Snapple

Bonjour, monsieur Courbet

 

2012

 

Pastel sur papier,

46 X 55 cm

 

SNAPPLE

Snapple est une artiste qui, à l'instar de Banksy, cherche à garder son anonymat et ne se montre que cagoulée. Jeune femme autodidacte, elle s'est fait une spécialité de réinterpréter les classiques de l'histoire des arts en leur rajoutant une touche contemporaine.  Elle s'est illustrée lors d'une exposition à la galerie Egbert Baqué Contemporary Art de Berlin.

 

 

 

 

CHATTE ÉMEUTIÈRE

 

 

            Bonjour, monsieur Courbet est une double citation de cette jeune artiste au maître du réalisme français : une reproduction de L'Origine du monde à l'identique (on y retrouve la même implantation pileuse), faite au pastel, ce qui donne une tonalité beaucoup moins marbrée à la chair et une touffe plus hirsute ; la deuxième citation se trouve dans le titre, qui n'est pas qu'un salut amical au peintre d'Ornans, mais une référence à un autre de ses tableaux.

            La Rencontre est une huile sur toile de Courbet datée de 1854 qui immortalise la rencontre du peintre en personne avec son grand mécène montpelliérain, Alfred Bruyas. C'est une composition théâtral sise à une croisée de chemins, dominant un paysage languedocien baigné de lumière, dans laquelle le richissime mécène, venu à la rencontre de son peintre, salue celui-ci avec la solennité d'un ministre devant la tombe du soldat inconnu -chapeau bas. Courbet, qui a alors trente-quatre ans, se présente noblement campé devant lui, le menton haut, fier comme Artaban, une attitude qui lui vaudra moult sarcasmes, parmi lesquels des nouvelles consécrations satiriques de sa toile comme La Fortune s'inclinant devant le génie ou Bonjour monsieur Courbet

            En reprenant ce titre pour sa version de L'Origine, l'énigmatique Snapple relie l'œuvre emblématique directement à son auteur, soulignant le rôle du créateur dans la société d'hier et d'aujourd'hui. Courbet avait une vision presque divine du rôle de l'artiste ; par sa créativité, l'artiste s'approche du Créateur, le défie, dans la lignée d'un Prométhée. Vision partagée par le mécène : « [...] pour le saint-simonien Bruyas, l'artiste est une sorte de mage, doté d'une fonction élévatrice et salvatrice pour l'humanité » [1]. Il ne trouve donc pas inconvenant que le peintre, qui s'est placé au centre de La Rencontre soit en pleine lumière.

            Cette façon de s'effacer devant le génie artistique n'est dans les manières d'un Vladimir Poutine, sans doute trop martial et surtout moins saint-simonien que Bruyas. L'imagineriez-vous venir à la rencontre d'un groupe de jeunes femmes vêtues de collants, de robes et de tuniques flashies, les visages encagoulée  et levant le poing comme la petite figurine que Snapple a ajouté en bordure de toison ? L'imagineriez-vous mettre chapeau bas devant les refrains rugueux et vindicatifs qu'elles braillent jusque dans les églises orthodoxes sur des riffs rageurs de guitares électriques - « Sainte Marie mère de Dieu, Chassez Poutine, Chassez Poutine, Chassez Poutine ! », [2] ?

            Snapple est une jeune artiste qui tient à son anonymat. Peu d'information filtre par conséquent sur elle. Elle est néanmoins sortie de l'ombre depuis son exposition dans la prestigieuse galerie berlinoise Egbert Baqué. Sa reprise de L'Origine y fit sensation, alors que l'affaire des Pussy Riot était encore brûlante. En effet, le petit tatouage qu'elle y a ajouté représente l'une de ces punk-rockeuses masquées qui firent grand bruit dans la Russie de plus en plus conservatrice et autoritaire de Poutine. C'est derrière des cagoules -que porte aussi l'artiste Snapple lorsqu'elle est en représentation- que les membres des Pussy Riot se produisent. Il s'agit d'un groupe punk-rock russe d'une dizaine de chanteuses extrêmement pugnaces à l'égard du pouvoir et de l'Église, et se livrant à des performances provocatrices. En février 2012, en la cathédrale Saint-Sauveur de Moscou, cinq d'entre elles entonnent une prière punk endiablée appelant au départ de Poutine : « Sainte Marie mère de Dieu, deviens féministe, deviens féministe, deviens féministe » [3]. Féministes, elles le sont ; anti-Poutine, davantage encore. Anticléricale, n'en parlons pas : l'Église s'est plainte « d’actes de blasphème, de sacrilège et d’offenses conscientes et délibérées contre ce qui est Saint » [4]. Vade retro satanas ! Cette démonstration vaudra à trois d'entre elles arrestation, procès, condamnation pour "hooliganisme" et internement. Encore une fois, Poutine n'est pas Bruyas...

            En plaçant sur la chair douce et tendre de L'Origine cette citation contemporaine aux Pussy Riot sous les verrous, Snapple relie une icône machiste de l'histoire de l'art à un combat féministe d'actualité qui, sous le crie de ralliement "Free Pussy Riot", reçut de nombreux soutiens dans le monde. Et monsieur Courbet, anticlérical assumé, de se retrouver parmi d'autres chantre de la liberté d'expression et contempteur assumé d'un État de plus en plus autoritaire, qui met ses artistes en prison [5]. Et par la même occasion, Snapple fait de ce sexe-objet au service du plaisir masculin le porte-voix de la cause révolutionnaire et féministe des Pussy Riot, elle en fait donc une "chatte émeutière", car Pussy Riot signifie littéralement "émeutes de chattes" en anglais ! 

            Entendez-vous, entre les poils, mugir notre féroce chatte : « Une colonne insurgée marche vers le Kremlin, Les fenêtres des bureaux du FSB explosent. Les chiennes pissent par-dessus les murs rouges, Les Riot déclarent l'abandon du système ! » [6].

 

 

 

1 – Michèle Haddad, l'ABCdaire de Courbet, Flammarion, 1996, p. 98

2 – Les Pussy Riot, Pière punk

3 – Ibid 2

4 – Tiré de l'article d'Audrey Pulvar, Les Inrocks, 21/08/2012

5 -  Piotr Pavlenski est un autre artiste russe qui connaît régulièrement les prisons russes en raisons de performances, certes assez trash -il s'est notamment cloué les testicules sur la place Rouge en 2013-, mais qui vont dans le sens d'une dénonciation du pouvoir toujours plus autoritaire de Poutine.

6 – Les Pussy Riot, Poutine a eu les jetons

Courbet, La Rencontre
Courbet, La Rencontre
Courbet, La Rencontre
Courbet, La Rencontre
Courbet, La Rencontre
 

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Snapple

 

Bonjour, M. Vermeer

2012

pastel sur papier, 

51 x 35,5 cm

 

AVEC OU SANS FORMATION ?

         Qu'est-ce qui fait que l'on est artiste peintre ? Ou plutôt, peut-on être reconnu artiste sans formation artistique ? Courbet avait un opinion très tranchée sur le sujet : lui qui a toujours voulu s'affranchir d'un maître se vantait n'avoir jamais été formé en atelier ni en académie, et s'être formé lui-même en recopiant les maîtres exposés aux musées du Louvre et du Luxembourg. Snapple est dans cette filiation : pas un cours de dessin, pas un passage en école de Beaux-Arts, mais une formation sur le tas, à la Courbet. Ce dernier n'était pas néanmoins sans aucune formation artistique : enfant, à Ornans, il suivit les cours du père Beau, médiocre peintre sans doute mais qui lui donna néanmoins les rudiments techniques du paysage en plein air; puis à Besançon, il suivit ceux du peintre de Charles-Antoine Flajoulot, élève de David. Quand il monte à Paris en 1839 pour percer dans la profession, il fréquente encore de manière irrégulière les ateliers de Charles de Steuben (peintre d'histoire) puis celui de Nicolas-Auguste Hesse (autre peintre d'histoire). Aussi vierge de formation qu'il voulait s'afficher, Courbet reçu néanmoins les bases de son art auprès de maîtres.

         S'il était difficile de se faire un nom en peinture au XIXè siècle sans justifier d'une pratique académique et de la filiation d'un maître, un artiste peut aujourd'hui tout à fait s'en affranchir... en théorie. Certes, le milieu artistique est plus libre et ouvert qu'il ne l'était du temps de Courbet (qui ne cessa sa vie durant de ferrailler avec les institutions artistiques, notamment celle du Salon) mais les jeunes talents repérés par les galeristes ou les revues spécialisées sortent très majoritairement d'écoles diverses et variées. Et percer sans ce sésame institutionnel relève toujours de la gageure. Comme il était compliqué de se faire accepter au Salon - seule exposition remarquable au XIXè siècle mais institution liée au pouvoir et peu ouverte aux innovations -, il reste difficile à un jeune artiste de passer les portes des galeries, et plus encore des musées, sans un diplôme d'art.

Que l'on aime ou que l'on n'aime pas, Snappel, autodidacte donc, a été exposée dans la galerie Egbert Baqué Contemporain, galerie renommée de Berlin. On pouvait y découvrir Bonjour, Monsieur Courbet, mais aussi Bonjour, M. Vermeer (ci-dessus). Dans le même style que pour L'Origine du monde, Snappel emprunte un standard de l'histoire de l'art pour lui donner une touche contemporaine. Non formée par "un maître", elle n'en rejette pas moins l'héritages des maîtres anciens -tout comme Courbet. Ici, le standard est La Jeune fille à la perle (1665), oeuvre emblématique de Johannes Vermer, artiste énigmatique caractérisé par la rareté de ses œuvres. Comme avec sa citation de Courbet, l'artiste insère sur l'icône choisie des éléments contemporains (un tatouage là, un anneau au nez et un piercing ici), pour en faire des sortes de réinterprétations punks. L'utilisation du pastel donne à cette version un aspect froid et rugueux qui tranche avec l'académisme de Vermeer.

 

Trancher avec l'art en cours, Courbet savait aussi le faire et s'y employa même sa vie durant. L'un des points centraux de sa théorie sur le réalisme était la recherche de " sa propre individualité". S'estimer "vierge" de toute formation académique lui donnait la légitimité de cette "individualité", émanation d'une technique personnelle. Artiste tout à la fois  impulsif et intuitif, il travaillait la peinture au mortier comme le "maître peintre" qu'il se définissait. « Il peignait en pleine pâte, de préférence au couteau mais aussi à la brosse, au chiffon, utilisant parfois son pouce [...] » [1]. Le public, critiques compris, plus habitué aux peintures lisses et léchées des peintres pompiers, ne cessa, d'année en année, de conspuer le style Courbet. Le tableau Les Demoiselles du bord de Seine n'échappa pas au pugilat. Extraits : « Gustave Planche, dans la Revue des deux mondes, écrivait : "Nous retrouvons M. Courbet tel que nous le connaissons depuis ses Baigneuses, qui ont excités tant de scandale. Il exprime habilement ce qu'il veut, mais ce qu'il veut est toujours singulier, et blesse le goût des moins délicats". Cependant, Maxime du Camp, dans son Salon de 1857, concluait en ces termes : "Il a à son service une main qui peut beaucoup, mais le cerveau est absolument absent ; il voit et ne regarde pas. Il ne sait ni chercher, ni composer, ni interpréter ; il peint des tableaux comme on cire des bottes ; c'est un ouvrier de talent, ce n'est pas un artiste" » [2].

1 - Stephane Guégan et Michèle Haddad, L'ABCdaire de Courbet, Flammarion, 1996, p.108

2 - Petra Ten-Doesschate Chu, Correspondance de Courbet, Flammarion,1992, note 6, p.141

 

 

3 - Laurence des Cars, Gustave Courbet, Editions de la Réunion des musées nationaux, 2007, p.319

Gustave Courbet

 

Les Demoiselles du bord de Seine

1857

huile sur toile,  174 x 206 cm, Petit Palais, Paris

         Plus que la technique du peintre, plus que son style, c'est le sujet de cette toile qui suscita incompréhension et malaise : ces femmes, alanguies sur les rives de la Seine, dans la chaleur de l'été parisien, portent la sensualité assumée des femmes aux mœurs légères, non ignorantes de leurs charmes. « Frondaisons, fleurs, étoffes et chair participent de concert à l'appel sensuel du pinceau de Courbet. Le corset desserré, la jupe relevée sur le jupon et les bas, l'abandon gestuel, le regard mi-clos et oblique de la Demoiselle brune ne suggèrent plus mais énoncent l'évidence » [3]. L'érotisme du tableau tient autant d'un saphisme latent, mais une présence masculine (que révèle un chapeau dans la barque, au fond) peut tout aussi bien donner une autre lecture charnelle. Tous ces détails firent prendre ces deux Demoiselles pour des femmes de mauvaise vie par les visiteurs du Salon de 1857. Une composition dans laquelle même les plus fervents défenseurs du peintre réaliste commençaient à ne plus se retrouver : c'est un tableau de séduction, destiné à être plaisant au regard, dont la thématique nouvelle (celle des plaisirs du farniente, des loisirs au bord de l'eau) échappa à ses contemporains, mais dont les jeunes artistes montants de la future génération impressionnistes s'emparèrent pour la décliner abondamment les années suivantes : preuve (encore) de la modernité de Courbet.

 

                                                                                    AUX JEUNES ARTISTES DE PARS

                                                                                                                                                                                                                   Paris, 25 décembre 1861

         Messieurs et chers confrères,

        Vous avez voulu ouvrir un atelier de peinture, où vous puissiez librement continuer votre  éducation d'artistes, et vous avez bien   voulu m’offrir de le placer sous  ma direction.

        Avant toute réponse, il faut que je m'explique avec vous sur ce mot "direction". Je ne puis m'exposer à ce qu'il soit question entre nous de professeur  et d'élèves. Je dois vous rappeler  ce que j'ai eu récemment l'occasion de dire au congrès d'Anvers. Je n'ai pas,  je ne puis pas avoir d'élèves. Moi, qui crois que tout artiste doit être son propre maître, je ne puis pas songer à me constituer professeur.

          Je ne puis pas enseigner mon art, ni l'art d'une école quelconque, puisque je nie l'enseignement de l'art, ou que je prétends en d'autres termes, que l'art est tout individuel et n'est pour chaque artiste, que le talent résultant de sa propre inspiration et de ses propres études sur  la tradition. J'ajoute que l'art, ou le talent, selon moi, ne saurait être, pour un artiste, que le moyen d'appliquer ses facultés personnelles aux idées et aux choses de l'époque dans laquelle on vit. Spécialement, l'art en peinture ne saurait consister que dans la représentation des objets visibles et tangibles pour l'artiste.

         [...]

         L'histoire d'une époque finit avec cette époque même et avec ceux de ses représentants qui l'ont exprimée. Il n'est pas donné aux temps nouveaux d'ajouter quelque chose à l'expression des temps anciens, d'agrandir ou d'embellir le passé. Ce qui a été a été. L'esprit humain a le devoir de travailler toujours à nouveau, toujours dans le présent, en partant des résultats acquis. Il ne faut jamais rien recommencer, mais marcher toujours de synthèse en synthèse, de conclusion en conclusion.

         Les vrais artistes sont ceux qui prennent l'époque juste au point où elle a été amenée par les temps antérieurs. Rétrograder, c'est ne rien faire, c'est agir en pure perte, c'est n'avoir ni compris, ni mis à profit l'enseignement du passé. Ainsi s'explique que les écoles archaïques de toutes sortes se réduisent toujours aux plus inutiles compilations.

         [...]

         Je ne puis donc pas avoir la prétention d'ouvrir une école, de former des élèves, d'enseigner telle ou telle tradition partielle de l'art. Je ne puis qu'expliquer à des artistes, qui seraient mes collaborateurs et non mes élèves, la méthode par laquelle, selon moi, on devient peintre, par laqulle j'ai tâché moi-même de le devenir dès mon début, en laissant à chacun l'entière direction de son individualité, la pleine liberté de son expression propre dans l'application de cette méthode. Pour ce but, la formation d'un atelier commun, rappelant les collaborations si fécondes des ateliers de la Renaissance, peut certainement être utile et contribuer à ouvrir la phase de la peinture moderne, et je me prêterai avec empressement à tout ce que vous désirez de moi pour l'atteindre.

        Tout à vous de cœur.

 

                                                                                                                                                                                                                                             Gustave  Courbet

L'instant Courbet

                                Professeur Courbet

Cette lettre -publiée dans la presse le 29 décembre 1861- fait suite à l'idée de constituer un atelier avec pour maître Courbet. Cette idée ne venait pas de lui-même, mais du critique d'art et ami Castagnary. Cette idée de s'inscrire dans un dispositif de maître à élève était, pour le peintre d'Ornans, peu viable, en tout cas dans l'esprit de ce qu'il se faisait alors d'atelier. En effet, très vite, il avait fustigé la transmission académique de l'art, pour se positionner dans une pratique autodidacte, considérant que rien ne valait la confrontation individuelle aux maîtres dans les musées. lui-même d'ailleurs ne se revendiquant d'aucune filiation d'atelier. Cette proposition lui donna donc l'occasion d'exposer le plus librement ses théories sur l'art, un art qui se doit être résolument d'essence personnelle et de son temps ; pour lui, la création est véritablement le fruit d'une aspiration personnelle à un instant T, et que l'art doit refléter l'une et l'autre. Le maître, c'est-à-dire le peintre du temps passé, est donc le représentant d'une inspiration artistique passée ; malgré toute les qualités qu'on peut lui reconnaître, le nouvel élève ne peut y puiser totalement  sa créativité. De fait, il ne veut pas être dans une relation verticale de maître à élèves mais plutôt dans celle horizontale de collaborateurs. En cela encore, Courbet est novateur, sinon révolutionnaire. Et cette expérience d'atelier "communautaire" -qui ne durera en fait que quelques semaines- est néanmoins une tentative de mettre en pratique dans son domaine propre l'idée plus générale d'un monde sans Dieu ni maître, bref de s'inscrire dans cet idéal anarchique en construction, notamment par la voie de son ami Proudhon qui disait, en épilogue de son Idée générale de la révolution au XIXè siècle : "Etre gouverné, c'est être : gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé...". Courbet, à son humble niveau, essayait, par cet atelier, de mettre en oeuvre ces idées de fédéralisme et de décentralisation propre au socialisme libertaire, comme il tâchera également de s'y employer lors de la Commune.

 

​© 2016 par Bruno Picard. Créé avec Wix.com