurs d'un temps châtré / Venger dans des strophes plastiques / Grand Vénus, ton mont sacré ! » [2]. 

            Le sexe "moderne", c'était alors le poilu. Près de cent cinquante ans, le sexe "moderne" est à nouveau glabre. Par cet anachronisme -rendre glabre un sexe du XIXè siècle-, cette représentation questionne sur l'épilation totale -il n'y a pas de sot sujet ! Depuis le début des années 2000, les toisons n'ont cessé de se rétrécir autour de la vulve, au point de disparaître parfois totalement : autre temps, autre mœurs. Revendiquée comme une émancipation, cette nouvelle pratique n'en répond pas moins d'une injonction esthétique imposée par des médias toujours plus intrusifs de la sphère intime, et relayée par une pornographie galopante.  « Signe d'esclavage chez les Grecs, de punition d'adultère à Sumer, de soumission en Chine impériale ou de collaboration horizontale à la Libération, le sexe chauve apparaît à présent comme le comble de la modernité et de l'émancipation des femmes. Ironie de l'histoire » [3].

            Et voilà que l'art, succombant aux modes esthétiques, expose à nouveaux des sexes glabres -mais la fente demeure! Et si les amateurs de touffes s'offusquent en attendant que nouvelle mode leur donne raison, cette version de L'Origine a néanmoins une vertu : elle donne aux jeunes générations, restées perplexe devant l'incongruité poilu de l'originale, une iconographie enfin identifiable, dans laquelle ils pourront même reconnaître leur petite amie... ou leur actrice porno préférée !

 

 

 

 

 

 

1 – Dans son livre Le Sexe de la femme, en 1967, Zwang fut d'ailleurs le premier à publier une reproduction en couleur de L'Origine du monde.

2 – Théophile Gauthier, Musée secret

3 – Diane Ducret, La Chair interdite, Albin Michel, 2014, chapitre 1

                                                                                        A SES PARENTS

                                                                                                                                                                                                                        Paris, avril-mai 1846

               Mes chers parents,

             Je profite d’Emile Besson pour vous dire deux mots. Si je ne vous écris pas plus souvent, c’est que je ne sais que vous dire. Je ne suis pas comme les Parisiens, quoique je les fréquente  ; eux, ils écrivent chaque matin.

             Il n’y a rien de plus difficile que de se faire une réputation en peinture et de se faire admettre du public et plus on se distingue des autres et plus c’est difficile. Pensez bien que pour changer le goût et la manière de voir d’un public, ce n’est pas une petite besogne. Car c’est ni plus ni moins renverser ce qui existe et le remplacer. Vous pouvez croire qu’il y a des jaloux et des intérêts froissés.

             En dépit de mes réclamations, j’ai toujours une mauvaise place à l’exposition. Mais je me moque d’eux, ce n’est pas cela qui me découragera. La peinture, quand on la conçoit, est un état d’enragé, c’est une lutte continuelle, c’est à devenir fou, parole d’honneur. Malgré cela, je vais tâcher de faire un tableau, ou plusieurs, pour l’an prochain.

             […]

             […] J’espère que vous vous portez tous bien. Lors donc je vous embrasse tous de cœur.

 

                                                                                                                                                                                                                     Gustave          

 

           Il fait ici des chaleurs excessives.

L'instant Courbet

                                Un état d'enragé

Venu à Paris en 1839, Courbet n'a toujours pas percé en 1846. Sûr de son talent et de son style qui doit "changer le goût et la manière de voir du public", il en impute la responsabilité aux mauvais accrochages dont il hérite toujours au Salon. Des huit toiles qu'il soumet au jury cette année là, une seule sera acceptée, un Autoportrait. Il est donc loin d'avoir remplacé ce qui existe déjà, et ses parents s'impatientent des succès qui leur sont promis. A cette date, Courbet dépend encore du père financièrement. Ce pourquoi il insiste sur la lutte continuelle qu'est la création artistique, de son acharnement au travail dans un milieu de compétition impitoyable, à devenir fou. Fou, comme dans les autoportraits à l'expression exacerbée -Le Désespéré et le Fou de peur- contemporains de cette période. A l'été de la même année, il ira se changer les idées en Belgique puis aux Pays-Bas, où il étudiera les maîtres flamands dans les musées d'Amsterdam et de La Haye ; de là, il rentrera directement "au pays", chez ses parents à Ornans, passer l'automne. Pratiquement chaque année, il reviendra se ressourcer sur sa terre natale, ressourcement indispensable à son équilibre psychique. En effet, malgré ses airs solides et plein d'assurance, la correspondance de Courbet révèle des fragilités qui le poussèrent sans doute, dans ces années 1843-1846 dans des retranchements d’abattement, sinon de déprime. 

R

E

S

O

N

A

N

C

E

S

FRUIT (DE)FENDU

         Anachronisme : confusion des époques, celle des premiers âges d'Adam et Eve, et celle de pratiques contemporaines à Clémentine Mélois : le cyclisme pour Monsieur, le bronzage à la plage pour Madame. Quant à la pudeur, elle est renaissante, et surtout catholique. L'usage de la feuille de vigne en cache-sexe de nos premiers ancêtres fut imposé par les instances ecclésiastiques, histoire de ne pas trop donner à leurs ouailles la tentation de la chair. Le fruit défendu, c'est la pomme ; c'est aussi le sexe désiré, qui n'est autorisé de croquer que pour la procréation. Par ce petit clin d’œil décalé, Mélois utilise un tableau du peintre flamand Hans Memling de 1485 : comme il se devait, l'artiste a caché les sexes de nos ancêtres le plus ingénument au monde.

 

         Cette "pudeur de gazelle", comme dirait certains, n'est pas à mettre au crédit du peintre lui-même, mais bien celle de cette société catholique hantée par la diabolisation de la sexualité. Car lorsque Memling ne travaille plus pour l'Eglise, il ne s’embarrasse plus de cache-sexe, bien au contraire. Cette femme dans la nature -la même, un miroir à la place de la pomme et la main sur la hanche plutôt que sur le sexe-, entourée de deux lévriers et d'un caniche, est non seulement dans son plus simple appareil, mais encore épilée de la vulve, ce qui en fait l'un des sexes fendues les plus anciens de l'histoire de la peinture. Sauf que ce n'est pas une femme, avec ce visage qui se réjouit de lui-même dans le miroir, c'est une allégorie : celle de la vanité. Par ailleurs, cet étrange nu n'est que la partie centrale d'un polyptyque tout aussi étrange : elle est entourée à gauche d'une incarnation de la mort avec un corps en voie de décomposition dont le sexe a disparu, et à droite d'un démon piétinant trois damnés. Voilà, voilà... où cette fente va nous mener !

         Un demi-siècle plus tôt, aux alentours de 1425, loin de là, en Italie : un homme s'affaire dans la chapelle Brancacci située à l’extrémité du transept droit de l'église du carmel de Florence. Il est jeune (23 ans), avec une volonté d'en découdre d'avec l'académisme d'alors, comme un Courbet avant l'heure. Il s'appelle Masaccio et s'apprête à révolutionner l'art de la fresque en la faisant ni plus ni moins basculer dans ce que l'on nommera plus tard la Renaissance. Précurseur génial, décédé à 27 ans, il livrera sur les murs de cette chapelle sa version d'Adam et Eve chassés du Paradis : des corps réalistes, traités sans idéalisation, lourds dans leur désespoir, dans leur plus grande nudité (malgré que les mains d'Eve viennent déjà cacher les fruits...). Le sexe d'Adam n'est pas un sexe d'Apollon : ce sexe dont nous sommes (parait-il) tous issus, est un sexe dans lequel tout homme peut se retrouver (comme celui de L'Origine pour les femmes). Ce réalisme avant l'heure fut rapidement censuré -un tel sexe, en plein Carmel, ne pouvait que susciter l'émoi... On paya un "artiste" pour peindre sur les parties sexuées quelques feuilles de figuier -la figue, c'est bien connu, c'est le fruit fendu!- ; ce n'est qu'en 1984 qu'on redonna à Adam et Eve leur intégrité physique.

 

         A 26 ans, Courbet est bien moins audacieux que Masaccio au même âge, et surtout que lui même à 47 ans (l'âge où il peint L'Origine du monde). Celui qui, dépassant Memling, offrira aux regards le premier sexe fendu et poilu de l'histoire est encore bien timoré dans sa représentation du nu. Le sexe de cette baigneuse endormie dans cette nature franc-comtoise est bel et bien caché par un voile opportun (sans doute les vêtements de Madame). Pudeur, pudeur (de gazelle ou pas). Sa modernité tient davantage dans l'esthétique du corps, non pas traitée "à la manière de" (idéalisée) de ses contemporains Ingres ou Cabanel mais bien selon la sienne propre et réaliste, sans concession de volumes, hanches, cuisses, ventre, épaules dans leurs largeurs et leurs épaisseurs assumés.

Clémentine Mélois

 

Hans Memling

Adam et Eve, vers 1485

Hans Memling

 

Polyptyque de la Vanité et de la Rédemption

 

vers 1494

 

Musée des Beaux-arts, Strasbourg

Masaccio

 

Adam et Eve chassés du Paradis

1424-1425

Fresque,

214 x 88 cm

Eglise Santa Maria del Carmine,

Florence

Gustave Courbet

Femme nue dormant près d'un ruisseau

1845

Detroit, Art Institute

 
 

​© 2016 par Bruno Picard. Créé avec Wix.com

Auguste Belloc, Sexe féminin (érotisme), vers 1860, épreuve sur papier albuminé, 8,5 x 17,5 cm, BNF