ORLAN

Origine de la guerre

 

1989

 

Photographie,

46 X 55 cm

 

ORLAN

(né en 1947)

L'oeuvre de cette artiste emblématique tourne autour du corps. Que ce soit par le biais de la photographie, de la peinture, de la sculpture, du numérique, dès les années 60, elle place le corps au centre de sa démarche artistique. Mais c'est surtout dans la performance que Orlan s'est distinguée médiatiquement, notamment en prenant son propre corps comme matériau d'opérations chirurgicales – performances (1990-1993) qui firent polémiques. En refusant de porter le prénom et le nom de ses parents, Orlan posait les bases de sa réflexion sur le marquage sexuel, la fatalité génétique, et par extension l'image de la femme dans notre société.  

« En fait, quand j'ai fait cette oeuvre, j'ai voulu voir ce qui se passait sur un homme quand on faisait, comme on a fait avec cette femme, en lui coupant la tête, les bras, et les jambes, pour qu'il ne reste plus que un ventre, un sexe ; et donc j'ai fais la même chose avec un homme en l'intitulant un peu différemment ». [1]

 

ORLAN

 

                                                                        A PIERRE-JOSEPH PROUDHON

                                                                                                                                                                                                           [Paris, juillet-août 1863]

         Mon cher ami,

         Je vais vous faire quelques litanies de ma façon, jetées sans ordre.

        [...]

         -La fécondité est dans la variété de la conception.

         -Ne jamais travailler de commande qu'autant qu'il vous est laissé votre pleine et entière liberté d'expression.

         -La fécondité  n'est pas en raison de la multiplicité des œuvres.

         -Il est utile de vivre indifféremment avec toutes les classes de la société sans prendre parti pour aucune d'elles. C'est le moyen de trouver la vérité, d'agrandir son jugement et de dépouiller ses préjugés.

         -La distinction d'une classe  sur les autres n'existe pas, il n'y a de vraiment distingué que l'homme qui se distingue  par ses  œuvres ou par ses actions.

         -Un homme dans les arts ne doit faire aucune concession à l'esprit public, contre ses idées. S'il peut en faire, son originalité n'existe pas. Il enfonce une porte ouverte.

         [...]

         -L'amour extrême qu'on peut d'avoir d'une femme est une maladie. Il absorbe les facultés pensantes, rend l'homme jaloux et pire que la bête. La jalousie est un orgueil mal placé. 

         Le travail nécessite la domination des sens, et la conservation de son autorité sur la femme. C'est pour cela que le mariage doit être libre.

         [...]

         -La femme qui n'a pas les facultés d'esthétique et de dialectique doit être soumise  et fidèle à l'homme.

         -Les hommes les mieux doués sont ceux qui naissent avec l'indépendance du caractère ; l'indépendance mène à tout.

         [...]

         Ecrivez-moi quand il faut que je m'en aille.

        Tout à vous.

 

                                                                                                                                                                                                                                             Gustave  Courbet

L'instant Courbet

                                Socialisme... mysogine

Sous des intonations de La Rochefoucauld, Courbet se livre ici à un étrange exercice : celui de pensées et d'aphorismes énumérées sans ordre, sur l'art, sur la politique, sur les relations sociales... et destinées à son ami Proudhon pour contribuer à son ouvrage en cours d'écriture : "Du Principe de l'art et de sa destination sociale", oeuvre posthume de 1865. Sur l'insistance d'un Courbet qui souhaitait que son ami et "compatriote" franc-comtois se saisisse de la théorisation de l'art, Proudhon, peu spécialiste pourtant, s'était résolu à écrire un ouvrage sur le rôle de l'art dans la société qui peut se résumer à cette phrase : « L’art ne s’est occupé jusqu’à présent que des dieux, des héros et des saints : il est grand temps qu’il s’occupe des simples mortels » [1]. Pour Proudhon, l'art n'est pas au service d'une émotion, mais de celui d'une idée politique (il est le précurseur en cela des régime totalitaire). Courbet voulut contribuer à cet ouvrage en tant que spécialiste : s'en suivi plusieurs courriers dans lesquels le peintre énumérait ses idées, qui se voulaient proches du philosophe. "Quoique Proudhon se soit moqué de ces lettres, il semble les avoir lues attentivement : certains aphorismes de Courbet furent transcrits tels quels dans l'essai de Proudhon" [2]. L'on note à quelle point la pensée de Courbet peut être à la fois révolutionnaire (sur l'indépendance des artistes) que réactionnaire (sur la place des femmes dans l'art). Prime néanmoins dans cette sélection (la lettre est fort longue) cette conviction que l'art ne peut se révéler que sans concession.

1 - Pierre-joseph Proudhon, Du principe de l'art et de sa signification sociale, 1865

2 - Petra Ten-Doesschate Chu, Correspondance de Courbet, p.205, lettre 63-17, note 1

 

 

 

ORIGINE DU MÂLE

 

 

            Ô Blasphème ! On a greffé des couilles à l'Origine ! On s'en est pris au caractère le plus sacré de cette icône adulée: son sexe ! « Contre la médisance il n'est point de rempart » [2]. Ah, Dieu ! Il n'y a plus de respect envers les canons de l'art !

            A l'origine de cette opération transsexuelle se cache une figure de proue de l'art contemporain français : ORLAN. Depuis ses débuts dans les années 1960, son travail se focalise sur le corps, plus particulièrement du corps féminin, de son statut dans la société -entre soumission et émancipation-, de sa représentation formelle -entre sacralisation et médiatisation-, jusqu'à faire de son propre corps l'expression même de son credo féministe.

            En donnant à L'Origine du monde un sexe masculin, Orlan renverse complètement la perspective historique de l'œuvre de Courbet. Celui-ci avait, de son temps, renversé aussi une perspective : celle que l'art portait sur le sexe féminin, par son cadrage frontal d'une vulve poilue et fendue, quand la tradition la donnait pour glabre et lisse. Courbet avait ainsi donné une nouvelle lecture du corps de la femme, une lecture ouvertement sexuelle, qui revendique la femme comme objet d'exhibition et de désir masculin. Suivant cette nouvelle perspective donc, des générations de peintres se sont adonnés à la représentation du sexe féminin sans tabou, et les hommages rendus à L'Origine s'inscrivent pour la plupart dans cette démarche. De sorte que notre lecture de ces hommages se fait toujours selon le même décryptage : les jambes qui s'écartent à nos yeux couvent forcément un sexe féminin.

            Ô blasphème ! ORLAN a greffé des couilles à notre idole. Un sexe en molle érection de surcroît. Quelle stupéfaction de découvrir sur nos cuisses soyeuses, sur notre ventre satiné des champs de poils ! Le choc visuel est d'autant plus réussi que la pose est exacte, que le drapé de Courbet est repris, que le format de l'original est respecté, et que l'image est enchâssé dans un cadre doré identique. L'artiste a volontairement préservé tout le décorum de l'Origine pour que la référence soit marquée, tout en s'en prenant à l'âme même du tableau : la vulve. Par une habile opération chirurgicale -dont ORLAN s'est faite une spécialité dans l'art de la performance-, voilà notre sexe adulé changer de genre. Tout de suite, le regard masculin se renfrogne ! Ô blasphème ! Allons, ne soyons pas plus dévot qu'homme : « Le plus souvent l'apparence déçoit, il ne faut pas toujours juger sur ce qu'on voit » [3].

            Nous l'aurons compris, la démarche est moins figurative que conceptuelle. ORLAN ne nous donne pas à voir un portrait de vit avec la même démarche esthétique d'assouvir la pulsion scopique du regardeur, ce plaisir de voyeurisme que Courbet savait si bien convoqué dans ses nus. Et même si celles et ceux qui jouissent par ce sexe peuvent y trouver naturellement leur compte à leur tour, cette exhibition masculine donne plus à penser qu'à voir. Questions : le sexe de l'homme peut-il être objet d'exhibition à vocation libidineuse ? Le corps de l'homme peut-il être réduit à l'état de potiche sexuelle au service exclusif d'une imagerie sexiste ? Le sexe de l'homme peut-il être isolé de toute identité pour assouvir les pulsions scopiques du regardeur ? En nous invitant à ce questionnement inhabituel, ORLAN nous force surtout à le faire au-delà du genre. Et de nous questionner sur le regard que l'art porte sur le sexe féminin. Renversement de perspective imparable.

             « C'est un sexe qui n'humilie pas les autres, qui n'est pas un sexe énorme [...], qui est un sexe normal, que tout le monde peut avoir » [4]. Ce n'est peut-être pas un sexe qui humilie, mais ce n'est pas un sexe passif, comme celui de L'Origine ; la vulve de Courbet est-elle -anté ou post orgasme- neutre de toute émotion? Paradoxalement, le sexe féminin a une faculté d'impénétrabilité (émotionnelle, s'entend) qui ne peut trouver d'équivalence que dans les héros de western spaghetti : toute humeur est intériorisée. Le sexe masculin ne peut farder ses émois, il est expressif. D'une expressivité binaire, peut-être, mais expressif néanmoins : quand il désir, il se transmue, l'érection étant à ce titre ce qui donne à l'humanité masculine depuis l'origine des âges une identité de genre incompressible. Le sexe d'Orlan n'est pas neutre, il est en phase de désir, il est actif ;  l'érection fait du sexe masculin une matraque, prêt à frapper, un fusil, prêt à tirer (un coup) ;  c'est un sexe conquérant ; et par ce caractère, animé d'un esprit guerrier. C'est bien connu : l'homme est un loup pour l'homme. Et c'est le désir sexuel qui conduit l'homme à la guerre ; c'est pour jouir que l'homme se bat. La pulsion de jouissance associée à la pulsion de mort. Le sexe en érection n'est pas à l'origine du monde, mais à l'origine de la guerre : du moins, c'est le raccourci qu'en fait ORLAN en lui donnant ce titre...

            « ...traitez-moi de perfide, D'infâme, de perdu, de voleur, d'homicide ; Accablez-moi de noms encor plus détestés : Je n'y contredis point, je les ai mérités ; Et j'en veux à genoux souffrir l'ignominie, Comme une honte due aux crimes de ma vie » [5].  Ainsi : faisons comme le Tartuffe ; flagellons-nous faussement ! Le sexe masculin, c'est la guerre -sous entendu, le sexe féminin, c'est la paix. Force est de constater que des générations de couillus ont allègrement pris part à toutes les foutreries guerrières de l'histoire. Mais par la force de la tradition, puis par celle de la conscription, pas par nature sexué. Bien sûr, la gente masculine est plus responsable des conflits que la féminine, mais parce qu'elle dominait les affaires. Quand la féminine y était -aux affaires-, la guerre restait à l'ordre du jour ; des Catherine la Grande de Russie ou reine Victoria n'ont pas été à l'origine de la paix, loin s'en faut. Alors, assimiler le sexe masculin à la guerre est faire preuve de manichéisme. Surtout de la part d'une artiste qui justement entend, à travers son art, remettre en cause nos représentations sur le genre, et cherche à défaire les codes qui y sont associés. Si l'œuvre elle-même est effectivement un renversement pertinent de perspective qui questionne et remet en cause, le titre est un double salto qui ramène au préjugé premier. A renversement, reversement et demi.

            N'est-ce pas une tartufferie de représenter le monde sous son aspect le plus binaire. « On veut bien être méchant mais on ne veut point être ridicule » [6].

             

 

 

 

1 - Orlan, interview à l'occasion de l'exposition Masculin / Masculin du Musée d'Orsay (septembre 2013-janvier 2014), dans le cadre de laquelle L'Origine de la guerre était exposée.

2 – Molière, Le Tartuffe, Acte I, Scène 1, 12 mai 1664

3 – Molière, Le Tartuffe, Acte V, Scène 3

4 –  Ibid 1

5 – Molière, Le Tartuffe, Acte III, Scène VI

6 – Molière, Le Tartuffe, Préface

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LA FEMME EN LIBERTÉ

         ORLAN a commencé son travail artistique sur le corps en 1964, à l’âge de 17 ans, à une époque où le statut de la femme était encore lié au mariage et à la maternité.  « Je suis d’une génération où, en tant que femme, j’ai dû me battre, avec bien d’autres, pour acquérir un peu de liberté, pour pouvoir avoir une sexualité, pour que mon corps m’appartienne un peu ; il fallait se battre pour tout, pour la mixité, pour la contraception, pour l’avortement, etc. C’était une époque où faire quelque chose avec le corps et par le corps dans l’art me paraissait extrêmement politique » [1]. Dans sa première série, les corps-sculptures (1964-1967), sa « politique » est de donner à voir le corps nu, non dans les poses académiques qu’on lui donne (généralement pour flatter le regard masculin), mais dans sa liberté de mouvement. Le corps alors est saisi dans des gestuelles improbables qui inspirent une émancipation pleine de vitalité, libre de toute afféterie de sensualité ou de séduction. Malgré que ces corps n’ont pas été "sculptés" dans le but de convoquer un regard scopique, il n’en reste pas moins que ce corps, impétueux de jeunesse, n’en reste pas moins séduisant au regard…   

         Il n'est pas facile de mettre en résonance l'oeuvre de Courbet à l'aune de celle d'ORLAN. Le peintre réaliste n'a pas toujours fait preuve de beaucoup de féminisme (pas plus que son ami Proudhon d'ailleurs, pourtant initiateur de l'anarchisme et qui resta très conservateur sur le statut de la femme -ce statut que dénonce ORLAN ci-dessus) ; Courbet n'a pas non plus offert aux regards son corps nu en liberté. Néanmoins, le tableau présenté ici permet de le juger moins sévèrement sur ce sujet : en effet, non seulement il était moderne de représenter une femme dans une activité sportive, mais encore était-il moderne de représenter une femme moderne, ne jouissant sans doute pas de toute la liberté d'ORLAN mais qui, par cette pratique, affirmait néanmoins une forme d'émancipation dans la liberté du mouvement (on retrouve les mêmes effets de chevelure que chez ORLAN !).

ORLAN

Body-Sculpture n°12 or Impetuosity

1966

photographie, 83 x 77 x 2.5 cm

Il croque cette jeune femme à la fin de l'été 1865, à l'occasion d'un séjour à Trouville. Elle est en train de conduire une sorte de mini-catamaran que Courbet décrit ainsi à ses parents : "une barque qu'on nomme podoscaphe, c'est deux boîtes grandes comme des cercueils étroits et reliés ensemble". La "dame" donne l'impression d'une grande maîtrise de la machine, maniant la pagaie avec dextérité et un léger sourire au lèvres trahissant son plaisir. Néanmoins, Courbet le laissera inachevé (il n'est donc pas signé).

Gustave COURBET

La Dame au podoscaphe

1865

huile sur toile, 173.5 x 210 cm

Murauchi Art Museum, TOKYO

1 - Entretien avec ORLAN, par Brigitte Hatat, L’En-jeu lacanien, 2004/2 (n°3), Editions Erès

2 - Pierre Georgel, Courbet, Le poème de la nature, Découverte Gallimard, 1995, p.147

         Finalement, plus que sur le terrain (incertain) du féminisme, c'est sans doute davantage sur celui de l'engagement de l'artiste qu'ORLAN et Courbet, si éloignés dans le temps et dans leur mode d'expression, se retrouvent, et celui de la radicalité. ORLAN : « Quand j’aborde une œuvre, j’essaie de faire le vide, de ne pas avoir d’a priori, de me laisser surprendre. L’art qui m’intéresse s’apparente, appartient à la résistance. Il doit bousculer nos a priori, bouleverser nos pensées, il est hors normes, il est hors la loi. Il n’est pas là pour nous bercer, pour nous resservir ce que nous connaissons déjà. Il doit prendre des risques, au risque de ne pas être accepté d’emblée, il est déviant et il est en lui-même un projet de société. Il ne s’agit pas de faire le beau, de la décoration, de l’esthétiquement correct. Les artistes qui font sous eux et attendent qu’on leur dise « c’est beau » ne m’intéressent pas. Ils sont comme l’enfant à qui la mère demande de faire dans son pot et lui dit : « C’est beau. » Cette scénographie ne m’intéresse pas. Je ne conçois pas l’œuvre comme une production, une excrétion. Elle doit être travaillée, construite, articulée, c’est-à-dire pensée. Il me faut l’ossature d’une pensée » [1].

         A l'époque de Courbet, la vocation de l'art était bien de produire du "beau". Par sa nouvelle facture réaliste, Courbet, encore une fois, réfutait ce rôle purement décoratif de l'art, négligeant le "beau" au profit du social notamment. Ceci lui fut d'ailleurs vertement reproché, notamment par Théophile Gautier qui disait de lui en février 1851 :  « notre jeune peintre [...] parait s'être dit : "Rien n'est beau que le laid, le laid seul est aimable" » [2].

 
 
 

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ORLAN, La Liberté en écorché, 2013, image 3D imprimée sur papier