Deborah de

Robertis

Miroir de l'Origine

 

2014

 

performance

 

Déborah de ROBERTIS

(né en 1984)

Deborah De Robertis est une artiste performeuse luxembourgeoise. Depuis le début des années 2010, elle s'est fait une spécialité d'interroger le regard porté sur le sexe de la femme en produisant des photographies dans lesquelles elle exhibe frontalement la vulve. En reprenant la pose dans des musées, elle convoque le scandale et soumet le public à la performance.

 

 

 

 

BAUBO ATTITUDE

 

 

            C'est l'histoire d'une Baubo. Bourgeois-bohême, peut-être. Ecarteuse de cuisses, à coup sûr. Montreuse de vulve, assurément. Bref, une Baubo, quoi. La scène se passe à Eleusis, où d'étranges mystères sont initiés. Déméter, la déesse de la terre, est remplie de chagrin : sa fille, Perséphone a été enlevée par le bourrin Hadès. Désespérée, elle refuse le remontant que lui offre l'officiante Baubo. Alors celle-ci, pour la dérider, retrousse son péplos, écarte les jambes et lui montre largement sa vulve. Le spectacle redonne gaieté à la déesse qui accepte finalement la mixture. Moralité : le sexe de la femme exhibé fait rire...

            Le 29 mai 2014, la performeuse Déborah de Robertis fait sa Baubo (mais ça n'a pas faire rire les gardiens). Elle se pointe au musée d'Orsay dans une robe dorée comme le cadre du Courbet. Sans culotte -détail fondamental. Assise devant L'Origine du monde, elle retrousse sa robe dorée, comme Baubo son péplos, s'assoie bien droite de dos, écarte bien largement les jambes, et vient encore accentuer l'exhibition vulvaire en venant écarter les lèvres avec ses mains. Figée dans sa pose, elle fixe alors le public. Ô scandale...

            Le scandale, un Courbet n'était pas sans aimer le manier aussi. Quand il peint, dans Le Retour de la conférence, un groupe de curés complètement ivres revenant d'une "conférence" bien arrosée, il sait qu'il fera scandale et se réjouit de pouvoir lui rapporter de l'argent. L'objectif est donc clair : faire scandale pour tester le seuil de tolérance du système tout en en tirant financièrement profit. La performance en général, Déborah de Robertis en particulier, s'inscrit dans cette stratégie : filmée, sa performance scandaleuse a fait le buzz sur internet et multiplié les articles de presse.

            Depuis le début des années 2010, la grande passion de Déborah est de se faire photographier les jambes écartées -et sans culotte, vous l'aurez compris-, en écartant largement la vulve avec les mains. Un travail intitulé Mémoire de l'Origine. Il y a plusieurs niveaux de lecture de sa performance d'Orsay.

            Premier niveau : montrer son sexe en écartant bien les lèvres. Cela tient de l'exhibitionnisme pur et simple. D'ailleurs, arrêtée par la police à l'issue de sa prestation, elle s'en est tiré avec un simple rappel à la loi qui devait porter certainement sur quelque chose comme l'attentat à la pudeur.

            Deuxième niveau : montrer son sexe devant le tableau de Courbet. Selon l'artiste, sa démarche échappe précisément à l'exhibitionnisme car se produisant dans le cadre d'un musée et étant acte de création. L'exposition de ses organes génitaux ne répond sans doute pas à une exhibition de vie intime, mais tient davantage de la performance, pratique artistique publique : "La performance est une façon d'en appeler directement au public, de heurter l'auditoire pour l'amener à réévaluer sa propre conception de l'art et de ses rapports avec la culture" [2].  Dans ce cadre, on pouvait légitimement penser que l'artiste, en exhibant son sexe devant le sexe exhibé par Courbet, voulait nous amener à réévaluer notre conception à l'égard de L'Origine du monde, considérant peut-être celle-ci comme une réduction phallocrate de la féminité ; et le fait d'imposer avec largesse au spectateur de l'Origine la vision crue de son pendant de chair dépourvu de toute esthétique pouvait relever d'un manifeste féministe nous poussant à dépasser l'esthétique du tableau pour n'en dénoncer que l’obscénité crue, celui d'une femme objet avant l'heure. Et redonner au modèle de chair bafouée un visage. Raté : point de féminisme là-dedans (c'est l'artiste qui le dit).

            Dans un article [3], le critique d'art Jérôme Lefèvre y voit lui, plutôt, une critique des institutions, notamment une remise en question du musée dans la transmission de l'art, ou celle de la fonction de l'art au sein des institutions culturelles et politiques. D'autres peuvent y voir une véritable activation de l’œuvre de Courbet, nous incitant à considérer celle-ci avec une autre réalité que celle à laquelle nous nous étions habitués depuis 120 ans ; donner vie au sexe de Courbet ne relèverait pas de l'exhibition mais d'un hommage au sexe féminin, au sexe de la femme, de toutes les femmes (comme celui de Courbet, puisqu'il n'a pas de visage).

            Oui mais le sexe de Déborah a un visage... Et le visage de Déborah, des yeux... Compliqué, compliqué... : « il y a un « trou » dans l’histoire de l’art, le point de vue absent de l’objet du regard. Dans sa peinture réaliste, le peintre montre des cuisses ouvertes, mais le sexe reste fermé. Il ne dévoile pas le trou, c’est-à-dire, l’œil. Je ne montre pas mon sexe, mais je dévoile ce que l’on ne voit pas dans le tableau, l’œil du sexe, le trou noir, cet œil enfoui, ce néant, qui au-delà de la chair répond à l’infini insoutenable, l’origine de l’origine. Face à la surexposition du sexe dans notre monde contemporain, il n’y a plus rien à dévoiler, sauf l’annonce d’un monde nouveau où les grands maîtres se laissent regarder par les femmes. Je propose le miroir inversé du tableau de Courbet, qui nous rappelle que l’histoire se raconte dans le deux » [4].

            L’œil, bien sûr... Ce fameux œil-sexe de la femme, celui décrit par Bataille dans Histoire de l’œil, celui illustré par Hans Bellmer dans Unica, l’œil-sexe. Ce sexe là est un œil qui nous regarde, qui analyse notre réaction, qui nous renvoie à notre voyeurisme. Le voyeurisme des visiteurs du musée d'Orsay...

            Et nous voilà au troisième niveau de lecture, précisément : se faire filmer en train de montrer son sexe devant des spectateurs de L'Origine du monde. Il y a là sans doute une volonté de fixer l’événement pour la postérité et la diffuser au plus grand nombre ; rien de plus normal, c'est le lot de la plupart des performances, étant éphémère et gratuite. Le va et vient de la caméra entre le sujet et les spectateurs fait intervenir précisément ces derniers comme acteurs à part entière ; filmer leur réaction semble finalement la vraie finalité de la performance. En fait d'"œil du sexe", l'artiste veut parler du "point de vue du sexe", comme s'il était œil ou caméra, regardeur du regardeur, ou plutôt le point de vue de celle qui se fait regarder le sexe : jeux de miroir, celui du voyeuriste dans le miroir de l'exhibitionniste, de l'exhibitionniste dans celui du voyeuriste, voyeuriste et exhibitionniste dans celui de la caméra... Le sexe dévoilé est là pour déstabiliser, l'"œil" pour filmer les réactions des déstabilisés. S'il y a réaction -agressivité des gardiennes pris au dépourvu, applaudissements, curiosité, dégoût, yeux baissés de gêne...-, c'est bien qu'il y a œuvre, semble nous le soumettre l'artiste [5].

            Enfin, quatrième niveau : se faire filmer en train de montrer son sexe devant L'Origine du monde et intégrer aux images une bande son. La performance finale est en effet accompagnée par la voix préenregistrée de l'artiste, qui répète comme une litanie les mots « Je suis l'origine / Je suis toutes les femmes / Tu ne m'as pas vue / Je veux que tu me reconnaisses / Vierge comme l'eau / Créatrice du sperme », avec l'Ave Maria de Schubert en fond sonore. Et comme il n'y a pas de limite au questionnement (sans réponse), on trouve aussi -paraît-il- cette batterie de questions soulevées par la bande son : "Qu’est ce qu’être vierge si le sperme est pur comme l’eau ? Qu’est ce qu’être vierge si l’on considère que le sperme est aussi créé par la femme ? Qu’est qu’être vierge, si l’on considère que le sperme est créé par la vierge elle-même ?" [6]. Pas facile d'être Baubo...

            45 ans plus tôt, la performeuse autrichienne Valie Export, dans un fort contexte de révolte féministe, entre dans une salle de cinéma porno à Munich, vêtue d’un pantalon généreusement troué au niveau de l’entrejambe. L’artiste se met à déambuler devant le public, le sexe à l’air et munie d'une mitraillette, annonçant que son sexe était à la disposition du public. Or, ce dernier, pourtant venu pour voir du sexe, préféra vider les lieux devant l'image vraie du sexe féminin, prouvant que la confrontation à la réalité vraie de la sexualité féminine est plus difficile à soutenir -au moins pour les pornophiles- que la distanciation qu'apporte aux rapports sexuels le film pornographique. Voyeurs vus dans leur voyeurisme : œil du sexe, quand tu nous fixes...

 

 

           

1 – Courbet, dans Courbet, de Manuel Jover, Editions Terrail, 2007, p. 178.

2 - Roselee Goldberg, La performance, du futurisme à nos jours, Éditions Thames & Hudson sarl, collection L’Univers de l’art, Paris, 2001

3 - dust-distiller.com, 18 juillet 2014

4 – ibid 3

5 – Il est difficile d'analyser la réaction de la foule, car ce n'est pas une réaction argumentée. Comment interpréter par exemple les applaudissements ? Applaudir pourquoi ? Parce que c'est osé ? Parce que c'est beau ? Parce que c'est transgressif ? Parce c'est marrant...? Parce que c'est si destabilisant que taper dans les mains n'est pas plus ridicule que de baisser les yeux ? Par ailleurs, ceux-là qui applaudissent ont-ils saisis d'emblée le concept d'"oeil du sexe"...?

6  – Deborah de Robertis, propos recuillis par Louise Pothier, Le Plus de l'Obs, J'ai exposé mon sexe devant "l'Origine du Monde" : mon geste n'a rien de transgressif, 12/06/2014

 

E

X

P

A

N

S

I

O

N

S

 

 

 

 

 

 

1-Présentation de l'exposition Bettina Rheims, site de la Maison eurpéenne de la photographie

2 et 3-Deborah De Robertis : art, ketchup et exhibition sexuelle, Brain Magazine, 30 mars 2016

PORTRAITS EROTISEES

         Parmi les dernières performances de Déborah de Robertis, le 27 mars 2016 : la Maison européenne de la photographie organisait une grande exposition consacrée à la photographe française Bettina Rheims, intitulée Moderns Lovers. « Ni thématique ni chronologique, ce parcours sensible s’attache à mettre lumière les obsessions de Bettina Rheims autour de son sujet de prédilection : la femme, dans tous ses états. La féminité, questionnée, exposée, magnifiée est le fil rouge [...] » [1]. Parmi les féminités magnifiées, Monica Bellucci, dans un grand format torride de sensualité, où l'actrice verse (presque) nonchalamment du ketchup sur ses spaghettis : banal s'il en est, ce geste domestique prend, avec ce corps gainé dans une robe de cuir rouge au décolleté plongeant, ces lèvres écartées sur un ongle rouge, une dimension érotique torride. Monica, en fixant l'objectif de la photographe et au-delà en défiant le regard du spectateur, semble jouer de cette sensualité exacerbée et assumer son émancipation de femme libre, libre de faire participer -non sans malice- sa plastique de vamp à un petit théâtre subversif destiné à éveiller les pulsions scopiques du regardeur ; mais cette mise en scène d'une féminité exacerbée dans une fausse banalité du quotidien peut aussi apparaître anti-féministe, car archétype de la femme en tant qu'objet de fantasme et support de consommation érotique.

         Dimanche 27 mars 2016, jour de Pâques. Dans la salle n°2 bondée de l'exposition Bettina Rheims, Déborah de Robertis déboule, vêtue d'une réplique en skaï rouge de la robe de Monica, et se plante juste devant le portrait de cette dernière : dézippant sa robe, poitrine nue, petite culotte noire et cuissardes à talons hauts, elle commence à se verser du ketchup en bouche en si grandes quantités que le produit se répand sur tout le corps : « Elle se déhanche sur une bande-son signée DJ Idem Big Factory Records, ponctuée de gémissements et de rires, où sa voix scande en boucle "I Want You To Lick My Ketchup". Dans une parodie de peep-show, l’artiste luxembourgeoise s’effeuille, les seins couverts de cache-tétons strassés, au rythme des applaudissements d’un public complice convié pour l’occasion. Au sol, à quatre pattes, elle offre ses fesses en string qu’elle asperge de sauce écarlate.  » [2]. Objectif : mettre le "spectateur d'érotisme photographique" en prise direct avec un corps érotisé à l'excès, avec la violence qu'une telle mise en pâture exhibitionniste peut entraîner. « J’ai choisi cette photo car il m'a semblé qu'elle reproduisait tous les codes publicitaires actuels de manière littérale. Dans ma performance, je réinterprète cette photo en mettant l'institution au service de ma nudité », explique Deborah De Robertis [3]. Résultats : vingt-quatre heures de garde-à-vue et une convocation chez le juge pour exhibition sexuelle ; convocation à laquelle l'artiste n'a pas répondu, au motif que l'exhibition sexuelle ne s'applique pas à une oeuvre d'art.

Déborah de Robertis

 

I Want You To Lick My Ketchup

27 mars 2016

Performance,

Maison européenne de la photographie

Vincent Corpet

 

3514 P 16 II; 5 III 10 h/t 129x149

Bettina Rheims

 

Breakfast with Monica Bellucci

 

Novembre 1995, Paris

Photographie

Gustave Courbet

 

La Femme aux bijoux

 

1867

Huile sur toile, 81 x 64 cm

Musées des Beaux-Arts de Caen

Filippo Lippi

 

Vierge et l'Enfant

1440
 

Tempera sur panneau, 79 x 52 cm
National Gallery of Art, Washington

         Erotiser le portrait d'une femme tient d'une forme d'amour, d'une histoire de désir, avoué ou non. Pour certains, Bettina Rheims est la photographe qui a sacralisé la femme ; pour d'autres, elle en a fait des parangons de femmes artificiellement idéalisées. Mais à la base de son travail, personne ne peut nier son obsession pour le sujet féminin. Comme Courbet. Comme, bien avant lui, le peintre florentin Filippo Lippi. Lippi, chapelain d'un couvent de Prato, choisit parmi ses religieuses la figure idéale pour peindre le portrait de la Vierge : il choisit Lucrezia Buti, issue d'une grande famille florentine, en tombe amoureux, la séduit, l'engrosse et l'enlève... Après moult péripéties, le peintre et le modèle sont relevés de leurs vœux ecclésiastiques pour vivre leur amour au grand jour. Les nombreuses Vierges peintes par Lippi portent de ce jour les traits de sa jeune et belle épouse, et la passion qui lui voue transparaît dans la magnificence du visage : érotiser par cette petite moue mélancolique, ses Madones n'ont assurément rien de vierges.

Quant à Courbet, dans ce portrait de femme pas précisément identifié (la maîtresse de son ami et critique Champfleury pour les uns, l'actrice et demi-mondaine Blanche d'Antigny pour les autres), il rend indubitablement hommage à la femme, en tant qu'être de coquetterie et de grâce. La Dame aux bijoux est, à se façon, une érotisation de l'image de la femme à son époque : tout, dans cette composition, renforce la féminité du sujet, la boîte de bijoux, attribut par excellence de la féminité, la délicatesse de la main, la chevelure blond roux nonchalamment nouée, la nuque, l'épaule et le haut de la gorge nues, et les volutes du corsage dénoué. La femme est ici présentée dans son intimité, mis à distance du spectateur par son profil et son occupation, et donc offerte complètement au regard scopique qui a tout le temps de se nourrir de sa sensualité. En quelque sorte, elle est une Monica Belluci du XIXè siècle : une féminité exacerbée par le prisme de l'artiste, objet de fantasme et de désir, à son corps défendant ou non.

 

                                                                                 A JULES CASTAGNARY

                                                                                                                                                                                                      Ornans, Mardi 6 octobre 1868

         Mon cher Castagnary,

        Vous pouvez vous  servir de cette lettre pour retirer de mon atelier les portraits de Caroline, dans la bagarre du départ j'ai oublié de les vernir.

         Madame Faiquart à St-Voust par la Louvière, Belgique, me demande à acheter la Dame aux bijoux de l'exposition de Gand. Répondez d'une façon aimable car elle demande aussi les Chevreuils à la rivière que je lui ai fait sept mille F. Quant à votre femme, vendez-lui si vous voulez, je vous ferai autre chose. Ça  vous regarde. Elle vous appartient. Je vous attend cet hiver à Ornans. Vous m'écrirez.

         Tout à vous. Cette dame va vous écrire.

 

                                                                                                                                                                                                                                             G. Courbet

L'instant Courbet

                                Ça  vous regarde

Comme souvent, Courbet est allé se ressourcer au pays, passer automne et partie de l'hiver à Ornans. Le peintre évoque une collectionneuse belge intéressée par deux tableaux de Courbet sur les douze exposés par le peintre au Salon de Gand, ouvert le 3 septembre 1868 : il s'agit d'un tableau animalier aujourd'hui au Texas, et un portrait de "votre dame" : la Dame aux bijoux pourrait donc être la maîtresse du destinataire de la lettre, Jules Castagnary. Cet avocat et homme politique, qui était aussi critique d'art, rencontra Courbet en 1860 et le soutint jusqu'à sa mort. La toile avait été exposée l'année précédente dans l'exposition personnelle voulue par le peintre, place de l'Alma, en marge de l'Exposition universelle. Il aurait donné la toile à Castagnary à la suite de cela. Propriété de son ami, il pouvait difficilement le vendre sans son accord ; on sait néanmoins que Castagnary ne céda pas La Dame aux bijoux, et la conserva chez lui jusqu'à sa mort. C'est sa femme qui le vendit après lui à la galerie Durand-Ruel . La lettre laisse à penser que Castagnary pouvait intervenir dans les négociations de ventes des toiles, à tout le moins de soumettre des offres aux collectionneurs intéressés. La Belgique accueillit généralement mieux les œuvres de Courbet, et le peintre d'Ornans s'y est toujours senti bien accueilli, contrairement à ses expériences au Salon de Paris. Après s'y être rendu pour l'ouverture du Salon, Courbet était ensuite allé au Havre où il exposait huit autres toiles à la Société des beaux-Arts.

 

​© 2016 par Bruno Picard. Créé avec Wix.com