Gilles Traquini

Ne m'oublie pas

2002

Huile sur toile

200 X 200 cm

Gilles TRAQUINI

(né en 1952)

Né en Algérie, Gilles Traquini a fait ses Beaux-Arts à Valence avant d'être diplômé de l'Ecole Supérieure des Beaux Arts de Marseille, où il enseigne dorénavant. S'il ne dédaigne pas travailler différents médiums (sculpture et vidéo notamment), il reste avant tout peintre. Il peut travailler sur de très grands formats, comme pour certaines toiles de sa série Chromos, autant que de très petits formats, avec de nombreux dessins. Dans un cas comme dans l'autre, les motifs du paysage avec montagne et cabane, et celui de l'arbre, reviennent souvent dans son œuvre, traité à l'huile, à l'acrylique ou en collages.

 

 

 

O TEMPORA, O MORES

 

 

 

      Gilles Traquini ne fait pas dans la demie mesure : lorsqu'il rend hommage, il voit grand. Très grand (ici exposé à la Galerie Helenbeck à Nice). Très très grand... En 2002, il peint le sexe féminin dans la pose de L'Origine sur une toile de deux mètres sur deux ! Soit quatre fois l'original ! Ce n'est plus un corps qui s'expose à nous, c'est un paysage ; ce n'est plus une toison, c'est une pelouse ; que dis-je une pelouse, c'est une prairie ! Une steppe ! Cet horizon attire, le volume fait attractivité. Et nous voilà bien petits face à cette image qui rend l'intime à l'état d'ostentation. Lorsque L'Origine du monde gagna les collections d'Orsay, en 1995, il fut placé au milieu de grands formats de Courbet qui l'écrasaient, le rendait presque invisible. Ici, c'est le sexe de Traquini qui écrase, qui rend invisible ce qui l'entoure. Avoir un sexe de deux mètres sur deux en gros plan, comme ça, sous le nez, ça ne laisse pas indifférent... Difficile de ne pas y accrocher le regard ! O tempora, o mores...

 

      Existe-t-il une loi scientifique qui calcule la proportionnalité du format sur l'émotion du regardeur ? En d'autres termes, le fait de quadrupler le format de L'Origine quadruple-t-il exponentiellement la perception que l'on en a ? Le tableau est à l'origine d'une anecdote qui peut nous aider à répondre. Nice, Galerie Helenbeck, 16 janvier 2006 : Gilles Traquini expose. « Dimanche on installait les tableaux de l’exposition. On faisait des essais. On regardait ce que cela donnait en vitrine. Deux femmes [d'une trentaine d'année...] logeant dans la même rue sont entrées énervées, m’ont traitée de pornocrate. On a voulu calmer le jeu mais dix minutes plus tard les policiers sont arrivés. Ils nous ont demandé d'enlever le tableau de la vue des passants selon une loi s'apparentant à un attentat à la pudeur » [2], témoigne Chantal Helenbeck, l'une des galeristes. L'objet du délit ? Le fameux grand format du pubis gris-bleu visible depuis la vitrine. Les deux galeristes, ne voulant pas faire davantage de remous, s'auto-censurent, voilant leur vitrine et y apposant un bandeau "Collection privée – interdit aux moins de 18 ans". O tempora, o mores...

 

      Le fait divers rappelle, s'il y a lieu d'être, qu'un sexe de femme n'est pas un objet neutre, et moins encore sa représentation. Courbet avait, de son temps, porté la représentation du sexe féminin à la limite du possible ; mais, celle-ci n'était pas dédiée à trôner sur les cimaises des musées : c'était une œuvre privée, destinée à une "consommation" privée. Maxime Ducamp, écrivain et critique du XIXè siècle, fit partie des privilégiés qui eurent accès à L'Origine du monde, préservée derrière le rideau vert de Khalil-Bey. Il conclue son expérience par ces mots : « L'homme qui, pour quelques écus, peut dégrader son métier jusqu'à l'abjection, est capable de tout [...]. Il est un mot qui sert à désigner les gens capables de sortes d'ordures, dignes d'illustrer les œuvres du marquis de Sade, mais ce mot je ne puis le prononcer devant le lecteur, car il n'est utilisé qu'en charcuterie » [3]. Une indignation qui rejoint celle des ligues de vertu niçoises : comme quoi, quel que soit le tempora, mores reste.

 

      Gilles Traquini n'en est pas à sa première exposition, mais il est à sa première censure. « Il n'y avait dans sa démarche ni stratégie de provocation gratuite, ni arrière-pensée commerciale. C'est un artiste qui conduit à travers ses toiles une réflexion qui l'occupe depuis plus de dix années sur la peinture et, notamment, L'Origine du monde » [4]. Son hommage à Courbet, par ce monochrome gris-bleu, fait daguerréotype. Il nous renvoie aux images licencieuses qui fleurirent dès l'invention de la photographie et dont Courbet possédaient de nombreux exemplaires dans son atelier (Traquini  signe d'ailleurs une version, façon daguerréotype).Traquini fait le chemin inverse du maître coloriste. En quadruplant son format, il renverse aussi la nature du regard envisagé par Courbet pour la lisibilité de son œuvre -l'intime-; il en donne une lecture surdimensionnée, qui accentue d'autant la surdétermination de l'organe féminin voulu par Courbet.

 

      Chez Traquini, le lien avec le maître d'Ornans semble comme le fil rouge de son œuvre. Déjà, dans les années 1995-1996, il a réalisé plusieurs versions de L'Origine du monde en petits formats, dans lesquelles la reproduction du sexe féminin est recadrée à l'intérieur d'un cercle, à la mode du tondo, dispositif accentuant l'effet de voyeurisme, car donnant l'impression au regardeur de surprendre son sujet par un trou de serrure. Il en a fait aussi une version vidéo dans laquelle il donne le point de vu du sexe sur le regardeur : il s'agit d'une reconstitution d'un intérieur de vagin dont la fente ouvre sur le regard d'un homme qui la scrute. Sur la page d'accueil de son site internet, trois œuvres sont posées comme trois cailloux jalonnant le chemin artistique de l'artiste. Une vague, une scène de chasse, deux thèmes chers à Courbet ; et bien sûr, sa version de L'Origine intitulée Ne m'oublie pas, formule qui pourrait être le cri de ralliement de tous les "rendeurs d'hommage", stipulant qu'il est impératif de ne pas oublier les icônes historiques et leurs créateurs. A moins bien sûr que ce ne soit une injonction beaucoup plus privée faite au sexe qui lui servit de modèle, possiblement un sexe d'amante, comme était peut-être aussi pour Courbet sexe d'amante son modèle de L'Origine... [5].

 

         O tempora o mores...

 

 

 

 

1 – Miguel Egaña, Origine du monde/origine de l'art, dans Quoi de nouveau sur l'Origine, La Lettre volée, 2010, p. 13

2 – Site NicePremium, Censure à la Galerie Helenbeck à Nice

3 – Maxime Du Camp, Les Convulsions de Paris, Paris, Hachette, 1881, 5è édition, tome II, pp. 189-190

4 - Thierry Savatier, L'Origine du monde, histoire d'un tableau de Gustave Courbet, Editions Bartillat, 2009, p. 257

5 – Pour certains historiens d'art, le sexe de L'Origine serait celui de Jo, la Belle Irlandaise (portrait de 1866, Metropolitan Museum of Art), à savoir Joanna Hifferman, qui vint à Courbet en tant que maîtresse du peintre américain Whistler et dont Courbet fit aussi sa maîtresse. Elle lui servit aussi de modèle pour sa sulfureuse toile saphique Le Sommeil, réalisée comme L'Origine pour le diplomate ottoman Khalil-Bey.

 

 

 

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A

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N

1.Jean Vautrin, Voyage immobile (de Kléber Bourguignault), dans le recueil Baby Boom, 1985, p. 120)
2.Alain Jean-André, Mise en scène de la peinture, Chroniques de la Luxiotte (site La Luxiotte), novembre 2004

Gustave Courbet

 

Le Chasseur à l'affût

vers 1864

Huile sur toile,

65.5 x 81 cm,

Collection particulière

SCANDALEUX TRAQUINI

         Scandaleux, Traquini ? On vient de voir que le scandale qu'il a suscité avec sa version de L'Origine (voir ci-dessus) était indépendant de sa volonté. Son travail est loin de vouloir susciter la provocation pour la provocation ; il se situe sur un autre registre. Comme Courbet, Gilles Traquini aime l'immersion dans les grands espaces, la nature vierge, presque primitive, presque idéale. Montagne, lac, forêt... tous les archétypes de l'iconographie du paysage se condensent dans ses compositions, parfois en grand format monochrome (ci-contre), parfois en tondi colorés dont le kitsch frise avec la caricature, le tout avec un décalage certain sur les préoccupations conceptuelles de l'art contemporain. Décalage évidemment assumé par l'auteur qui intitule sa série chromos, du nom de ces images colorées reproduites en lithographie, mais dont la définition s'est réduite à des images aux couleurs criardes de mauvais goût. Ces paysages donc, montagne, lac, forêt constituent "toute une gamme de chromos dont le pathos exemplaire avait pour vocation de fournir l'indispensable support coloré à des clichés " iconographiques [1, phrase en partie empruntée à l'excellent Vautrin qui ne l'avait pas écrite pour Traquini, mais qui lui va si bien...]. Clichés, pathos, chromos... il y a, dans le travail de Traquini, une volonté de dérouter, plaçant le spectateur "le cul entre deux chaises", celle du classicisme suranné de la peinture du paysage et celle d'une démarche conceptuelle tendant à interroger : pourquoi ce paysage naturel ? Pourquoi cette homme au milieu ? Et puis qui est-il, qu'y fait-il ? Est-il un chasseur ?  "La toile Courtesy the Museum of modern art, New York me semble condenser les intentions de cette peinture « à double sens », à la fois pratique d’une technique et travail conceptuel : on y voit un homme vu de dos (un chasseur ?) devant un plan d’eau entouré par les arbres d’une forêt ; représentation bucolique qui utilise des gris, avec la phrase du titre estampillée en brun dans la partie basse du tableau" [2]. Cette critique a été rédigée à l'occasion d'une exposition de Traquini intitulée Collections publiques & collections privées : lorsque l'installation de son hommage à L'Origine du monde fit scandale à la galerie Helenbeck, les galeristes apposèrent en gros sur la vitrine : Gilles Traquini, Collections privées, Collections publiques, interdit aux moins de 18 ans, avec Collections publiques barré. Si Traquini interroge sur la frontière entre image d'Epinal / oeuvre d'art, sphère publique / sphère privée, il ne le fait pas dans l'intention de faire le scandale, ce qui le démarque des intentions d'un Courbet. 

Gilles Traquini

 

New-York

2002

Huile sur toile,

250 X 200 cm

SCANDALEUX COURBET

Amateur de nature et de chasse, Courbet réalisa beaucoup de tableaux de gibier et de chasseurs dans les forêts de son Jura natal. Dans la toile présentée ci-dessous, on retrouve l'idée  du personnage écrasé par la nature ; mais là point d'ambiguïté, point de double-sens ni d'invitation au questionnement : c'est bien un chasseur sur le point de tirer sur son gibier. Les scènes de chasse de Courbet sont des scènes réalistes ancrées dans des paysages réalistes. La provocation n'était pas de mise : le but était de leur trouver un acquéreur qui s'y retrouverait. Ces scènes d'intimité cynégétique dans une nature publique étaient destinées à trôner dans les salons ou antichambres des bourgeois qui s'adonnaient à cette activité. L'intention de Courbet ne fut pas la même lorsqu'il devait exposer : toute sa carrière d'exposant se fonda en effet sinon sur le scandale, du moins sur le bouleversement des codes artistiques en vigueur. Il savait que son excellente technique -notamment de peintre naturaliste- ne suffisait pas à lui garantir une réputation autre qu'académique, et que pour "trancher avec la concurrence" il lui faudrait provoquer. Cette provocation, au fil des expositions, devint sa marque de fabrique, y compris dans sa tenue vestimentaire de bohème et sa barbe broussailleuse qui exaspéraient critiques et caricaturistes. Et l'immense fatuité qu'il avait de sa personne contribua à nourrir cet esprit de provocation qui le mit en lumière (pas toujours positivement) sur la scène artistique. D'ailleurs, son premier grand manifeste réaliste -Un Enterrement à Ornans- relève de cette stratégie puisqu'il savait que l'utilisation du grand format pour une scène de vie villageoise "sans intérêt" allait défrayer la chronique. On peut même prétendre que Courbet cherchait à provoquer parce que la provocation payait (voir lettre ci-dessous). Ce fut indubitablement le cas pour une toile intitulée Le Retour de la conférence, toile dans laquelle il peint un groupe de religieux revenant, saouls comme des cochons, d'une conférence. L'intention fermement anticléricale de l'oeuvre se doublait de celle de vouloir intentionnellement choquer le public bourgeois des expositions parisiennes. Son refus au Salon de 1863 "pour cause d'outrage à la morale religieuse" était prémédité par

l'auteur qui s'en réjouit ouvertement. La provocation avait fait mouche et il organisera son exposition "privée" moyennant paiement d'une entrée. On peut dire que ce tableau eut le destin inverse de L'Origine du monde qui, destinée à la sphère privée, finit sa carrière dans le domaine public. Destiné au public, Le Retour de la conférence finit sa carrière -au sens propre- dans l'initiative privée d'un catholique scandalisé qui ne s'en serait fait l'acquéreur que pour mieux le détruire (il n'en existe plus que des copies et gravures). Comme quoi trop de provocation peut tuer la création !

 

                                                                    A ALBERT DE LA FIZELIERE

                                                                                                                                                                                       [Saintes, 23 avril 1863]

         [...] J'avais voulu savoir le degré de liberté que nous accorde notre temps. J'avais envoyé un tableau de curés, bien senti  : le Retour de la Conférence. Ça correspondait pas mal avec l'insulte que l'empereur m'a faite l'an passé, d'autre part avec ce qui se passe  vis-à-vis des cléricaux.

         Le tableau a porté juste, est allé droit à son auteur. Il a été dépendu et rependu trois à quatre fois. En parlant à Walewski on pourrait peut-être l'accrocher une cinquième fois.  J'avais fait le tableau pour qu'il soit refusé. J'ai réussi. C'est comme cela qu'il me rapportera de l'argent. Pourtant, considérant l'effroi qu'il produit, il serait comique de forcer la main à l'administration. [...]". 

 

                                                                                                                                                                                                                                             G. Courbet

L'instant Courbet

                                Le scandale, ça paie !

Cette lettre sonne comme un joyeux "aveu de provocation". Elle montre un Courbet tout à la joie de susciter le scandale. Il ne pouvait imaginer une seule seconde que le très conservateur Salon exposât le Retour de la Conférence, ode anticléricale roublarde et sans nuance. Il ne nie d'ailleurs pas l'avoir réalisé dans l'intention d'un refus fracassant, ni la motivation bassement pécuniaire qui préside in fine à cette stratégie (le peintre d'Ornans a toujours eu une relation compliquée avec l'argent). Cette lettre témoigne qu'il avait compris avant d'autres ce que peut rapporter de faire le buzz. Le destinataire de cette lettre, Albert de la Fizelière, était critique d'art et littéraire, mais  Courbet se targua de son "coups" médiatique auprès de bien d'autres interlocuteurs, preuve qu'il en était très fier. Les premières lignes nous indiquent qu'il a fait ce scandale par esprit de vengeance, pour répondre à "l'insulte que l'empereur m'a faite" : Courbet pensait en effet que Napoléon III, peut amateur des frasques du peintre, aurait personnellement rayé son nom de la liste des artistes à décorer à l'occasion du Salon de 1861. Son idée était bien entendu de mettre l'administration dans l'embarras, et son représentant direct, Alexandre Walewski, ministre d'Etat, responsable de l'Administration des Beaux-Arts et, pire que ça, fils naturel de Napoléon Ier. Or, il ne faut pas ignorer combien l'anti-bonapartisme de Courbet était moteur dans sa relation conflictuelle avec l'establishment artistique de son époque. Dans une autre lettre, il écrivait : j'espère que l'Empereur "a reçu ce tableau en pleine figure". Sans commentaire...

 

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