1 - Manuel ROVER, Courbet, Editions Terrail, 207, p.200

2 - Laurence des CARS, Gustave Courbet, Editions de la Réunion des musées nationaux, 2007, p.330

Tanja OSTOJIC

After Courbet.

L'Origine du monde

 

2004

 

Photographie

400 X 300 cm,

affiche exposée dans la rue

 

Tanja OSTOJIC

(né en 1972)

Tanja Ostojic est une artiste serbe, née en Yougoslavie en 1972. Elle s'est principalement distinguée par ses performances. Dans l'une d'elles, elle se présentait nuz, rasée de crâne et de pubis, faisant penser à une détenue de l'ère socialiste, en quête d'un mari à la citoyenneté européenne. Mari qu'elle a par ailleurs trouvé en Allemagne, mais dont elle s'est séparée depuis, à nouveau par une performance en ligne. A travers différents médium, mais aussi par l'écrit, Ostojic explore le monde des migrations et des intégrations, celles des ghettoïsations et des prisons, avec un regard de militante féministe.

 

 

 

 

CULOTTÉE, L'EUROPE !

 

 

 

            Ô Blasphème ! On a culotté L'Origine ! Encore une fois, la sacralité exhibitionniste de la vulve de Courbet est battue en brèche !

            Cette citation est en fait une affiche : elle fut à ce titre allègrement placardée dans les rues de Vienne et de Salzbourg. Par quatre mètres sur trois, ça ne passait pas inaperçu ! Changement de perspective à nouveau. Courbet avait réalisé une œuvre intimiste, destinée à être consommée en privé par une poignée de privilégiés, dans le cadre d'un cabinet de toilette. Si le tableau est rentré depuis dans les collections d'Orsay, son exposition s'en est évidemment élargie, mais il se fait toujours dans le cadre d'une institution fermée : aller s'y confronter reste une affaire de consentement. Pour cette citation géante, c'est dans le cadre de l'espace public qu'elle s'est exposée ; et les panneaux publicitaires ont cette caractéristique notable : ils sont visibles du plus grand nombre, y compris d'un public qui ne va jamais au musée. L'exposition de cette œuvre est donc radicalement à l'opposé de celle de Courbet : une opposition totalement recherchée et assumée par l'artiste, suscitant les foudres de l'Église autrichienne qui en demanda le retrait -c'est donc bien que blasphème il y a !

            Elle s'appelle Tanja Ostojic, la "mécréante" qui a culotté L'Origine. Elle est serbe, un pays qui ne fait pas partie de l'Union européenne. Pour inaugurer sa prise de présidence de l'Union, le 1er janvier 2006, l'Autriche eut l'idée de solliciter soixante-quinze artistes des vingt-cinq pays adhérents d'alors dans un projet artistique : l'ambition était une création de cent cinquante œuvres devant "refléter les différences sociales, historiques et politiques de l'Europe". Ostojic, qui vit et travaille à Berlin, fut sélectionnée. Cette citation de L'Origine s'est effectuée dans ce cadre. Ce qui signifie déjà que cette empreinte iconographique créée par Courbet est reconnue au-delà du strict cadre franco-française, et qu'elle est bien un marqueur universel de l'histoire de l'art occidentale.

            Cette culotte étoilée sur le sexe d'une femme empruntant la pose de L'Origine veut-elle évoquer que l'Union européenne est à l'origine du monde ? Fausse piste. Faut-il considérer que l'Union européenne n'est en fait que le cache-sexe d'une politique mondialisée ? Ou plutôt qu'il se cache derrière l'Union européenne des jouissances beaucoup plus enivrantes que l'on ne voudrait nous faire croire ? Faut-il penser que l'Union européenne est une mécanique tout aussi complexe qu'un sexe de femme ? Est-ce une stratégie destinée à redonner désir d'Europe aux plus eurosceptiques ? Ô joie de  l'interprétation !

            Un indice : le projet artistique initié par l'Autriche et duquel est issue cette œuvre s'intitule "25 peaces".

            Chacun sait que l'intention première de l'Union -du moins de la CEE- fut de créer un espace durable de paix. Chacun sait que le traité de Maastricht a confirmé cette disposition fondatrice. Chacun sait que le drapeau de l'Union européenne est constitué de douze étoiles jaunes sur fond bleu. Mais chacun sait-il que ces étoiles sont un symbole marial ? Le créateur de ce tableau est le peintre strasbourgeois Arsène Heitz qui a déclaré s'être effectivement inspiré pour son drapeau d'un chant grégorien sur l’Assomption de la Vierge, lui-même tiré de l'Évangile de Saint Jean : « un signe grandiose est apparu dans le ciel, une femme revêtue du soleil, la lune sous ses pieds, et sur sa tête une couronne de douze étoiles » (Apocalypse XII, 1). Amis de la laïcité, bonjour ! Les douze étoiles dorées sont donc les étoiles de l'Assomption de la Vierge ; par ailleurs, la couleur bleue est un LE marqueur iconographique de cette même Vierge ! Voici donc le message subliminale que vous cherchiez derrière le panneau publicitaire d'Ostojic : en culottant non pas d'un drapeau européen mais d'un symbole marial le sexe féminin incarnée par L'Origine, l'artiste redonne à la femme-tronc du sexiste Courbet toute sa virginité dévoyée. C'est donc une opération "propreté" : réaffirmer la pureté de la femme sur l'autel même qui l'a sali ! Amen.

            Fausse route, suite... Ostojic est serbe ; elle n'a donc pas la citoyenneté européenne. Elle est née en Yougoslavie, a vécu en Serbie, en Slovénie, en France, pour se fixer Allemagne. Elle ne se réclame d'aucune nationalité particulière ; elle n'en est pas moins étrangère dans une Union qui regarderait de haut les pays des Balkans dont elle est issue. Comme ces pays ne se sentent pas forcément les bienvenus dans l'Union, elle même ne se sent pas forcément la bienvenue dans une identité de laquelle elle est administrativement exclue. L'image de la femme sans visage, culottée aux couleurs européennes, est tirée de cette réflexion. Le corps est lisse, doré, épilé, il présente tous les codes de l'image pornographique contemporaine. C'est la femme marchandisée qui est ici revêtue des couleurs européennes. Les femmes étrangères ne sont les bienvenues en Europe non pour leur identité propre mais pour les jambes qu'elles écartent ; les femmes étrangères ne sont bienvenues en Europe qu'au seul titre d'objet sexuel -épouse ou prostituée. Le message est radical, pas forcément bien interprété : tout ce qu'il faut pour faire polémique. L' "UE culotte" a donné son quart d'heure de célébrité à sa créatrice. Ce qui n'était d'ailleurs sans doute pas son intention dernière...

 

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ARTISTE CRÉA-TIFS !

         La photo ci-contre est une annonce matrimoniale... Si, si ! Cette femme efflanquée, chevelure et pubis rasés, qui nous regarde droit dans les yeux, cherche mari. Pas n'importe quel mari ; à droite, en lettre roses, il est écrit « Cherche un mari avec un passeport européen ». Tanja Ostojic, née en Serbie en 1974, est une enfant de la guerre (celle de l'ex-Yougoslavie, 1991-2001), d'où peut-être cette brutalité de l'image qu'elle donne d'elle-même dans la quête d'un mari, comme une femme sortant d'un camps de concentration, sortant de l'enfer... et voulant gagner "le paradis" de l'Union européenne. En-dessous, en lettres noires, est écrit : « Envoyer svp votre candidature à hottanja [a] hotmail.com. N’hésitez pas à me contacter si vous avez des questions ou souhaiter recevoir plus informations. » Une annonce matrimoniale donc, non dans l'intimité d'une agence, mais ouverte à tous les regards du web. En art, ceci se nomme une performance ; et porte un titre : Looking for a Husband with EU-Passport (2001-2002). Pour résumer : ne pouvant circuler librement dans l'espace européen avec son passeport yougoslave, elle décide d'ouvrir le débat sur les migrations Est-Ouest en recherchant un mari européen. En se présentant nue dans son annonce, elle joue surtout sur la marchandisation du corps pour l'obtention d'une nationalité étrangère, condition assumée de nombreuses candidates à l'immigration. Tanja obtint 500 réponses, dont quelques demandes réelles en mariage. Elle poursuivit donc l'expérience, notamment en échangeant avec l’artiste allemand Klemens Golf. Si mois plus tard, leur rencontre se fait en public à l'occasion d'une performance ; il se marièrent deux mois plus tard, ce qui lui permit d'obtenir un passeport allemand. Et leur séparation qui suivie s'effectua aussi en live, à l'occasion d'une autre performance : quand la vie privée devient la matière même de l'expression artistique...

 

Gustave COURBET

Trois jeunes Anglaises à la fenêtre

1865

huile sur toile, 92 x 73 cm

Ny Carlsberg Glypothek, COPENHAGUE

Ce qui choque le plus, dans cette photographie de femme qui se met à nu, ce n'est pas précisément la nudité, mais bien l'absence de poil et surtout de chevelure, qui est le marqueur de la sensualité chez la femme. A cette sensualité capillaire, Courbet était sensible et s'évertuait à en rendre tous les textures et ondulations de mèches, toutes les nuances et les reflets. Si l'on juge donc le volume des cheveux à l’aune de leur charge érotique, l'on peut dire que Courbet a su volontairement laissé  exploser cette charge dans des déploiements spectaculaires de chevelure, celle de Jo, la belle Irlandaise ou celle de La Femme au perroquet « De même que la nature, dans son aspect le plus âpre et le plus sauvage, se fait peinture dans les paysages de mer et les vagues, de même la sexualité trouve un accomplissement symbolique majeur dans ces chevelures où la couleur entre en effervescence, ruisselle, touche à l'extase picturale » [1]. Les toiles où la chevelure féminine se déploie avec le plus d'"effervescence" se datent des années 1865-1866 et du contact du peintre avec la belle rousse Jo, la belle Irlandaise, qui deviendra sans doute sa maîtresse et peut-être modèle de L'Origine du monde.

Trois jeunes Anglaises à la fenêtre datent de cette période, lorsqu'à Trouville, Courbet fréquentait la bonne société en villégiature. « Les modèles sont Lily, Mary et Julia Potter, les trois filles d'un magnat anglais du papier peint, John Gerald Potter, venues à Trouville poser pour leur portrait commandé à Alfred Stevens. Courbet aurait alors rencontré les jeunes filles dans l'atelier du peintre belge et aurait été si séduit par leur charme et leur grâce qu'il aurait décidé de les peindre, sans en avoir reçu commande » [2]. Ce ne sont pas à proprement parler des portraits, compte tenu du cadrage serré en profil ou trois-quarts qui ne laisse pas beaucoup de prise sur les visages ; cette étrange disposition rend plutôt compte de portraits de chevelures, qui inondent littéralement la toile, avec une déclinaison de rousseurs anglaises aux flamboiement plus ou moins intenses en fonction de leur exposition à la lumière.

 

                                                                                 AUX ARTISTES ALLEMANDS

                                                                                                                                                                                                                          [Paris, 29 octobre 1870]

         J'ai vécu avec vous par la pensée pendant vingt-deux ans, et vous avez forcé mes sympathies et mon respect. Je vous ai trouvés tenaces à l'oeuvre, pleins de prudence et de volonté, hostiles à la centralisation et à la compression de l'idée. Quand nous nous rencontrions à Francfort et à Munich, je constatai nos tendances communes. Ainsi que moi, en demandant la liberté pour l'Art, vous réclamiez aussi la liberté des peuples. Au milieu de vous, je me croyais dans mon pays, chez mes frères  ; nous trinquions à la France et à l'avènement de la République européenne ; à Munich encore, l'an dernier, vous juriez par les plus terribles serments de ne point inféoder à la Prusse. 

        Aujourd'hui, vous êtes tous enrégimentés dans les bandes de Bismarck ; vous portez au front un numéro d'ordre, et vous savez saluer militairement.

         Vous, dont on exaltait l'honnêteté et la loyauté, vous, les dédaigneux des intérêts mesquins, les élus de l'intelligence, on vous prendrait aujourd'hui pour des maraudeurs nocturnes, venus sans vergogne à la face du monde entier détrousser Paris.

         Oui ! tracez des symboles humanitaires sur vos toiles, enfantez   quotidiennement des hymnes à la fraternité, fondez en eau et en rimes ! Bismarck et Guillaume travaillent à rapiécer avec des lambeaux de chair humaine le bonnet moisi de Charlemagne.

         Hier, vous défendiez et vous sauviez l'Allemagne  ; aujourd'hui, vous restez enrôlés dans une guerre plus infâme que les plus immondes guerres de la féodalité et vous forgez des fers pour l'Allemagne.

         [...]

         Quand les frontières auront disparu, plus ne sera besoin de forteresses pour les garder. Plus de forteresses, partant plus d'armées. Plus d'armées ! Les assassins seuls tueront ; du moins, nous l'espérons.

         Tenez-vous à votre nationalité ? Une fois que vous serez libérés, on vous aidera pour peu que vous parliez. Dans ce cas seulement, vous constituerez l'Alsace et la Lorraine  en contrées neutres et libres comme gages de notre alliance, où se réfugieront tous ceux qui ont l'horreur du chauvinisme national et qui souhaitent  la vie sans entraves politiques, et dans ces provinces mutilées, crucifiées, oublieux des plaies qui saignent à notre flanc, nous nous serrerons encore la main, et nous boirons : aux Etats-Unis d'Europe !

         Salut et fraternité.

 

                                                                                                                                                                                                                                             G. Courbet

Tanja Ostojic pose le problème des frontières européennes et celle de la circulation qui en découle pour ceux qui sont à ses marges, Courbet avait rêvé l'Europe, près d'un siècle et demi avant elle, sans frontière et démilitarisée. Il n'est certes pas le père de cette idée européenne des peuples vivant en paix : Victor Hugo l'avait pensée avant lui. Il n'en reste pas moins que le peintre d'Ornans s'inscrivait volontiers dans cette veine fédéraliste de l'Europe. Cette lettre en témoigne admirablement ; ce n'est d'ailleurs pas à proprement parler une lettre. Plutôt une proclamation de principes et de récriminations à l'adresse des Allemands, lue en public par Courbet le 29 octobre 1870, puis publiée en brochure sur plusieurs pages. Ces quelques extraits ne témoignent que d'une petite partie de son argumentation, qui se décomposait en trois : un prologue, une adresse à l'armée allemande, puis une adresse aux artistes allemands. Il faut replacer ce texte dans son contexte : en Prusse, le ministre-président du roi Guillaume Ier, Otto von Bismarck, entend fédérer les peuples allemands dans une guerre contre la France pour parachever la construction d'un grand empire allemand. Napoléon tombant dans le panneau en lui déclarant la guerre, le conflit franco-allemand débute en juillet 1870 : le 2 septembre, Napoléon III, pris au piège dans Sedan, capitule. Capitulation qui précipite la révolte des Parisiens et la proclamation de la République qui choisit de continuer la lutte. Deux jours plus tard, Courbet s'investit dans la vie politique, élu président de la Commission des arts chargé de la sauvegarde des œuvres de Paris. Il y acquiert une certaine renommée, qui légitime ses adresses publiques aux soldats et aux artistes allemands. Mais le 19 septembre 1870, le siège de Paris par les armées allemandes commencent. Cette lettre est donc écrite et publiée après plus d'un mois de siège. Courbet n'a pas fui ses responsabilités, à l'approche des armées ennemies, contrairement à beaucoup d'artistes (français), et il vivra le terrible hiver de siège au milieu du peuple. En replaçant ses événements dans une perspective plus large (Commune, semaine sanglante, Première Guerre Mondiale, Deuxième Guerre Mondiale, Guerre Froide...) combien pieux paraissent ces vœux idéalistes de fraternité et de paix entre les peuples européens !

L'instant Courbet

                                Courbet l'Européen