Annick ROULET

Gustave Courbet, L'Origine du monde

Alice's Distortion

 

2006

photomontage papier&photo

29 X 21 cm

 

Annick ROULET

Formée aux Beaux-Arts de Bordeaux, Annick Roulet vit et travaille dans cette ville. Son travail artistique s'est entièrement focalisé sur l'image de la petite Alice Liddell, "initiatrice" du récit d'Alice au Pays des Merveilles, image que Roulet décline sous toutes les formes au sens propre comme au figuré : au sens propre, elle utilise acrylique, huile, collages, objets de récupération ; au sens figuré, elle l'intègre dans des standards de l'histoire des arts, la recompose selon des styles artistiques marquants ou la traite selon sa propre inspiration

« Cette petite fille me parlait. la petite fille en moi voulait parler. Je lui ai donc donné une nouvelle vie par le biais de la peinture, qui raconte en images des fantasmes et une histoire qui me sont propres  ». [1]

Annick Roulet

 

 

 

 

L'ORIGINE AU PAYS DES MERVEILLES

 

 

 

            C'est une histoire d'obsession : celle pour le visage d'une petite fille, dont l'image fut retrouvée par Annick Roulet en 1998 dans une poubelle. C'est un petit visage sérieux, qui nous regarde en coin -et depuis le coin-, pas vraiment triste, plutôt mélancolique, le visage d'une petite Esméralda, habillée de guenilles et présentant sa main à l'obole. Cette mystérieuse photographie de petite mendiante romantique interroge Annick Roulet, la distance expressive de ce visage la fascine et l’entraîne dans un univers propre, aussi sûrement qu'une petite fille tombée dans un terrier de lapin... ou passant de l'autre côté du miroir.

            Cette découverte de poubelle est le point de départ d'un récit iconographique singulier, comme une promenade en barque fut le point de départ d'un des plus originaux récits littéraires mondiaux. Le 4 juillet 1862, sur la Tamise, un certain Charles Lutwidge Dodgson mène en bateau trois fillettes, les sœurs Liddell, dont la cadette, âgée de 10 ans, prénommée Alice, demande à ce qu'on lui raconte une histoire. Le jeune Dodgson -qui prendra le pseudonyme de Lewis Carroll- s'exécute et, tout en maniant la pagaie, se lance dans une improvisation qui met brusquement une petite fille qui s'ennuie au prise avec un lapin blanc vêtu d'une redingote et d'une montre à gousset. Tel est en tout cas la légende qui entoure l'acte de naissance des Aventures d'Alice au Pays des Merveilles.

            Ce visage de petite fille, greffé ainsi sur le tronc sans tête de L'Origine, est celui d'Alice Liddell. Car Dodgson ne se contente pas de raconter des histoires aux enfants Liddell, il les photographie aussi, parfois dans des mises en scènes de sa composition. Celle qu'Annick Roulet a dégotée dans une poubelle est une version d'Alice, photographiée à l'âge de six ans déguisée en mendiante. Ce visage, Roulet en fait un "modèle primitif" à la construction de ses œuvres, modèle contenant toute l'ambiguïté de la distanciation onirique du regard enfantin sur le monde étrange des adultes, visage contenant aussi toute l'extravagance, la curiosité et l'insouciance du personnage fictif d'Alice. Le leitmotiv du visage apparaît ainsi dans toutes les œuvres de l'artiste, souvent associé à des standards de l'histoire de l'art, en Odalisque d'Ingres, en Iris de Rodin ou en Joconde, ou traitée à la Warhol ou Niki de Saint Phalle.

            Dans cette version, c'est donc une Origine, Pays d'Alice. Par ce montage, l'artiste donne un visage à L'Origine, un visage qui nous dévisage et, par cette fixité, nous éloigne du motif du sexe. Car c'est un visage dont la juvénilité contient forcément une charge d'ingénuité, de virginité, qui contraste fortement avec le sexe mature de L'Origine, rompu à l'exercice vénérien et tout entier fleuri d’afféteries libertines -du moins ce que le regard masculin peut en espérer... Il y a donc manifestement conflit d'intérêts dans cette opposition pudeur / impudeur, innocence / vice, et le léger voilage de dentelles ne change rien au contraste : c'est sur un même plan que l'artiste place le sexe poilu et le regard d'enfant, et leur juxtaposition crée la matière d'une construction narrative aussi féconde que la juxtaposition de la vie réelle et ennuyeuse d'Alice et de son imaginaire étourdissant, du monde des adultes et du monde du conte, deux univers qui se trouvent aux antipathies (selon le mot-valise de Carroll) l'un de l'autre. Et, en juxtaposant l'empreinte de Courbet le réaliste à l'icône de Carroll le conteur, Roulet met du coup aussi les deux artistes dans le même panier, et réunit leurs deux œuvres phares qui sont presque classardes (1866 et 1865).

            La juxtaposition n'est pas sans produire une certaine gêne sur le regardeur, car même si ce sexe à forte toison est le sexe à venir de l'enfant, même s'il s'expose avec l'empreinte d'une œuvre universelle, il n'en reste pas moins qu'on a l'impression d'avoir une exposition du sexe de l'enfant qui nous regarde, et place le regardeur dans une confuse position de voyeurisme pédophile. A l'instar d'une Alice qui se tourmentait de savoir si les chats mangent les chauves-souris, l'on peut s'interroger : l'ingénuité du visage enfantin se nourrit-il de la lubricité exhibitionniste de sexe mâture ? L'ingénuité se nourrit-il de lubricité ? Ou parfois : la lubricité se nourrit-elle d'ingénuité ? « Car vous comprenez bien que, puisqu’elle ne pouvait répondre ni à l’une ni à l’autre de ces questions, peu importait la manière de les poser » [2].  

            Il n'y a pas sur un tableau une étiquette comme sur la bouteille d'Alice où il était inscrit "BUVEZ-MOI" ; « et elle n’avait point oublié que si l’on boit immodérément d’une bouteille marquée « Poison » cela ne manque pas de brouiller le cœur tôt ou tard » [3]. Implicitement pourtant, sur le tableau une étiquette vous dit "REGARDEZ-MOI" et comme Alice pouvait s'interroger sur le contenu de la bouteille, l'on peut s'interroger sur le contenu à regarder du tableau... Faut-il y trouver une morale, comme la Duchesse d'Alice au Pays des Merveilles l'aurait suggéré, car celle-là veut trouver une morale de tout : « il suffit de la trouver » [4]. Faut-il trouver un sens à toute œuvre ? Si tel est le cas, il vous suffit de le trouver pour cette citation de L'Origine du monde...

 

 1 – Site internet d'Alice Roulet

2 – Lewis Carroll, Alice au pays des merveilles, chapitre 1

3 - Lewis Carroll, Alice au pays des merveilles, chapitre 1

4 - Lewis Carroll, Alice au pays des merveilles, chapitre 9

 

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1 - Adam Smith, cité par Jovan Mrvaljevis, dans L'Art et l'argent, Editions Amsterdan, 2017, p. 25

 

 

 

 

 

 

 

2 - Sylvie Amic, Courbet, Editions de la Réunion des musées nationaux, 2007, p.104

Annick Roulet

 

Mick-Alice

2008​

Technique mixte

 

SUCCESS STORY

         C'est à un véritable carrefour de célébrités qu'Annick Roulet nous invite là : c'est d'abord le style Warhol, l'un des plus identifiables de l'histoire de l'art, par la couleur débordante qui servait de maquillage aux portraits de célébrités (Einstein et Marilyn notamment) : traitées en combinaison de couleurs variables, le plus souvent dupliquées en nombre, les figures ainsi rehaussées dans leurs traits apparaissent comme des produits de consommation, couleurs et duplication étant des outils de publicité. En colorant avec vivacité la figure d'Alice Lindell, Roulet traite l’égérie de Lewis Carroll en pop-art warholien caractéristique de la société de consommation des années soixante. Comme Einstein, elle lui fait tirer la langue, mais cette langue là n'est plus warholienne : elle est l'identification du groupe Rolling Stones, leur marque de fabrique, inspirée de la bouche sensuelle et rebelle de Mick Jagger. La bouche des Stones a été réalisée par un étudiant au Royal College of Art de Londres, John Pasche, qui ne connut pas le succès au-delà de ce coup de génie, apparu pour la première fois dans la pochette intérieure de leur album Sticky Fingers en 1970, pochette focalisée sur la fermeture éclair d'un pantalon, et élaborée par... Andy Warhol.

« À l'avenir, chacun aura droit à 15 minutes de célébrité mondiale » avait prédit Warhol en 1968 dans un catalogue d'exposition, lui qui incarne sans doute plus que tout autre la célébrité artistique, version star du show-biz. Car le "pape du pop-art" a cherché la célébrité et l'a ensuite entretenue ; c'était une de ses obsessions. Fréquentant tout à la fois le milieu underground déjanté que celui de la jet-set, il incarne le prototype de l'artiste qui, à force d'être sous les feux de la rampe, devient plus célèbre que son oeuvre. Au point d'apparaître deux ans avant sa mort, en 1985, dans une publicité télévisée pour coca-cola ; histoire de faire dire à certains que, de dénonciateur de la société de consommation, il en est devenu un vecteur, vendant son âme artistique au capitalisme qui fit sa fortune. « Ainsi le pire des maux n'est-il pas de vivre dans la pauvreté mais bien dans la misère de l'anonymat [...], et sans jouir a fortiori du regard envieux des autres » [1].

         Courbet n'était pas en reste de quête de notoriété ; la célébrité, il la revendiquait aussi, et d'aucuns lui en firent aussi la critique. L'image de l'artiste ambitieux de succès à la fois en terme d'image et d'argent tranche forcément avec celle idéalisée de l'artiste bohème dont l'âme pure et tourmentée est entièrement dédiée à la création. Mais Courbet se moquait pas mal de ce stéréotype, même s'il s'en revendiqua du temps de sa jeunesse. Dès le début de sa correspondance, sa soif de réussite est flagrante et ne cesse de se raconter sans aucun complexe. Mais cette célébrité tarde à arriver, et les années 1843-1845, aux alentours des 25 ans, sont semées de doute, d'impatience, voire de tourments. Il peint cet autoportrait, dit Le Désespéré, dont il ne séparera jamais. Il s'y montre au paroxysme d'une crise de désespoir : est-ce la représentation de son propre désespoir d'alors ou une simple "tête d'expression", exercice de style sur le thème du sentiment exacerbé ? Difficile à trancher. 

John Pasche

Tongue and Lip Design

1970

Andy Warhol

 

Albert Einstein

1980

Sérigraphie en couleur,

101,6 x 81,6 cm

 

Gustave Courbet

Le Désespéré

1844-1845

Huile sur toile,

45 x 54 cm

Collection privée

         « Le cadrage resserré, le format horizontal, qui permet le déploiement dramatique des avants-bras, l'absence de détails anecdotiques et de toute échappatoire, imposent au spectateur une confrontation presque insoutenable. Là est sans doute le but de Courbet, celui de faire partager l'intensité d'un moment où, parvenant aux derniers développements d'une éducation romantique, pris de vertige devant le spectacle annoncé de sa déchéance et de sa fin, l'artiste trouve la force de repousser un destin qui n'est pas le sien » [2]. Quelques années plus tard, Courbet se mettra à nouveau en scène dans une situation similaire mais en pied, dans une oeuvre inachevée  dite Le Fou de peur. Cette mise en scène de lui-même participe de sa "médiatisation" et trouvera sans doute son accomplissement dans La Rencontre où il se montre à son avantage devant son riche mécène montpelliérain Bruyas, le menton haut, le regard toiseur, solidement campé dans une attitude un rien hautaine, bref dans une fière posture d'artiste à succès... il est vrai qu'à cette date (1854) car il avait alors atteint son Graal de célébrité.

 

                                                                                                         A SON  PÈRE

                                                                                                                                                                                                                                              [Paris, septembre 1861]

         Mon  cher père,

        Je n'ai pas pu te répondre tout de suite, j'étais à Fontainebleau. [...]

         A la suite de l'exposition, j'ai envoyé à Anvers mon grand tableau où il y a une Exposition universelle, il a un aussi grand succès qu'à Paris.  J'ai dû partir il y a 15 jours pour cette ville sur son invitation. On nous a payé   moitié place dans les chemins de fer et arrivés à Anvers nous avons été logés aux frais de la ville et des bourgeois qui nous ont réclamés. [...]Il est impossible d'être chez des gens plus charmants qu'où j'étais logé. La ville d'Anvers s'est conduite vis-à-vis de nous magnifiquement, il est impossible de faire davantage. La fête était splendide. Si nous avions dû rester là deux jours de plus nous serions tous morts, on n'y pouvait plus tenir. Elle a duré 8 jours. Nous étions 1 500 artistes et littérateurs. Le but de cette réunion était un congrès artistique pour traiter des intérêts matériels de l'art et de sa philosophie, et quel serait le monde spirituel en rapport avec les besoins de notre époque. [...] On entendait de toutes parts M. Courbet par ci, M. Courbet le réalisme par là, etc... J'entre dan la salle de la philosophie de l'art, plusieurs peintres s'empressent de me dire : on vient déjà de faire deux discours contre vous et celui qui parle dans ce moment est encore contre vous. Entendez et demandez la parole pour y répondre. Je demande la parole, quoique n'étant pas apprêté. C'est alors que j'ai dit ce que je t'envoie dans le Courrier du dimanche. Alors les bravos n'ont plus fini. J'ai eu un succès tel que j'ai dû donner plus de 300 autographes à toutes les personnes de la salle ainsi que dans la ville. La conclusion de cette section a été ma manière de voir. De là nous avons été invités par la ville de Gand à déjeuner. Nous étions encore 500. J'ai dû à ce déjeuner porter encore  un toast à la ville de Gand. Ensuite, nous sommes allés à Ostende et à Bruges. Ensuite je suis revenu à Bruxelles où j'ai passé deux jours [...].      

         Mais la Belgique et les artistes m'ont fièrement vengé des sottises qui m'ont été faites par le gouvernement français. [...]

         J'espère que vous vous portez tous bien. Je suis ici à finir des tableaux que j'ai vendus.

         Je vous embrasse tous.

 

                                                                                                                                                                                                                                             Gustave  Courbet

L'instant Courbet

                                Courbet superstar !

N'est-ce pas pittoresque d'entendre Courbet narrer sa triomphale tournée internationale ! On croirait une tournée promotionnelle avant l'heure. Congratulation, autographes, toast... rien ne manque. D'ailleurs, son succès n'est pas qu'artistique, il est aussi théorique et rhétorique : même "non apprêté", en quelques mots, le génial Courbet retourne la salle en sa faveur. Chapeau l’artiste. Le grand tableau dont il parle dans les premières lignes est Le Rut du printemps, réalisé pour le Salon de 1861. Il s'agit d'une vaste fresque animalière de 3,5 mètres sur 5 : dans un sous-bois assez obscur, deux cerfs s'affrontent dans un combat à mort, sous l’œil de la femelle qui brame, gueule béante. En rendant monumentale une scène de tragédie animalière, Courbet renversait encore les genres, en lui donnant le format dédié aux scènes d'histoire. Néanmoins, cette peinture, plus traditionnelle, rentrait davantage dans les goûts du public du Second Empire, qui l'accueillit donc plutôt favorablement au Salon. D'ailleurs, l'administration avait un temps envisagé de l'acheter, ce qui lui permettait même d'envisager la Légion d'honneur. Or, ni l'un ni l'autre ne se fit, son nom ayant été rayé de la liste des promus par l'Empereur lui-même. C'est cela, les "sottises" qui lui ont "été faites par le gouvernement français", affront lavé par l'immense succès de sa tournée belge !