Angélique

BEGUE

 

Angélique Bègue

(né en 1970)

Née en 1970, elle vit et travaille à Metz. Elle s'est formée à la peinture d'icônes pendant plusieurs années, avant d'adapter sa technique colorée à des sujets moins saints, mêlant mysticisme et débauche, mâtinés d'expressionnisme et de symbolisme, dans lesquels elle se met souvent en scène nue (son exposition 2012-2013 "Dans mon corps" était pour public averti). Elle a étendu son expression à la photographie, médium dont son corps reste le sujet central, et a réalisée des performances assez trash.

« Il n’y a jamais que deux types d’humanité que j’aie vraiment bien compris, c’est le mystique et le débauché, parce que tous deux voient aux extrêmes et cherchent, l’un et l’autre, à sa manière, l’absolu ».

Julien Green

Cité par Angélique Bègue

 

 

 

 

AUTO(SEXE)PORTRAIT

 

 

 

            Dans le travail d'Angélique Bègue, le motif du corps est récurent. Le motif de son corps pour être précis. Il est au centre de ses peintures, de ses photographies, de ses performances. Une sorte d'exhibitionnisme narcissique pathologique, étalée sans pudeur ou avec audace selon les opinions. Dans le milieu de l'art contemporain, on dirait que son corps lui sert de médium ; au bistrot, on dirait plus simplement qu'elle aime montrer son cul... Autoportrait aux barbelés aurait pu servir de titre à l'œuvre ; car ceci est bien un autoportrait. Même sans visage, on reconnaît ce corps et ce sexe exposés dans la plupart de ses productions.

            Par cette obsession de l'autoportrait, elle rejoint Courbet qui, en son temps, était lui-même taxé de narcissisme pour s'être pris à de nombreuses reprises sujet privilégié de ses toiles, « heureux de représenter sa propre beauté » [1]. A cette différence près notable : le peintre franc-comtois ne nous a pas donné de connaître son sexe, contrairement à la Lorraine... Encore que : comme Flaubert pouvait dire « Madame Bovary, c'est moi », tout tableau est un autoportrait puisque l'artiste s'y projette. Il y a donc du Courbet dans toutes ses toiles, il aurait pu dire « L'Origine du monde, c'est moi ! », et c'est même « l'acmé de ses autoportraits, en quelque sorte son autoportrait fantasmé de ce créateur accouchant d'un univers pictural inédit ». [2]

            Le sexe d'Angélique Bègue, le voici donc en Origine. Toute sensualité s'en est retirée. L'artiste nous éloigne délibérément du petit théâtre de volupté de Courbet, et de ses intentions tentatrices pour convoquer un érotisme violent et agressif, révélateur du body-art âpre et rugueux pratiquée par la performeuse. Ici nous sommes sur une scène sadienne. Il y a un petit côté camp de concentration, dans cette évocation aux barbelés (en 2015, elle faisait une série de photos sur ce thème, appelée "Rue des déportés"). Les barbelés évoquent nécessairement l'enfermement, sinon la violence de l'enfermement. Associer ce symbole à un sexe féminin suggère t-il que la sexualité féminine est enferrée dans l'enfermement et la souffrance ? Ou ces barbelés sont-ils là pour le protéger, en interdire l'accès ?

              Tout, dans cette iconographie, assimile L'Origine à une terre répulsive : la grisaille d'un corps duquel pointe les côtes saillantes, l'exhibition cynique de l'organe sexuel dépourvu de tout voile pileux, dardée de piercings et scarifié, ce qui ajoute la mutilation à la violence ostentatoire. Il y a de toute évidence une volonté de détourner le message originel de L'Origine, dont on retrouve l'exacte pose, comme si une guerre était passée sur la chair voluptueuse de Courbet [3]. Ce n'est plus L'Origine, mais la Fin du monde. Terre dévastée, aride semble-t-il de tout plaisir, de toute quête sensorielle autre que celle d'une douleur sado-masochiste... ou le corps de la femme comme terre de douleur.

            Finalement cette terre n'est pas si répulsive que cela. Derrière les obstacles, il y a bien le Graal, fut-il mutilé et scarifié.

            L'alliance de l'érotisme et de la cruauté, de la souffrance dans l'extase, rejoint la longue liste iconographique des martyres de saintes, les seins de sainte Agathe de Catane arrachés à la tenaille ou l'écartèlement de sainte Christine par des crochets de fer, relayée par une laïcisation du Mal qui, à partir du XIXè siècle, perpétue la tradition dans les nus ligotés d'un Man Ray ou les femmes bondagées d'un Charles-François Jeandel, ce petit notable de province du début du XXè siècle, peintre raté mais bon chrétien et qui, entre deux photographies familiales, prenaient des clichés de femmes nues, ligotées, entravées, suspendues... Une façon comme une autre de résoudre les contradiction d'une humanité incessamment écartelée entre la mystique et la débauche (Julien Green, voir citation ci-dessus), 

1 -  Michelle Haddad, L'ABCdaire de Courbet, Flammarion, 2014, p.37

2 – Michelle Haddad, Quoi de nouveau sur L'Origine, La Lettre volée, 2010, p. 83

3 – En 2012, Bègue a publié "Abusé par mon psy – 17 années sous l'emprise sexuelle et psychique d'un manipulateur", témoignant de souffrances corporelles et mentales.

1 - Cité par Annie Le Brun, Sade, Attaquer le soleil, Musée d'Orsay-Gallimard, 2014, p.84

 

 

 

2 - Dominique de Font-Réaulx, Gustave Courbet, Editions de la Réunion des musées nationaux, 2007, p.346

3  - ibid, p. 348

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ET LA PHOTO FUT...

         En 2012, Angélique Bègue réalisait une performance live dans laquelle elle se faisait violenter, mettre nue, fouetter, violer -par une femme habillée avec un gode certes, mais avec pénétration quand même- puis laissée plusieurs minutes suspendue bondagée -le bondage étant une pratique sado-masochiste consistant au ficelage d'un-une partenaire dans le cadre d'une relation sexuelle. Pourquoi ficeler ?, me demanderez-vous. Laissons un spécialiste expliquer : « Il n'est aucune sorte de sensation qui ne soit plus vive que celle de la douleur : ses impressions sont sûres, elles ne trompent point comme celles du plaisir, perpétuellement jouées par les femmes et presque jamais ressenties par elles » (Marquis de Sade, dans Justine ou les Malheurs de la vertu, 1791) [1]. 

Cette dernière suspension de l'artiste rentre étonnement en résonance avec le cliché de Charles-François Jeandel. Cet insignifiant notable de province, conservateur du musée d'archéologie et d'histoire des Charentes à Angoulême, peintre raté, mais mari respectable, laissa à la postérité (en l’occurrence le musée d'Orsay) plus d'une centaine photographies, dont plusieurs scènes de bondage. Dans le secret de son atelier, utilisant la technique du cyanotype (inventée en 1842, caractérisée par ses fonds bleus, plus facile à utiliser pour un amateur), Jeandel fixait un étrange théâtre de la douleur, dont il était tout à la fois le metteur en scène et le révélateur, produisant le catalogue le plus original qui soit de cette fin de XIXè siècle.  

Charles-François Jeandel

 

scène de martyrologie servant d'études pour des peintures.

 

1880-1890

Cyanotype, 17 x 12 cm,

Paris, musée d'Orsay

Angélique Bègue

 

Princess Live - Performance

présentée au théâtre du Saulcy, Université de Lorraine

 

2012

Capture d'écran de Vidéo réalisée par Joseph Krommendijk.

Julien Vallou de Villeuneuve

 

étude d'après nature, nu n°1935, modèle pour Les Baigneuses

 

1853

Epreuve sur papier salé,

16,5 x 12,3 cm,

Bibliothèque nationale, Paris

         Contemporain de la naissance de la photographie, Courbet a vu ce nouveau médium se perfectionner au cours de sa vie. On ne sait s'il l'a pratiqué lui-même, mais on sait en revanche qu'il l'utilisa, notamment pour fixer ses œuvres sur papier. Par ailleurs, la photographie est mentionnée plusieurs fois dans sa correspondance, prouvant qu'il possédait dans son atelier d'Ornans une véritable collection, notamment de nus. Utilisait-il le médium pour réaliser ses toiles ? Certains ont fait le rapprochement entre L'Origine du monde et une photographie d'Auguste Belloc. D'autres ont reconnu dans le modèle de la Baigneuse de 1853 celui qu'utilisait Julien Vallou de Villeuneuve pour ses études de nus.

         Vallou de Villeuneuve, contrairement à Jeandel, était artiste reconnu, peintre et lithographe de qualité mais de peu d'originalité. Il se mit à la photographie en 1849 et ouvrit un atelier à Paris, 18 rue Bleue. « Les épreuves de nus  constituent la part la plus exceptionnelle de sa création photographique ; ces "études d'après nature" sont, par leur sens de la lumière, enrichi encore par la maîtrise du négatif papier qui adoucit les ombres et les contours, parmi les plus belles de leur temps » [2].

         Parmi ses modèles a été identifiée Henriette Bonnion. C'est elle notamment qui sert aux études de dos. Elle y déploie une croupe généreuse dans un décor sobre. La caractéristique majeure du modèle est la corpulence du corps, qui tranche avec les canons de beauté revendiqués par la peinture académique. Le corps d'Henriette Bonnion

Gustave Courbet

 

Les Baigneuses

 

1853

Huile sur toile,

227 x 193 cm,

Musée Fabre, Montpellier

n'est pas celui d'une nymphe ou d'une déesse éthérée ; c'est celui d'une femme bien en chair, en chair tout simplement. Ce que voulait représenter Courbet. On ne sait si cette série de photos aida ce-dernier dans l'exécution de ses Baigneuses, datée de la même année. Mais l'on sait que la plantureuse Henriette a aussi fréquenté son atelier. Probablement jouait-il sur les deux registres, demandant des études préparatoires au photographe et finalisant in naturabilis dans son atelier.

         « [...] Le traitement des épreuves et des toiles diffère profondément. Vallou estompe les contours avantageux de la silhouette de la jeune femme, tempère la lumière et adoucit les ombres ; il triche sur la réalité physique du modèle. Courbet, au contraire, rend sans concession la plastique d'Henriette Bonnion, son postérieur lourd, ses chairs déformées, son corps déjà vieilli » [3]. C'est ce traitement sans concession, sinon exagéré, qui fit scandale au Salon de 1853, où Courbet présentait Les Baigneuses. La critique se déchaîna à la fois contre le fond et contre la forme : le fond, par sa narration,  peu identifiable (que font ces deux femmes dans cette "marre" ?, pourquoi l'une est nue, l'autre habillée ? que signifie ce geste ?), qui rendait la scène incompréhensible au public ; la forme en raison principalement de la grosseur du modèle que d'aucuns qualifièrent d'hottentote. 

 
 

L'instant Courbet

                                Coup de mou...

                                                                            A ALFRED BRUYAS

                                                                                                                                                        [Ornans, novembre-décembre 1854]

         Mon cher ami,

        J'ai reçu avec beaucoup de plaisir votre lettre. Vous pouvez compter sur moi en toute occasion. Quand j'ai pris le parti d'aimer quelqu'un, c'est pour la vie. Vous êtes   mon ami, vous n'en pouvez douter, et j'ai rendu justice à votre intelligence en toute occasion. Les gens qui sentent et aiment sur la terre sont si seuls que vous ne pouviez m'échapper.

         J'ai eu bien des tourments depuis vous. Ma vie est si pénible que je commence à croire que mes facultés morales s'usent. Avec ce masque riant que vous me connaissez, je cache à l'intérieur le chagrin, l'amertume, et une tristesse qui s'attache au cœur   comme un vampire.  Dans la société où nous vivons il ne faut pas beaucoup travailler pour trouver le vide. Il y a vraiment tant de bêtes, que c'est décourageant à tel point qu'on redoute de développer son intelligence dans la crainte de se trouver dans une solitude absolue.

          En vous quittant, j'avais encore cette cholérine. A Lyon, j'ai rencontré heureusement une dame espagnole qui est de ma connaissance. Elle m'indiqua un remède qui m'a guéri radicalement[...]

        De retour à Ornans, je suis allé quelques jours à la chasse. C'est un motif d'exercice violent qui ne me déplaît   pas. Puis, tout à coup, j'ai été atteint d'une jaunisse affreuse, à tel point qu'on m'appelait le prince d'Orange. Jugez un peu comme cela m'arrangeait, moi qui n'avais déjà pas le temps de faire ce que je m'étais proposé pour l'exposition. Voilà un mois et six jours que je n'ai pas quitté ma chambre. Je suis resté 15 jours sans rien manger absolument. Cela m'effrayait, aussi ai-je perdu l'embonpoint que vous me connaissez.

          [...]

      Maintenant, il faudrait que vous m'envoyiez mon portrait de profil, ainsi que les vôtres, les deux que j'ai faits à Montpellier, de plus cette photographie de femme nue dont laquelle  je vous ai parlé. Elle se trouvera derrière ma chaise, au milieu du tableau [L'Atelier du peintre].  Puis vient votre portrait et ceux des artistes qui sont dans des idées réalistes, ces choses-là me sont très nécessaires.

      [...]

         Au revoir, cher ami, je vous embrasse et je me rappelle toujours de vous avec le plus grand plaisir, et de votre excellente réception.

 

                                                                                                                                                                                                                 Gustave  Courbet

Copieusement moquées et conspuées lors du Salon de 1853 (l'empereur aurait fait mine de cravacher la croupe quand l'impératrice aurait ingénument demandé s'il s'agissait d'une percheronne), Les Baigneuses trouvèrent finalement un acquéreur en la personne d'Alfred Bruyas. Ce dandy de Montpellier, passionné d'art, montait régulièrement à Paris pour acquérir des œuvres de contemporains. Courbet pouvait désormais compter sur un mécène fidèle. Celui-ci ramena sa toile dans sa ville, où Courbet le rejoignit l'année suivante pour un séjour de quatre mois.

De retour d'un séjour à Montpellier, Courbet confie son vague à l'âme à son mécène, tel qu'il n'en a guère l'habitude. Cet abattement est-il sincère ? Il est vrai que sous son "masque riant", l'homme a pu dévoiler des fragilités, des coups de mou dont il ne faisait guère étalage. Du moins, selon son interlocuteur. S'il évoque sa (soit-disant) solitude, n'est pas pour la rapprocher de celle de Bruyas, afin de légitimer leur compagnonnage ? Et s'il évoque son spleen, n'est pas pour partager avec lui une communauté d'humeur ? Son riche correspondant montpelliérain peut encore lui être utile, pour lui acheter de nouvelles œuvres, ou pour financer le pavillon de son exposition privée lors de l'Exposition universelle de 1855 (aide financière qu'il n'obtiendra pas d'ailleurs). Au moment de la rédaction de cette lettre, cette idée d'exposition parallèle n'est pas encore fixée : il prépare un envoie de quatorze tableaux à l'Exposition officielle et a donc besoin de ceux restés à Montpellier. Le demande d'envoyer la photo de la femme nue devant lui servir de modèle pour sa grande toile de L'Atelier montre que ce genre d'images circulaient naturellement, y compris hors des cercles artistiques. L'on ne sait de quelle photo il s'agit exactement, sans doute un autre nu de Julien Vallou de Villeneuve.