Kan

Origine du monde pixelisée

 

2004

 

fresque urbaine

400 x 300 cm

 

KAN

(né en 1977)

C'est en découvrant les graffitis et les tags qui envahissaient le mur de son collège dans une petite ville du Sud de la France que Kan pris goût au street art. Dès l'âge de 13 ans, il parcourt les rues de d'Avignon et se livre à l'exécution de ses premières œuvres. Puis il rejoint le collectif DMV (Da Mental Vaporz) en banlieue parisienne : ils produisent des fresques collectives de grands formats sur des thématiques underground. Formé à l'audiovisuel, Kan a étendu son médium urbain à la vidéo, mais expose aussi désormais des toiles pointillistes qui débordent le champ traditionnel de ses investigations artistiques, avec notamment des reprises de thèmes religieux tels des Sainte Marie-Madeleine ou des Mariage mystique.

« J’ai commencé par L’Origine du monde de Courbet, en pixels carrés (à l’aide d’un pochoir) et cette fresque de 4m par 3 m’a pris sept jours. Je me suis dit qu’il fallait une technique plus efficace. J’ai alors développé cette technique de points. Des points de bombes de peintures plus ou moins épais positionnés sur une grille régulière (à la façon des pixels). ». [1]

 

Kan

 

 

 

 

STREET ORIGINE

 

 

 

       L'Origine du monde a été conçue comme une oeuvre de l'intime et destinée à une intimité de regard. Paradoxalement, les dispositifs d'occultation mis en œuvre pour la dissimuler (rideaux verts de Khalil Bey ou panneau surréaliste pour Lacan) donnaient une surexposition du sexe peint par Courbet aux regard de la minorité qui y avait accès. En intégrant les cimaises du musée d'Orsay en 1995, on peut penser que le sexe subissait alors une double mise à nu : mise à nu d'une intimité normalement dissimulée sous un vêtement, mise-à-nu de l'oeuvre dans l'espace public. Or, malgré d'habituelles manifestations de véhémence à l'égard de l'impudeur, le tableau a certes gagné en accessibilité, mais pas forcément en surexposition, eut égard aux grands formats dans lesquels il se noyait.

         Ce paradoxe surexposition / invisibilité préside quelque peu à la pratique du street art : réaliser une version géante de L'Origine du monde dans le plus grand et visible des musées -la rue-, reviendrait-il à doubler encore la surexposition muséal de l'oeuvre ? Rien est moins sûr : cette version de Kan redonne au contraire une intimité au sexe nu, et ce par un double artifice.

          D'abord, par sa technique : la pixellisation. L'auteur de cette Origine, formé non aux arts plastiques mais à l'audiovisuel, avoue avoir développé la technique de la segmentation de l'image en points -plutôt ici en cubes- en raison d'un niveau moyen en dessin. Sa trame cubique est réalisée sur ordinateur puis appliquée en grand format sur le mur à l'aide de pochoir, dans un nuancier de tonalités assez sobres, allant du clair au sombre. Le réalisme anatomique du sexe de Courbet, qui donnait à son oeuvre toute sa nature sulfureuse, est atténué ici par cette pixellisation, un "floutage" habituellement convoqué pour montrer ce qui ne doit pas être reconnu. L'auteur de la fresque urbaine a en quelque sorte voulu redonner une forme d'intimité à ce sexe de femme universellement mis au regard de tous. Sur ce mur en particulier, le maillage linéaire de la pixellisation est renforcée par l’horizontalité des lignes de briques, éjectant manu militari de son nid douillet de draps froissés l'objet du désir pour le porter dans un champ des plus totalitaire.

         Deuxième occultation : l'environnement lui-même, la ville, l'espace public. Le street art, par son investissement de l'espace public, est une forme de lutte contre la domination de celui-ci par une minorité, et donc un mouvement libertaire qui va en contradiction des régimes d'interdiction imposés par les villes : il est à ce titre d'abord contestataire, à tout moins anti-intitutionnel, sinon anti-social. “Le street art était en passe de devenir le mouvement le plus contestataire depuis les punks » (Banksy, Faites le mur, 2010). Interdite (et toujours passible de 1550 euros d'amende en France), la pratique a d'abord investi des lieux marginaux, abandonnés ou délaissés. Difficile de rentrer en contact avec une œuvre qui ne se trouve pas sur notre déambulation urbaine ; sans information précise sur sa localisation, impossible de se trouver devant L'Origine de Kan. Puis, en s'aventurant davantage dans l'espace « institutionnel » de la ville, les fresques des street artistes se sont diluées dans la surabondance picturale des villes, imbrications artistiques et publicitaires noyant les perceptions dans un identique continuum spatial et pictural, au point qu'aujourd'hui la publicité utilise le street art comme média, histoire de brouiller les pistes...

         Dans l'espace clos et institutionnel du musée, les œuvres à voir sont balisées ; dans l'espace extérieur et anarchique de la ville, elles sont moins perceptibles – ce qui explique aussi pourquoi les street artistes fréquentent de plus en plus les galeries d'art pour bénéficier de plus de visibilité, de reconnaissance et donc de valeur marchande, ou convonquent abondamment les réseaux sociaux. Kan s'y est mis à son tour, marchandisant son talent, non plus par des fresques cubiques mais par des toiles pointillistes. « Je travaille aujourd’hui avec une base de 11 couleurs différentes qui correspondent à la gamme de l’encre GROG, destinée à la base aux taggers. J’ai choisi de peindre des portraits car je suis fasciné par les gens. Ces derniers m’inspirent, leur histoire, leur combat... » : Frida Kahlo, Nelson Mandela, Stevie Wonder, le couple Kennedy... mais aussi les visages masqués d'émeutiers de banlieue, à Miami ou de Palestine, au milieu de voitures ou de pneus en flammes. Quittant les murs de la cité pour l'espace cossu des galeries, l'artiste délaisse concomitamment les thématiques contestataires du street art pour des sujets moins polémiques, puisé dans l'histoire des art, comme l'hommage de La Liberté guidant le peuple de Delacroix ou un autre hommage à Courbet, La Femme au bas blanc. Plus inattendu encore de la part d'un street artiste, des reprises de classiques sujets religieux, saintes, mariages mystiques ou extase de Marie Madeleine...

         Le "Street Pointillist", devenu marque de fabrique de Kan, s'inspire évidemment du mouvement pointilliste qui, dans la lignée des impressionnistes, faisaient leur propres recherches picturales. Les couleurs étant appliquées par points successifs et indépendants, ce n'était pas le peintre qui faisait les mélanges avec le pinceau, mais l’œil en fonction de sa distance au tableau. Toute une théorie encadrait cette école artistique, élaborée par le peintre libertaire Paul Signac (1863-1935) sous nom de « divisionnisme », mais c'est Georges-Pierre Seurat (1859-1891) qui en donna ses plus belles lettres aux noblesse avec des thèmes de bords de rivière ou de cirque, ou encore Les Poseuses, réalisé en réponse aux critiques émises sur sa technique -jugée trop froide-, où trois modèles nus posent devant une autre œuvre de l'artiste.

 

         Kan est depuis longtemps reconnu par le milieu du Street Art. Cette reconnaissance s'est étendue plus largement à la sphère de l'art contemporain, et l'artiste est désormais invité par les institutions artistiques à des expositions internationales ou à des projets à l'étranger, par exemple le Dubai Street Museum Project (2016) à l'occasion duquel l'artiste a enveloppé de 75 000 points de couleurs la façade d'un immeuble de quatre étages de Dubaï dans un maillage abstrait dévoilant une nouvelle facette de son talent. 

 

1 – Kan, Le street pointillisme de Kan où l’art de mêler pixel et graffiti, STRIP ART Le Blog, 15 février 2017

2 - ibid

 

                                                                                   A MAURICE RICHARD                                                                                                                                                                                                                                                                  Paris, 23 juin   [1870]

 

               Monsieur le Ministre,

               C’est chez mon ami Jules Dupré, à l’Isle-Adam, que j’ai appris l’insertion au  Journal officiel d’un décret qui me nomme chevalier de la Légion d’honneur. Ce décret, que mes opinions bien connues sur les récompenses artistiques et sur les titres nobiliaires auraient dû m’épargner, a été rendu sans mon consentement, et c’est vous, Monsieur le Ministre, qui avez cru devoir en prendre l’initiative.

               Ne craignez pas que je méconnaisse les sentiments qui vous ont guidé. Arrivant au ministère des Beaux-Arts, après une administration funeste qui semblait s’être donné à tâche de tuer l’art dans notre pays et qui y serait parvenue par corruption ou par violence, s’il ne s’était trouvé çà et là quelques hommes de cœur pour lui faire échec, vous avez tenu à signaler votre avènement par une mesure qui fit contraste avec la manière de votre prédécesseur.

               Ces procédés vous honorent, Monsieur le Ministre, mais permettez-moi de vous dire qu’ils ne sauraient rien changer ni à mon attitude, ni à mes déterminations.

               Mes opinions de citoyen s’opposent à ce que j’accepte une distinction qui relève essentiellement de l’ordre monarchique. Cette décoration de la Légion d’honneur que vous avez stipulée en mon absence et pour moi, mes principes la repoussent.

               En aucun temps, en aucun cas, pour aucune raison, je ne l’eusse acceptée. Bien moins le ferai-je aujourd’hui que les trahisons se multiplient de toutes parts    et que la conscience humaine s’attriste de tant de palinodies intéressées. L’honneur n’est ni dans un titre, ni dans un ruban ,    il est dans les actes, et dans le mobile des actes. Le respect de soi-même et de ses idées en constitue la majeure part. Je m’honore en restant fidèle aux principes de toute ma vie  ;    si je les désertais, je quitterais l’honneur pour en prendre le signe.

               Mon sentiment d’artiste ne s’oppose pas moins à ce que j’accepte une récompense qui m’est octroyée par la main de l’État. L’État est incompétent en matière d’art. Quand il entreprend de récompenser, il usurpe sur le goût    public. Son intervention est toute démoralisante, funeste à l’artiste    qu’elle abuse sur sa propre valeur, funeste à l’art    qu’elle enferme dans des convenances officielles et qu’elle condamne à la plus stérile médiocrité. La sagesse pour lui serait    de s’abstenir. Le jour où il nous aura laissés libres, il aura rempli vis-à-vis de nous tous ses devoirs.

               Souffrez donc, Monsieur le Ministre, que je décline l’honneur que vous avez cru me faire. J’ai cinquante ans, et j’ai toujours vécu libre. Laissez-moi terminer mon existence    libre ; quand je serai mort, il faudra qu’on dise de moi  : «  Celui-là n’a jamais appartenu à aucune école, à aucune église, à aucune institution, à aucune académie, surtout à aucun régime, si ce n’est le régime de la liberté    ».

               Veuillez agréer, Monsieur le ministre, avec l'expression de mes sentiments que je viens de vous faire connaître, ma considération la plus distinguée.

                                                                                                                                                                                                                                        Gustave Courbet

L'instant Courbet

                                Refus de la Légion d'honneur

Cette superbe lettre incarne mieux qu'aucune autre l'esprit libertaire et d'indépendance de Courbet, surtout vis-à-vis des autorités supérieures, qu'elles fussent académiques ou ministérielles. Le Journal officiel du 22 juin 1870 annonçait que Courbet allait recevoir le titre de chevalier de la Légion d'honneur. Le peintre n'était pas au courant de cette promotion qu'il n'avait évidemment pas demandé, et l'apprit du peintre Jules Dupré tandis qu'il séjournait chez lui à L'Isle-Adam. La lettre est adressée au ministre des Beaux-Arts Maurice Richard, en poste depuis moins de six mois, choisi par un Napoléon III à bout de souffle pour infléchir la politique artistique trop académique de ses prédécesseurs ; ce pourquoi Courbet précise ne pas être dupe de la manœuvre : rallier enfin au gouvernement le mouton noir de la peinture française, incessamment à jouer le trouble-fêtes par ses provocations picturales toujours plus audacieuses. Il a par ailleurs fondé sa réputation sur une double opposition, aux fadeurs illustratives et décoratives de l'art académique et à la tutelle de l'administration des Beaux-Arts qui chapeautait l'ensemble du processus créatif, de l'enseignement au règlement du Salon officiel. Accepter une décoration relevant de "l'ordre monarchique" l'aurait conduit non seulement à renier ses convictions artistiques, mais encore ses convictions politiques, viscéralement anti-bonapartistes et républicaines. Peut-être l'aurait-il accepté plus jeune, contrairement à ce qu'il affirme : à ses débuts, en quête de reconnaissance, il se plaignit souvent de ne pas recevoir de récompenses dignes de son talent et par ailleurs il en accepta volontiers en provenance de l'étranger (Belgique, Allemagne...). Seulement Courbet venait de fêter ses cinquante-et-an : cette lettre, publiée dans Le Siècle du 23 juin 1870, était pour lui le coup d'éclat magistral propre à effacer les années d'indifférence, voire de mépris, de l'administration impériale à son égard et à couronner, non sans une généreuse vantardise, sa liberté et son indépendance artistique. Cette posture vaniteuse allait pourtant bientôt lui porter préjudice : comment imaginer en effet qu'un an plus tard, presque jour pour jour, Courbet serait jeté en prison pour sa participation à la Commune ? Tous ses détracteurs s'empresseront de lui faire payer chèrement cette liberté de ton indigne...

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FEMMES LIBRES

         Peinturlurer FEMEN sur la poitrine nue, c'est lancer un cri de rage féministe à la face du monde. Femmes libres, libérées, en liberté, les Femen est un groupe "sextremiste" de femmes revendiquant haut et fort leur féminisme, leur athéisme et leur antifascisme dans des actions commando, leurs slogans radicaux le plus souvent exprimés sur leurs torses nus. Celle à laquelle Kan rend hommage sur toile, sous des airs de jeune fille en fleur, est une figure historique du mouvement, Inna Shevshenko, chef de fil des Femen ukrainiennes (pays de naissance du mouvement en 2008). En 2012, l'angélique blonde tronçonnait une croix orthodoxe pour protester contre l'arrestation des Pussy Riot en Russie. Menacée dans son pays, elle obtient l'asile politique en France en 2013. Elle pose pour une série de photos pour le Parisien dans le "centre d'entraînement" historique des Femen françaises à la Goutte d'Or.

         Du militantisme politique à l'exhibitionnisme artistique, une jeune artiste artiste conceptuelle suisse, Milo Moiré, se réapproprie l'idée du corps nu comme support d'expression écrite à l'occasion d'une performance lors de l’ouverture d’Art Basel (2014), qui consistait à visiter l'événement entièrement dévêtue, le corps agrémenté des mots de chaque vêtement dont elle devrait se voiler chaque partie de son corps (pantalon, culotte [panties], chemise [shirt], soutien-gorge [bra], veste [jacket] ). Il s'agirait -pour l'artiste- d'un acte féministe, louant la femme libre dans son corps et dans son esprit : mais, comme pour la plupart des actions-chocs des Femen, elle fut expulsée manu militari du salon d'art contemporain! Si l'effet artistique d'une telle prestation peut se légitimer, il a été relayé en second plan par l'effet médiatique : avec une telle plastique forcément, elle a enflammée le Web francophone qui fut inondé d'images de la jeune femme.

Kan

 

Femen

2016

Marqueur sur toile,

146 x 97 cm

42b Galerie d'art contemporain, Paris

Matthieu de Martignac

 

Inna Shevchenko

2013

Milo Moiré

 

The Script System

2014

Performance

Art Basel, Bâle

Kan

 

La Liberté guidant le peuple

2016

Marqueur sur toile

(19 412 points),

97 × 146 cm

 

 

A droite :

Eugène Delacroix

La Liberté guidant le peuple

(détail)

1830

Huile sur toile,

260 x 325 cm,

Musée du Louvre, Paris

1.Therry Savatier, Courbet, une révolution érotique, Bartillat, 2014, p.57
2-Valérie Bajou, Courbet, Adam Biro, 2003, p.311
3-Eugène Delacroix, Journal, 15 avril 1853

         Courbet a toujours revendiqué l’émancipation de l'homme comme base du progrès social et l'a exprimé avec la même ardeur que des poitrines nues : « [il] était un amoureux de la liberté absolue, un partisan de l'autonomisation de l'art, un anticonformiste, un libertaire » [1]. Libre aussi dans sa relation aux femmes, il ne portait pas néanmoins la gente féminine dans son ensemble en grande estime. Ses nus dépoitraillés de femmes n'ont aucune revendications politiques : en baigneuses ou en lesbiennes, ils n'ont que des intentions esthétiques du registre de la sensualité, sinon de l'érotisme. Il était conscient que "l’œil innocent n'existe pas" [2] et que, même en allégorie de Liberté, la poitrine mise à nue a vocation à stimuler le regard scopique du regardeur, ce regard de voyeur qui renvoie nécessairement -selon Freud- à la pulsion sexuelle. Le critique d'art allemand Eduard Fuchs, dans un essai sur l'érotisme, explique que Courbet peint les femmes comme "un délicieux repas érotique" à faire déguster aux hommes... De fait, Courbet est moins hypocrite à cet égard que les romantiques et les académiques : il ne fait pas mystère que ses femmes nues sont des objets de voyeurisme. Ce qui n'en fait pas un artiste féministe avant l'heure, mais qui en fait par contre un artiste subversif, libre de rompre avec toute tradition existante. Sa désacralisation réaliste des corps de femmes perturba jusqu'à Delacroix qui resta perplexe devant ses Baigneuses : « J’avais été, avant la séance, voir les peintures de Courbet. J’ai été étonné de la vigueur et de la saillie de son principal tableau ; mais quel tableau ! quel sujet ! La vulgarité des formes ne ferait rien ; c’est la vulgarité et l’inutilité de la pensée qui sont abominables ; et même, au milieu de tout cela, si cette idée, telle quelle, était claire ! Que veulent ces deux figures ? » [3].

         Le nu ci-contre a été réalisé dix ans après Les Baigneuses qui firent tant scandales au Salon de 1853 ; il est de la même année que le sulfureux Femme nue couchée dévoilant ses aisselles, velues ; il précède de deux ans seulement L'Origine du monde. Ce n'est pas un nu romantique en ce qu'il ne participe d'aucune dramaturgie, il n'est pas académique en ce qu'il n'est ni une déesse ni une nymphe, il est même d'un réalisme nuancé en ce que le peintre a adouci la radicalité de son modelé habituel. Ce torse nu ne porte évidemment aucune autre revendication que celui de sa liberté propre de s'offrir aux yeux des autres : ces seins dégagés en conscience, ce petit sourire, ce regard droit dans les yeux témoignent de cette impudeur assumée, qui s'exhibe en connaissance de cause, qui se donne en "délicieux repas" aux regards gastronomes.

         Ces jolis torses en liberté font écho à celui que Delacroix dénuda dans son allégorie de La Liberté guidant le peuple. Figure centrale du tableau, avec son profil de statue antique, la fille du peuple entraînant les révolutionnaires de 1830, bonnet phrygien sur la tête et mèches au vent, exhibe avec fierté sa poitrine comme une revendication libertaire et féministe. Les bourgeois de l'époque virent de la vulgarité dans cette exhibitionniste, qui avait en plus le tord d'être pileux aux aisselles (une touche réaliste dans une oeuvre romantique). Même s'il n'est pas peinturluré de mots sur ses seins, la fière Liberté de Delacroix accrédite l'idée que la poitrine nue de la femme est bien, hier comme aujourd'hui, support de revendications politiques. Des revendications qu'elle n'entend d'ailleurs pas porter qu'en manifestant, mais bien par la lutte, comme en témoigne le fusil à baïonnette qu'elle tient fermement en main gauche. Autre temps, autres mœurs, mais même volonté de s'affranchir des conservatismes les plus réactionnaires.  

Gustave Courbet

 

Femme nue à la branche de fleurs

1863

Huile sur toile,

The Metropolitan Museum of Art,

New-York