Filip

NOTERDAEME

The Pussy Painting

1991

 

Filip NOTERDAEME

D'origine belge, ce personnage singulier, qui se dit artiste conceptuel, est surtout un agitateur d'idées autour du thème de l'art contemporain. Fixé à New-York, il est animateur au musée Guggenheim, conférencier au Métropolitan Museum of Art, enseignant à l'université des Arts Libéraux. Noterdaeme conduit en parallèle un parcours artistique atypique, dont la loufoquerie apparente n'engage pas moins la réflexion.

 

                                                                                        A SES PARENTS

                                                                                                                                                                                                  [Saintes, début janvier 1863]

         Mes chers parents,

        Je suis ici dans un pays d'où il est difficile de sortir. Chacun à sa façon cherche à m'y retenir. La municipalité vient de s'en mêler. On veut absolument que je fasse une exposition des œuvres que j'ai faites en Saintonge pendant mon séjour. J'ai fini par accéder en faveur des artistes de ce pays qui sont mes élèves maintenant, de telle sorte que cette exposition sera composée d'une quarantaine de tableaux de moi, et des œuvres   de M. Auguin avec lequel je vis depuis quelque temps, et Pradelles autre peintre de talent. Les autres artistes qui voudront s'y adjoindre seront libres.

         J'ai profité de tous ces retards pour faire un tableau pour l'exposition prochaine. C'est une grande toile comme celles qui sont préparées dans mon atelier à Ornans, de 9 ou 10 pieds sur 7 ou 8 de hauteur. Ce tableau est un tableau critique et comique au dernier degré. Chacun ici en est enchanté. Je ne vous dit pas ce que c'est. Je vous le ferai voir à Ornans, il est presque fini. Je suis à hésiter si j'en ferai d'autres pour l'exposition comme c'est un tableau d'opposition et que c'est à pure perte que j'expose au gouvernement qui me fait opposition, si je fais d'autres tableaux on me refusera  celui-là et on recevrait les autres, tandis que si on refusait celui-là, je pourrais faire fortune avec, n'ayant pas d'autres tableaux à l'exposition. Malgré cela je ferai tout de même les autres tableaux que j'ai envie de faire, puis j'exposerai une ou deux statues. 

         [...]

         Je ne puis pas vous dire au juste quand je serai à Ornans, pourtant ça doit être dans le courant de ce mois. Quand je serai là, nous parlerons de toutes nos affaires. En attendant je vous embrasse tous, comme je vous aime.

 

                                                                                                                                                                                                                                             Gustave  Courbet

L'instant Courbet

                                Mort aux curés !

Le "pays où il est difficile de sortir" est le Saintonge, où Courbet passa pour plusieurs mois : il séjourne d'abord chez un riche propriétaire viticulteur Etienne Baudry, qui lui met à disposition un atelier et deux voitures pour aller en excursion,  puis chez Louis-Augustin Auguin (1824-1904), peintre formé à l'atelier de Corot, qui vivait depuis le coup d'Etat de 1851 à Port-Berteau (Bussac-en-Charente), enfin à Saintes chez sa maîtresse Laure Borreau. Courbet apprécie beaucoup le pays : il y peint à profusion, entre soixante et soixante-dix tableaux selon sa propre comptabilité. L'accueil est partout excellent dans ce milieu républicain ; on organise des banquets en son honneur et, sollicité pour faire une exposition de ses œuvres réalisées en Saintonge,  il se plie à cette sollicitude entre le 15 janvier et le 17 février 1863. C'est dans ce contexte qu'il réalise Le Retour de la Conférence : tableau comique, le reconnait-il lui-même, mais aussi critique. Courbet n'a jamais manifesté une once de foi dans sa correspondance, au contraire : dans une lettre adressée à Proudhon à l'été 1863, il disait : "Le mot Dieu doit être proscrit du langage, et on doit s'éloigner des idées qui s'y rattachent" ; quant à se détestation des curées, il ne s'en cachait pas , persuadé à raison que le clergé prenait le parti du camps réactionnaire : "Les Républicains avec leur modération ont dépassé les réactionnaires. Aussi ces mendiants sont mal menés, comme les gens trop sages le sont par les curés", écrivait-il encore du fond de son exil amer, en mars 1876, à son ami Castagnary. Ce tableau de curés soûls comme des cochons était donc "comique" mais aussi "critique", un "tableau d'opposition" : à travers ces membres dévoyés du clergé, c'est aussi l'Etat impérial qui est visé, avec son cléricalisme affiché, sa restriction des libertés, sa censure... D'ailleurs, c'est aussi pour tester cette dernière qu'il s'est essayé à cette parodie : "J’avais voulu savoir le degré de liberté que nous accorde notre temps" [lettre à Albert de la Fizelière, 23 avril 1863]. 

 

 

 

CECI N'EST PAS UN SEXE !

 

 

 

            Chassez le lapin qui remplace l'araignée, et plantez-y une pipe. Nouvelle citation détournée. Version blague belge.

            L'art dans lequel Filip Noterdaeme excelle n'est pas la peinture, mais plutôt la bouffonnade. Là où il apparaît, il y a anguille sous roche. Et tout ce à quoi il touche, à l'instar de sa version de L'Origine, est farfelu. N'est-il pas le très distingué fondateur et président du Musée d'Art des sans-abris (Homu) de New-York, "un produit du déclin culturel new-yorkais", musée fictif pratiquant le dialogue entre art et sans-abris et dont il plante fièrement la devanture miniature sur les trottoirs ?

            A l'évidence, Noterdaeme est plus un théoricien de l'art qu'un praticien. Pour preuve, sa Pussy Painting -littéralement Peinture de chatte-, n'est pas de sa patte. Dans les années nonante, lorsqu'il était étudiant au Hunter College, Noterdaeme s'était inventé un alter égo excentrique du nom de Marcellus Wasbending-Ttum. De ce pseudo, Noterdaeme signait l'œuvre (en bas à gauche) malgré qu'il n'en soit pas l'exécutant, mais seulement le concepteur. Car cette version a été réalisé selon ses instructions par un peintre professionnel. Ce qui pose la question : qui est l'artiste ? Celui qui invente ou celui qui exécute ? Le concepteur ou le technicien ? Question difficilement soluble ! A la Renaissance, les maîtres étaient des exécutants de programmes initiés par leurs mécènes. Au XIXè siècle, moins sans doute. Mais avec l'émergence de l'art conceptuel et le développement des nouvelles technologies, cette évidence n'est plus si péremptoire. Dans sa "biographie" plus ou moins officielle, il est expliqué qu'en présentant cette "œuvre" à la faculté, Noterdaeme s'est retrouvé accusé de plagiat et a été prématurément exclu. Aigri, il aurait alors détruit toutes ses œuvres - à l'exception notable de cette toile- et s'est abstenu de faire de l'art les dix années suivantes.

            The Pussy Painting était initialement intitulée Self-Portrait. Noterdaeme, dans sa communication, a associé son image à une pipe (à tabac ou à bulles...), qui est devenue sa marque. Il l'a combine ici au sexe de L'Origine. Enfin, pas la sienne, de pipe, celle plutôt celle de Magritte, qui n'est pas une pipe comme chacun sait. Car, comme Brown, l'artiste fait ici une libre association entre deux forts marqueurs de l'histoire de l'art, l'un réaliste, qu'on ne présente plus, l'autre surréaliste, La Trahison des images, une huile sur toile peinte en 1928 par le peintre belge. En écrivant "Ceci n'est pas une pipe" sous sa représentation de la pipe, Magritte brouillait notre rapport à la représentation figurative et posait le problème du statut de l'image : celle-ci "trahit" le spectateur car elle prétend représenter le réel alors qu'elle n'est qu'illusion. « La fameuse pipe, expliquait Magritte, me l’a-t-on assez reprochée ! Et pourtant, pouvez-vous la bourrer ma pipe ? Non, n’est-ce pas, elle n’est qu’une représentation. Donc si j’avais écrit sous mon tableau « ceci est une pipe », j’aurais menti ! ». Tout comme la pipe de Magritte ne peut être bourrée, le sexe de Courbet...

            De fait, nous pouvons avancer que le sexe de L'Origine n'est pas un sexe. Dans sa chronique "Vous voyez le tableau" qu'il consacra à L'Origine du monde, et intitulée Il n'y a pas de sexe dans L'Origine du monde, Joann Sfar expliquait : « tous les rêves ont une signification sexuelle : le couteau, c'est du sexe, le chien, c'est du sexe, les dents qui restent dans la pomme ça doit aussi relever de ça ; les seuls rêves qui n'ont absolument rien à voir avec le zizi, ce sont les rêves sexuels [...]. Dès qu'on voit du sexe, c'est qu'il n'y en a pas » [1]. Mais s'il n'y a pas de sexe dans L'Origine, il y en a dans la pipe de Magritte. C'est en réalité une verge qui s'offre à la pipe, nuance ! De fait, en plantant la pipe de Magritte -qui est un sexe masculin- dans le sexe de Courbet -qui n'est pas un sexe féminin-,  Filip Noterdaeme accomplit l'extraordinaire raccourci plastique d'une copulation... qui n'est évidemment pas une copulation, malgré que la verge... pardon, la pipe, soit fumante... Si l'on avait formulé cette démonstration à Courbet, connaissant son fort ancrage terrien et réaliste, je ne suis pas sûr qu'il y aurait adhéré sans y trouver à redire...

            Frayant dans les mêmes courants d'absurdité et d'humour qu'un Marcel Duchamp -dont on sait bien que le ready-made Fontaine n'est pas un urinoir-, le conceptuel et facétieux Noterdaeme ne nous engage pas moins à une réflexion sur l'art qui n'est pas si farfelu que cela... Et quand il n'y aura plus rien à dire, il n'y aura plus qu'à fermer le rideau rouge que Marcellus Wasbending-Ttum a disposé à cet effet -à moins que ce ne soit pas un rideau rouge...

 

1 – Joan Sfar, "Vous voyez le tableau", Il n'y a pas de sexe dans l'Origine du monde, France Inter, 8 avril 2013

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C

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1 - Charles Monselet, Mes souvenirs littéraires, 1888, cité par Manuel Rover, Courbet, Editions Terrail, 2007

2 -  Dossier de presse Musée Courbet, Ornans, pour l'exposition "Le Retour de la Conférence : un tableau disparu", 2015-2016

ART POTACHE

 

         En 2005, Noterdaeme crée un jeu de carte intitulé L'Arcadie américaine, fruit d'un montage de deux jeux de cartes : l'un, acheté en Europe, représentant les nus célèbres des maîtres européens (ici La Baigneuse au griffon, de Renoir, 1870), l'autre au Etats-Unis illustré avec des estampes «American Life, Manners and History» réalisées par le populaire duo lithographier du XIXe siècle, Currier & Ives. L'insertion d'une iconographie érotique européenne dans l'imagerie puritaine et patriote des Etats-Unis fait entrer par effraction la tension érotique au milieu de la mièvrerie de la famille "petite maison dans la prairie", si prégnante dans l'imaginaire américain. L'association se veut décalée ; on peut dire que c'est une oeuvre potache, une petite blague dont l'auteur lui-même s'amuse.

         Par cette démarche décalée cherchant à déconstruire nos modes de pensées, le plus souvent par l'humour et l'ironie, Noterdaeme rejoint le champ expérimental de son compatriote Marcel Mariën (1920-1993), surréaliste belge s'étant frotté (comme Noterdaeme) à moult médiums : poésie, essai, photographie, film ou collage, comme celui ci-contre (Le Grillon du foyer, 1986), dans lequel il fait apparaître le portrait de Freud en reflet du sexe de la femme : petit clin d’œil facétieux à la psychanalyse (humour surréaliste). Mariën se distingue en 1959 en réalisant un moyen-métrage intitulé L'Imitation du cinéma, farce érotico-freudienne (déjà) qui retrace l'histoire d'un jeune homme tellement impressionné par L'imitation de Jésus-Christ qu'il décide de se faire crucifier : l'oeuvre potache, violemment anti-cléricale qui provoqua un tel scandale que l'Eglise voulut le faire censurer.

         Courbet n'était que réaliste : et le réalisme, contrairement aux surréalistes, ne considérait pas l'humour comme un levier critique, permettant de nous voir le monde sous un autre angle. L'ambition du réaliste est  "traduire les mœurs, les idées, l'aspect de son époque" (selon les propres mots de Courbet)... très sérieusement. Néanmoins, le peintre d'Ornans, bon vivant, ne rechignait pas à l'humour, et il laissa dans l'histoire l’écho de son rire : « C'était un rire de bonne foi, qui l'enveloppait de la tête au pieds. A la moindre facétie, Courbet se serrait le ventre, se frappait les cuisses, levait une jambe puis l'autre en disant : "oh ! là ! là!", comme s'il se sentait atteint d'une crampe. Puis il baissait la tête et on entendait longtemps un grand bruit de fusée dans sa barbe et dans ses cheveux. C'était Courbet qui continuait à rire » [1].

 

Ajac ( ?), Le retour de la conférence, encre sur papier, 1867, Ornans, Musée Gustave Courbet – cliché Pierre Guenat

         Facétieux, Courbet l'était sans doute, mais pas dans son travail. Il s'était donné une tâche, celle de "tuer" l'académisme, s'affranchir des normes esthétiques en vigueur et chercher sa propre voie d'expression : un "combat" qui ne souffrait guère la potacherie. Une fois néanmoins, il se livra volontairement et avec délectation à la composition d'une oeuvre destinée à faire sourire, sinon à faire rire, une oeuvre sarcastique en quelque sorte. Il s'agit d'une toile intitulée Le Retour de la conférence (1863), où l'on découvre sur grand format (2,30 m x 3,30 m) un groupe de clercs sur un chemin franc-comtois totalement ivres, titubant devant des paysans esclaffés. Au-delà de l'effet comique escompté, l'oeuvre anticléricale s'en prend frontalement à l'hypocrisie du clergé, et indirectement au régime impérial, autoritaire et bigot, soutenu par l'Eglise catholique.

         Fait pour provoquer le scandale, le tableau fut refusé à la fois au Salon officiel et au Salon des Refusés pour immoralité. Un refus anticipé et voulu par Courbet. Dans sa correspondance, le peintre ne cache pas sa stratégie "de gagner beaucoup d'argent" avec ce scandale, son but étant d'en faire une exposition privée et payante dans son atelier ; animé par la curiosité, le public y vint manifestement nombreux. Puis Courbet voulut faire à sa toile une tournée internationale qui avorta : on la vit tout de même à New-York, où elle fit scandale, et à Gand, exposée avec beaucoup de précautions.

         « Conservé par Courbet jusqu’à sa mort, il est vendu pour la première fois lors de la succession de l’artiste, le 9 décembre 1881. Selon Charles Léger, dans le Bulletin de la vie artistique paru en 1920, le tableau réapparaît au début du XXe siècle à la galerie Georges Petit où il est acheté pour être détruit. L’acquéreur : un "financier" se disant heureux d’avoir acheté cette "cochonnerie" pour la détruire, déclare le tableau "infâme, impie et scandaleux" » [2]. Disparu, il ne reste du tableau que des gravures ou des photographies.    

 
 
 

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