André Morain

Pierre Restany,

devant L'Origine du monde de Courbet

 

1996

 

Photographie

 

André MORAIN

(né en 1938)

Photographe autodidacte, Morain a débuté sa carrière comme reporter à l'agence de presse Parimage (culture), puis photographe de plateau sur des tournages (Tati, Lautner, Buñuel...). En 1962, la galeriste Denise René lui commande un reportage sur l'artiste Jan Arp ; dès lors, il ne quittera plus le monde artistique, et en sera au contraire le témoin privilégié. Depuis plus de quarante ans, André Morain arpente les musées, les galeries, et saisit les personnalités de ce microcosme (sculpteurs, peintres, plasticiens, mais aussi critiques, galeristes, collectionneurs) dans des portraits noirs et blancs d'une grande netteté et d'une grande proximité (Prevert, Masson, Dali, César...)

 

 

 

 

FACE A FACE

 

 

 

         Chut ! Pas de bruit ! L'instant est grave... Ne dérangez pas le vieil homme dans sa contemplation ! Derrière le verre de ses lunettes, les yeux sont rivés à la fente de L'Origine. Pas de doute, il y a, dans cet échange, une intensité que seule la sagesse de l'âge parvient à tempérer. Ce regard usé par le temps garde toute sa vitalité devant ce sexe exhibé à lui. Assurément, il en a vu d'autres, ce regard, des vertes et des pas mûres... puis des moins vertes et des plus mûres ! Bien sûr, cette barbe et cette chevelure courbetiennes cachent une épaisse sédimentation picturale accumulée par ce regard une vie durant. Et pourtant, l'homme est resté bloqué là, devant cette toile impudique qui venait tout juste de retrouver les cimaises du musée d'Orsay.

         Ledit musée organisait en grandes pompes le 26 juin 1995 une cérémonie pour officialiser l'intégration de cette nouvelle acquisition dans la salle Courbet. Et voilà que ce petit tableau, conçu pour n'être offert qu'à des regards initiés et relevant donc du registre de l'occultation s'en vient brusquement à être « soumis au régime inverse, celui de la plus extrême visibilité, ce qui en fait sans doute une des seules œuvres manifestement pornographiques exhibées dans un lieu public » [1]. Ce qui ne fut pas sans poser quelques tourments au Ministre de la culture de l'époque, Philippe Douste-Blazy, accessoirement édile de la très dévote Lourdes, et qui prit grand soin de n'être photographié nez à nez avec le sexe satanique pour ne point fâcher tous les admirateurs de la sainte Bernadette. Car -non, non !-, ce vieillard absorbé dans sa contemplation de L'Origine n'est pas Douste-Blazy... Mais chut ! Pas de bruit ! Ne pas dérangez, s-v-p.

 

         Douste-Blazy, dans le discours : « Aujourd'hui, à un peu plus d'un siècle de distance, une telle image ne devrait plus vraiment nous troubler, et pourtant, la vision réaliste de Courbet et son métier pictural sont si efficaces, que nous ne pouvons rester indifférents à une œuvre d'une telle intensité » [2]. Attention : pêché de tentation... Car, ce n'est pas parce que vous rendez visible ce qui ne l'était pas avec tout le décorum institutionnel qui convient que vous neutralisez le trouble qu'une telle œuvre peut susciter, ou pour dire autrement, ce n'est pas parce que vous donnez un statut de chef d'oeuvre de la peinture à une représentation de sexe de femme que vous en désamorcez la puissante charge érotique qui en émane. En effet, L'Origine du monde trouble, par l'expressivité de sa frontalité, par son cadrage audacieux, par sa substance odoriférante ; ce n'est pas un sujet habilité à se trouver exposé aux regards, et pourtant il s'y trouve dans l'un des plus prestigieux et des plus fréquentés musées du monde !

         Mais chut ! Faites silence ! Le vieil homme contemple... Ressent-il ce trouble, le vieil homme, devant L'Origine... ? Certes, sa longue expérience de regardeur lui donne sans doute un recul à nul autre pareil. Car le vieil homme s'appelle Pierre Restany, et c'est sans doute le critique d'art le plus important de l'après-guerre. Ce regard saisi ici dans l'intimité du chef d'oeuvre de Courbet, c'est plus de cinquante ans de face à face avec l'art de son temps. Alors forcément, il y a une expérience éprouvée à ce regard. Forcément, le vieil homme n'est pas dupe du dispositif de Courbet, il ne tombe pas bêtement dans le piège scopique qu'il a tendu au regardeur... Et pourtant, cela ne traduit-il pas un trouble, cet intensité dans le regard... ?

         Mais chut, chut ! Ce travail d'observation est intime... Enfin presque ! Le vieil homme n'est pas dupe non plus d'être objet de regard. Regardeur regardé, il n'est pas seul, dans cette salle d'exposition. Il n'ignore pas d'autres présences. Il n'ignore même pas l'objectif qui le saisit. Or précisément, savoir être observé en observant L'Origine du monde rajoute du trouble au trouble. Car l'on est simplement surpris en flagrant délit de voyeurisme. L'Origine est l'oeuvre voyeuriste par excellence en ce qu'elle était destinée à susciter cette pratique : pratique privée et intimiste chez ses propriétaires successifs ; pratique devenant publique et ostentatoire au musée. Se poser devant L'Origine du monde, là, au milieu des milliers de visiteurs qui sillonnent les allées du Musée d'Orsay, c'est faire œuvre de voyeurisme, exposé aux regards des autres comme un vulgaire « mateur » de bas étages... Et faire abstraction de ces regards extérieurs troublent autant que trouble notre face à face avec l’œil-sexe de Courbet. Or, contrairement aux mathématiques où moins plus moins font plus, trouble plus trouble ne font pas sérénité.

         Pierre Restany cache son trouble derrière sa barbe hirsute et sa chevelure longue ; il se cache derrière sa légitimité d'analyse. Cette photographie d'André Morain est l'incarnation même du voyeurisme. Surprendre le voyeur dans son activité, Morain en a presque fait une spécialité : familier des milieux artistiques parisiens qu'il pratiqua à l'occasion de vernissages ou de dîners mondains, il a photographié les plus grands poètes, peintres, sculpteurs et autres artistes, souvent les surprenant dans l'observation d'une oeuvre.

 

 

 

 

 

1 – Miguel Egaňa, Origine du monde / origine de l'art, dans Quoi de neuf sur L'Origine ?, collection Essais la Lettre volée, 2010, p.13

2 – Philippe Douste-Blazy, extrait de Projet d'intervention du Ministre pour l'accrochage du tableau, L'Orgine du monde, de Gustave Courbet (musée d'Orsay, le 26 juin 1995).

 

 

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1.Guy Boyer, André Morain, Ephéméride du monde de l'art, catalogue de l'exposition, André Morain, photographies 1961-2012 à la MEP, 2013
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
2-Sylvain Amic, Courbet, Editions de la Réunion des musées nationaux, 2007, p.198
3-Courbet, Lettre à Champfleury, nov.-déc. 1854, Chu, Correspondance de Courbet, Flammarion, 1992, p.121
 
 
4-Thomas GalifotCourbet, Editions de la Réunion des musées nationaux, 2007, p.200

FIGURES DE POETES

         De la même génération que Doisneau  et Cartier-Bresson, quoique plus jeune, André Morain fait partie de ces photographes qui parfois "changent de femmes, ou de maîtresses, mais d'appareil non...", confiait-il à l'occasion de la rétrospective de ses cinquante années de photographie à la Maison Européenne de la Photographie en 2013. S'étant fait d'une spécialité le milieu artistique, sur la pellicule de Morain se sont fixés des figures plus ou moins majeures de l'art contemporain, parmi lesquelles des artistes devenus iconiques comme Warhol ou Basquiat, Dali ou Magritte, toujours en noir et blanc, dans une proximité étonnante. « [...], chez André Morain, c’est la spontanéité qui domine. Pas de composition longuement réfléchie. Pas de scénario pour mettre en scène une histoire. Il observe, plonge sur le vif avec la rapidité d’un oiseau de proie et immortalise une silhouette, une rencontre ou une situation. » [1]. En 1965, c'est un poète qu'il photographie, une icône là encore dans son genre, le scénariste de Marcel Carné, dont Les Enfants du Paradis, l'auteur de Paroles, l'un des recueils de poésie les plus diffusés : Jacques Prévert (1900-1977). Nés dans des communes de banlieue limitrophes (Neuilly-sur-Seine et Courbevois), Prévert et Morain, issus de familles modestes, sont tous les deux autodidactes dans leur domaine. Le photographe saisit le poète dans ce profil devenu familier, la paupière lourde, l'incontournable cigarette au bec ; en arrière-plan, son portrait, à peu près dans la même pose, dédouble la figure muette comme un miroir. La pellicule de Morain fixe ainsi doublement l'empreinte familière du poète comme pour en doubler la postérité. 

André Morain

 

Jacques Prévert

1965

Gustave Courbet

Portrait de Charles Baudelaire

1948

Huile sur toile, 54 x 65 cm,

Musée Fabre, Montpellier

Félix Tournachon, dit Nadar

 

Charles Baudelaire au fauteuil

1956

Épreuve sur papier salé, 28 x 16.5 cm

Musée d'Orsay, Paris

Vincent Corpet

 

3514 P 16 II; 5 III 10 h/t 129x149

         Autre poète passé à la postérité par les médiums de la peinture et de la photographie, autre icône de son temps, Charles Baudelaire, l'auteur "scandaleux" des Fleurs du Mal, son fameux recueil de poésies qui fut condamné pour "offense à la morale publique et aux bonnes mœurs". Baudelaire est né en 1821, rue Hautefeuille, là où, vingt-neuf ans plus tard, Courbet installera son grand atelier parisien. Le poète a donc vingt-sept ans au moment où le peintre (qui en a deux de plus) lui fait le portrait. La révolution de 1848 vient de chasser définitivement les rois de France : Baudelaire participa aux barricades de 1848 quand Courbet avouait ne pas "avoir foi dans la guerre au canon et au fusil". La liberté de la presse reconnue, Baudelaire fonde l'éphémère gazette Le Salut Public, dont Courbet dessine le frontispice. Les deux hommes se sont rencontrés dans le cadre du réalisme naissant, sous la férule notamment du critique Champfleury dont les deux artistes entretiennent l'amitié. Champfleury fut le premier défenseur de Courbet et Baudelaire avait souligné les "débuts remarquables" du jeune peintre au Salon de 1846. « On sait cependant que les vues esthétiques des deux amis divergent un peu plus tard. Baudelaire  se détourne d'un réalisme qu'il juge trop naturaliste, au profit d'une conception plus élevée de l'art, placée sous le signe de son admiration pour Delacroix » [2]. Huit ans après avoir fait le portrait du jeune poète, quand c'est Nadar cette fois qui immortalise les traits saturniens de Baudelaire, les deux hommes ne se fréquentent plus, et si Courbet l'insère dans sa grande composition de L'Atelier du peintre (1854-55) parmi « les gens qui me servent, me soutiennent dans mon idée, qui participent à mon action » [3], le poète n'a pas daigné se déplacer pour poser.

         En 1848, Courbet peint Baudelaire absorbé dans l'étude, tête penchée vers un livre, une main crispée sur la couverture ; vêtu d'une simple robe de chambre, pipe en bouche, le peintre montre le poète dans la solitude de son travail auquel rien ne peut le soustraire, dans un intérieur sommaire, bohème. Huit ans plus tard, Nadar immortalise le poète dans une pose beaucoup plus dandy : assis dans un grand fauteuil, adossé négligemment au dossier, le visage en partie maintenu par la main du bras accoudé, le poète regarde désormais droit devant, laissant à la postérité "ces deux yeux qu'on oubliait plus" (Nadar, 1911). « Dans un subtil mélange d'improvisation et de total contrôle, l'inventeur du portrait psychologique a réalisé le portrait qu'aucun autre photographe n'a réussi à faire de l'éternel tourmenté » [4]. L'année suivante, Baudelaire publiait Les Fleurs du Mal avec le retentissement que l'on sait. En 1859, Courbet retrouve par hasard le poète au Havre ; il semble que, de ce jour, les deux hommes renouèrent une certaine amitié.

 

                                                                                         A PIERRE DUPONT

                                                                                                                                                                                                           [Paris, février 1968 (?)]

 

 

 

 

 

         [...] Ne te trompe pas, la vie est cruelle. Tu as pu voir comme moi, Homère, Rembrandt et consorts, tous dompteurs de bêtes, suivis les uns par des éditeurs, des mécènes, des directeurs des Beaux-Arts, les autres par des Anglais ; tous suivis, dis-je, pour assister à leur mort.

         L'homme qui ne peut rien veut jouir du travail d'autrui.

         Ah, mon cher Dupont ! que ce temps est éloigné de nous ! C'était la jeunesse, on croyait à tout. Nous étions en république, on croyait que la liberté allait arriver. Pour l'imagination tout était bleu, on croyait à l'amour, on pleurait sur l'infidélité, on était svelte de forme et pas difficile sur la bonne chère. Les besoins n'étaient pas grands ; avec de bons souliers et un paletot de toile blanche, un large chapeau de paille, une femme en jupons courts avec un fichu et tête nue, une ombrelle de trois francs à la main, les désirs du cœur    étaient comblés. Et toute la semaine on avait la tête pleine de la partie de campagne que l'on ferait le dimanche dans le bois de Meudon et de Fleury, à la Ferme-Bazin, au Plessis-Piquet, et du dîner que l'on ferait à la guinguette Au-coup-du-milieu. Nous avions alors notre bande au grand complet : les Monselet, Champfleury, Murger, Baudelaire, Bonvin, Gautier, etc., etc.

         Mais ballottés et éreintés par la dure existence que nous avons dû subir, avec l'âge, tous ces rêves ont fui, et bientôt nous serons condamnés à baser notre avenir sur le souvenir [...]

L'instant Courbet

                                Nostalgie

Février 1868 : malgré des années de renouvellements picturaux et de polémiques critiques, Courbet est désormais un peintre accompli et reconnu. L'année précédente, en marge de l'exposition universelle, il s'est payé le luxe d'une nouvelle exposition personnel dans un Pavillon du Réalisme. Mais il vieillit et les rangs de ses amis commencent à s'éclaircir : Proudhon (mort en 1865), son bon ami d'enfance Urbain Cuenot et Baudelaire l'année précédente. La bande n'est plus au complet, et il fait état de la nostalgie du bon temps à un autre ami de la bande, le chansonnier Pierre Dupont. Tous étaient présents à la grande fête du Réalisme que Courbet donna dans son atelier le 1er octobre 1859, même Baudelaire qui s'était un temps éloigné du peintre d'Ornans. Mais quand il parle de république et d'imagination tout en bleu, c'est de quarante ans en arrière qu'il parle : février 1848, la révolution, l'instauration de la république, mais les idéaux populaires vite noyés dans la répression conservatrice de juin. Courbet avait assisté aux événements sans y participer. Mais sa nostalgie porte plutôt sur les moments de bohème, la vie insouciante, les préoccupations sentimentales, les sorties en goguette dans les nombreuses guinguettes du Plessis-Piquet (aujourd'hui Plessis-Robinson) où des milliers de parisiens venaient danser et déjeuner chaque dimanche, à celle Au-coup-du-Milieu (c'est-à-dire du trou normand) tout proche : « Avant la guerre, la maisonnette, entourée d’un jardin planté d’arbres vigoureux, au toit couvert en partie de mousse et de plantes sauvages qui y poussaient, y fleurissaient comme dans une serre, offrait au flâneur le moyen de se reposer en respirant à pleins poumons l’air pur saturé des parfums des bois. La mère Sense servait du petit vin frais dans des pichets de grès, les tables de bois étaient souvent surchargées de vases de toutes formes et de toutes grandeurs » [D’après Les cafés artistiques et littéraires de Paris, paru en 1882 ]... Bref, toute une époque... Pourtant Courbet ne sait pas qu'il ne sera jamais plus animé d'espoirs et d'enthousiasme que trois ans plus tard lors de l'expérience de la Commune de Paris et ne sera plus désillusionné et nostalgique qu'après son écrasement dans le sang ; de quoi ruminer longtemps ses souvenirs !

 

​© 2016 par Bruno Picard. Créé avec Wix.com

André Morain, Cícero Dias dans son atelier rue de Lonchamp, Paris (1980)