Cash BROWN

Durer’s Pubic Hare

 

2008

 

huile sur toile

50 X 60 cm

 

Cash BROWN

(né en 1958)

Cash Brown est une artiste australienne, formée à L'Ecole nationale d'Art de Sydney (2003). Pratiquant la gravure, la peinture, la sculpture et l'installation, elle n'a jamais exposé en dehors de son pays et manque donc d'une notoriété internationale.

 

 

 

 

JEUX DE MOTS 

 

 

 

            Remplacez l'araignée par le lapin, cela fait son effet : mais nonobstant les grandes oreilles lagomorphes, c'est un effet bœuf que cette association produit !

            Cash Brown est une artiste qui a en obsession l'histoire de la peinture européenne, elle qui se trouve à ses antipodes. Dans son panthéon artistique, L'Origine du monde figure en bonne place. Pour preuve, en 2008, elle réalise une exposition personnelle dans laquelle l'empreinte de Courbet est le support de clins d'œil visuels souvent caustiques, au point de constituer, à l'instar des apprentis sorciers botanistes, un véritable catalogue de variétés d'Origine hybrides. Comme il y a la tomate-cerise ou la cœur de bœuf, avec Brown, on a la Joan and Pierre, une variété assez fidèle mais un peu filandreuse, la toison étant en vraie poils pubiens ébouriffées, ou la variété A mutt, moins goûteuse, dont la toison, peinte cette fois-ci -il y avait peut-être pénurie de poils pubiens...-, à la façon d'une tête de petit cabot. Dans le jardin de Brown, il y a encore la Malevitch, une Origine à la tonalité slave, rehaussée d'une pointe d'abstraction, présentant le sexe caché derrière un rectangle noir ; avec la Maneater (terme anglais utilisé pour les animaux mangeurs d'hommes, genre tigre ou requin), sensations fortes garanties : la toison est ici remplacée par un aileron de requin, ce qui donne un petit côté "dents de la mer" à notre icône alanguie. Bref, une déclinaison à l'infinie... et dont les interprétations sont souvent sujettes à caution. En 2009, Cash Brown récidive encore, mais dans une version géante de L'Origine du monde devant laquelle elle pose, à l'occasion d'une exposition collective au Sydney Olympic Park en 2009 : dans le catalogue de l'exposition, la photo de ce sexe en gros plan fut censurée... comme quoi la pudibonderie est de toutes les époques !

            Analysons notre variété Durer's Pubic Hare. Pubic hair, ce sont les poils pubiens. Ici, les poils pubiens sont remplacés par un lièvre -hare en anglais-, d'où pubic hare : lièvre pubien ! Jeu de mot... Dürer : mais c'est Albrecht, bien sûr, le célèbre dessinateur et graveur allemand de la Renaissance, qui a réalisé en 1502 une aquarelle et gouache... d'un lièvre. Ainsi, cette version de L'Origine est en réalité une double citation, superposée l'une sur l'autre, deux œuvres copiées-collées sans autre motivation manifeste que de faire un bon jeu de mots, et de se prévaloir d'une double caution artistique de prestige. L'Origine du monde et Le Lièvre sont deux sujets extraits de tout contexte, hors de tout décor, montrés de trois-quarts selon une diagonale tombante inversement orientée, ce qui nécessita le retournement du motif aux grandes oreilles pour qu'il adopte la diagonale de la femme nue. Exercice sans doute hautement artistique.

            Le Lièvre de Dürer a ce point commun avec L'Origine qu'il fut maintes fois recopié et réinterprété. Il se retrouve dans trois autres œuvres de Dürer, y compris dans des tableaux religieux, sous couvert de lecture symbolique. Par son changement de couleur de pelage entre saison froide et saison chaude, le lièvre est ainsi dans l'iconographie chrétienne symbole de la Résurrection. Associé à Marie, il est symbole de fertilité, au même titre que le lapin. Sauf que le lapin est aussi, en peinture, traditionnellement un symbole de l'appétit sexuel. A propos d'une œuvre de Piero di Cosimo, Vénus, Mars et Amour (1505), probablement le premier nu couché de l'histoire de la peinture, qui présente Mars lourdement ensommeillé et une Vénus alanguie avec un (gros) lapin (cuniculus en latin) blanc passant la tête par dessus ses hanches, le critique d'art Daniel Arasse avançait cette thèse : « Sa terminaison [de cuniculus] évoque le suffixe diminutif latin bien connu -culus et le cuniculus passe ainsi facilement pour un "petit cunus". Ce dernier terme n'existe pas mais il évoque par consonance le cunnus, le sexe féminin » [1]. Le cunnus de cunnilingus pardi ! Cuniculus/cunus : jeu de mot, aujourd'hui comme hier. Piero di Cosimo, peintre excentrique, n'était sans doute pas sans l'ignorer ; il se rencontrait dans la poésie érotique de son temps. Cash Brown, à son tour, savait-elle, en plaçant son lapin en lieu et place de la toison, qu'il était la métaphore du sexe qu'il cache ?

            Bon, à jouer sur les mots, on pourrait aussi remplacer la toison par un loup, car "la faim fait sortir le loup des bois" c'est bien connu. Et qu'un sexe ait "une faim de loup" soit gage de pirouettes prometteuses. A moins bien sûr que cette adresse ne soit un défi au bon sens masculin de ne pas "se jeter dans la gueule du loup". He bien, vous savez quoi, Cash Brown l'a fait (ou presque) : dans Cunning Stunt, le sexe de L'Origine est remplacé par une tête de renard. C'est sûr, Cash Brown, elle a vu le loup...  

 

1 – Daniel Arasse, Le Sujet dans le tableau, Champs arts Flammarion, 2005, p. 96

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Cash Brown

 

The Virgin Nursing The Child with Sacred Heart

2010

Huile sur toile, 50,8 x 68,6 cm

Jeff Koons

 

Antiquity 3

2009-2011

Huile sur toile

272 x 363 x 10,8 cm

Gustave Courbet

 

L'Homme à la ceinture de cuir

vers 1845-1846

Huile sur toile,

100 x 82 cm

Musée d'Orsay, Paris

REAPPROPRIATION

         Après sa série d’Origine du monde déclinée à la lapin de Durër, à la tomate ou à la « dent de la mer », Cash Brown s’est livrée à une autre série, « Madone et l’Enfant », associant une Madone de la Renaissance (ici, une Vierge et Enfant de 1460, typique du peintre néerlandais Dirk Bouts le Vieux) à une icône de l’art du XIXè siècle (ici, le célèbre Ballon Dog du très controversé -et néanmoins millionnaire- Jeff Koons). Conformément à son Durer’s Pubic hair, elle réinvestie des champs de l’histoire de l’art, en faisant ici tutoyer maîtres classiques et artistes contemporains.

 

         Jeff Koons est en effet l’un des plasticiens les plus médiatisés du début du XIXè siècle, grâce notamment à ses œuvres néo-pop, un rien kitch, tel que le monumental Balloon Dog (3 mètres de haut), sculptures aux couleurs acidulées représentant un chien façonné à partir d’un ballon (vendue, en 2013, 58 405 000 dollars, record mondial pour un artiste vivant). Artiste protéiforme très controversé, Koons a, à plusieurs reprises, été accusé de plagiat ; fin connaisseur de  l’histoire de l’art (et grand amateur de Courbet), il aime en effet lui aussi convoquer les empreintes iconographiques passées et les réinvestir à sa sauce, parfois dans un esprit de compilation comme pour Antiquity 3 où il superpose sur sur un fond pop-art à la Roy Lichtenstein trois représentations de Vénus antiques, puis en transparence un voile tiré de la peinture de Raphaelle Peale, peintre américain, intitulé Vénus sortant de la mer – une déception, de 1822, enfin la figure de Gretchen Mol sur un dauphin, actrice ayant incarnée Betti Page dans un biopic lui ayant été consacré. Dans ce cas, la réinterprétation de l'histoire de l'art tourne à la compilation : dernier étage de sa superposition, Koons, avec un dessin faussement naïf au trait rouge, paysage ensoleillée d'une calanque où navigue un voilier, ressemblant à une vulve...

 

         Courbet n’a jamais réinvesti de manière aussi flagrante les chefs-d’oeuvre des maîtres classiques. On le sait par ailleurs peu enclin à refaire comme les anciens. Néanmoins, il se forma dans les musées au contact des maîtres, en les copiant, seule véritable formation utile au peintre selon lui. Cet autoportrait le montre jeune, à l'âge de 26 ans environ : narcissique, il s'affiche l'expression mélancolique du romantique, une gestuelle quasi efféminé de la main droite, une main gauche virilement accrochée à la ceinture, dans une maîtrise parfaite du clair-obscur. Ce tableau renvoie à l'âge d'or du portrait flamand (et particulièrement aux autoportraits de Rembrandt) et du portrait vénitien du XVIè siècle des Titien, Tintoret et Véronèse, art de la mise en 

scène de la personne dans laquelle le regard, la gestuelle et les objets parlent.

 

         Précisément, lors de son exposition en 1855 au Pavillon du Réalisme, il était présenté sous le titre : Portrait de l'auteur, Etude de Vénitiens. La radiographie du tableau montre que Courbet avait peint son portrait sur une copie de L'Homme au gant de Titien (1520-1523), chef-d'oeuvre exposé au Louvre. Donc, quand il convoque l'histoire de l'art, quand il réinvestie des chef-d’œuvre de maîtres, ce n'est pas pour jouir de l'universalisme d'une ou plusieurs marqueurs iconographiques, il ne recopie pas, il n'associe pas, il ne superpose pas ; c'est bien au contraire une assimilation, une quasi digestion des maîtres pour développer sa "propre individualité", individualité qui évoluera d'ailleurs dans le temps, cette obsession de l'autoportrait (au moins dans les premières années de pratiquent) est un merveilleux terrain d'analyse pour suivre cette évolution.

 
 

                                                                                           A  SES PARENTS

                                                                                                                                                                                                                       [Paris, vers le 16 mars 1846]

         Mes chers Parents,

        Les vents me sont contraires pour le moment. De tous les tableaux que j'ai envoyés à l'exposition, je n'en ai qu'un reçu, c'est mon portrait. Il est vrai que c'était comme art la chose principale mais au dire de bien du monde et des artistes de ma connaissance ce qu'ils m'ont refusé ne lui était pas inférieur. Il y a de la mauvaise volonté, c'est évident. Il y a pour juges un tas de vieux imbéciles qui n'ont jamais rien pu faire dans leurs vies et qui cherchent à étouffer les jeunes gens qui pourraient leur passer sur le corps.  Aussi on ne s'en rapporte plus à Paris au jugement de ces gens-là. Ça  devient un honneur d'être refusé car ça prouve que vous ne pensez pas comme eux. Ce qu'ils n'ont pu me refuser, ils l'ont  perché  au plafond, si bien qu'on ne peut le voir, mais malgré cela je suis convaincu avec tous les artistes mes amis, qu'il est dans les trois meilleurs portraits de l'exposition.  C'est très contrariant, ne le voyant pas, on ne peut en parler et cependant trois ou quatre journaux de Paris allaient s'occuper de moi, ça m'était   promis. Il faut espérer qu'on le descendra. En attendant je vais exposer autre part ce qu'ils m'ont refusé. Je ne suis pas le seul. Chacun se plaint et les plus grands noms ont été refusés tout comme moi. C'est une vraie loterie. Pensez qu'ils en ont à juger 400 par jour, deux à la minute. Vous pouvez voir avec quelle conscience  cela se fait.

         [...]

        Je vous embrasse tous.

 

                                                                                                                                                                                                                                             Gustave

Issu d'une famille paysanne de province, Courbet n'a reçu aucun appui du milieu artistique à ses débuts. Il lui a fallu faire sa place selon son mérite, et ce ne fut pas toujours facile, comme en témoigne cette lettre. Nous sommes en 1846 : nous sommes toujours sous la Monarchie de Juillet et Courbet va sur ses vingt-sept ans. Le seul moyen de se faire remarquer alors est le fameux Salon de peinture et de sculpture qui se tient chaque année sous l'égide de l'Académie des Beaux-Arts, une institution rigide, peut ouverte aux innovations, où les "vieux imbéciles" d'académiciens n'entendent pas si facilement se faire déborder par les jeunes générations ambitieuses. C'est un moment important de la vie de d'un artiste où se pressent public, critiques, marchands d'art... Y être bien exposé est gage de visibilité et donc de reconnaissance. Mais les néophytes manquant de notoriété sont souvent mis en hauteur ou à la marge. Il semble que Courbet eut gain de cause cette année-là et ait été mis en meilleure place à sa demande. Sa correspondance des années précédentes témoigne de ses doutes et de ses problèmes d'argent, mais aussi de ses ambitions et de ses impatiences ; surtout, il ne cesse de rassurer ses parents qui l'entretiennent et s'impatientent de ce triomphe que leur fils leur fait miroiter et qui ne vient pas. Il y eu bien en 1844 un premier succès d'estime avec L'Autoportrait au chien ; l'année précédente, des cinq peintures envoyées au Salon, seul Le Guitarrero, personnage de composition d'inspiration romantique jouant de la guitare en collant dans la nature, fut accepté. Il lui faudra attendre encore trois ans et l'année 1849 pour voir une première oeuvre triompher : Une Après-dînée à Ornans est acheté par l'Etat et déposé au musée de Lille. Par cette reconnaissance, Courbet devient "hors-concours", ce qui signifie qu'il se dispensera désormais de soumettre ses œuvres au jury du Salon... ce qui ne l'empêchera pas d'y être encore censuré.

L'instant Courbet

                                Au Salon