Space Invader

Rubik Origine

 

2006

 

Rubik's cubes

66 X 82,5 cm
 

Space Invader

(né en 1969)

Space Invader ou Invader est un artiste contemporain  français internationalement reconnu pour son street-art. Son motif récurent, qui reprend toujours les petits carrés de la pixellisation, reconnaissable d'entre tous, s'est invité dans de nombreuses villes sous forme de mosaïques "invasives". Empruntées à l'imagerie issue des premiers jeux vidéos, ses œuvres sont assemblées en atelier avant d'être installées dans l'espace urbain. Désormais reconnu, il a adapté son travail pour les galeries, en utilisant un nouveau support, autre marqueur culturel des années quatre-vingt, le Rubik's Cube. 

« Donnez-moi un Rubik’s cube, je vous le résous, donnez-m’en 300 et je vous créé une oeuvre ! ».

 

Space Invader

 

 

 

 

ORIGINE RUBIKCUBISTE

 

 

            L'on reconnait l'empreinte de L'Origine du monde... surtout grâce à sa toison bleue, repère incontournable du thème, sceau signalétique de l'oeuvre et de ses citations (quand elle est maintenue !). Le reste des formes est plus diffus : mieux vaut, pour s'y retrouver, prendre du recul. Il faut dire que, ode aux rondeurs, le pré carré de Courbet se met au carré. Ou plutôt aux carrés : c'est une Origine parcellaire constituée de mil six cent vingt petits carrés (36 X 45). Un travail qui peut s'apparenter à de la mosaïque... ou, pour faire plus "up-to-date", à la pixellisation : le pixel est le plus petit élément d'une image numérique ; il est ordinairement associé à une couleur ; la définition de l'image dépend évidemment de la taille des pixels. Ceux qui ont eu l'immense privilège de connaîtres les origines d'internet avec le minitel -années 1980-1990- se souviendront non sans émois du lent chargement des bandes horizontales de pixels sur l'écran ; de même, les geeks des premiers jeux vidéo (les Pac-Man ou autre Mario) dont le graphisme était fortement marqué par le pixel, ont assouvi leur nostalgie en perpétuant cette iconographie très particulière dans un nouvel art : le pixel art (si si, ça existe) ! 

            Cela concerne en premier chef le créateur de cette Origine du monde pixelisée. Nous ne pourrons dire s'il porte la coupe au carré, car Invader n’apparaît que masqué ou... le visage pixelisé. L'on sait néanmoins qu'il tient son nom d'un vieux jeu vidéo japonais créé en 1978  : Space Invader (envahisseur de l'espace). Les envahisseurs, c'étaient des aliens qui descendaient du haut de l'écran et qu'il fallait détruire avec un canon laser qui se déplaçait en bas horizontalement : du basique comme on n'en fait plus ! La tête des aliens avaient une forte pixellisation très caractéristique, devenue la marque de fabrique de ce jeu emblématique. Et comme ces aliens envahissaient l'écran, Space Invader l'artiste envahi l'espace urbain.

            L'envahisseur de l'espace -l'artiste- joue sur les codes de ce shoot them up, littéralement "descendez-les tous", jeux d'action mariant destruction massive et science-fiction. Il s'est fait connaitre à la fin des années 1990 pour s'être immiscé sans autorisation dans l'espace urbain en venant poser de petites mosaïques inspirées du jeu : ce qu'il appelle lui-même des "invasions". Le premier space invader a été posé dans une ruelle parisienne près de la Bastille ; à présent recouvert de crépis, son "éclaireur" s'est sédimenté à la ville. Après, les invasions se sont multipliées à un rythme toujours plus soutenu, comme l'invasion des aliens dans le jeu. Les modèles sont réalisés dans le secret de l'atelier, puis transportés dans des villes différentes : Grenoble, Avignon, Montpellier, mais aussi Los Angeles ou Hong-Kong. Le 7 juin 2011, le millième space invader est posé à Paris au squat artistique de La Générale à Belleville [1]. Le 12 mars 2015, aux environs de 11 heures, temps terrestre : la spationaute italienne Samantha Cristoforetti pose un point de colle salvateur afin que la mosaïque « Space2 » échappe à l'apesanteur de la Station Spatial Internationale, faisant d'Invader le premier artiste exposé dans l'espace ! 

            Désormais réputé, notamment grâce à une large diffusion sur internet, Invader a adapté son travail urbain à la galerie, dans la perspective de l'exposition mais aussi de la vente. Sa citation de L'Origine du monde est ainsi cotée entre 20 000 et 30 000 euros. Mais au fait, de quelle matière est réalisée ce qu'il nomme une sculpture ? Vous avez une minute de réflexion... Un petit indice ? Ça a à voir avec un autre objet emblématique des années quatre-vingt -souvenirs, souvenirs...

            Un cube dont les six face comprennent neuf carrés, ou plus exactement un axe central portant les centres de six faces, huit cubes en coin à trois faces visibles et douze cubes d'arête à deux faces visibles, soit quelques 43 252 003 274 489 856 000 combinaisons. N'en jetez plus ! Il s'agit du Rubik's Cube bien sûr, ce casse-tête à six couleurs qui donna le tournis à quelques générations de gamins ! Notre Origine, donc : du Rubik's Cube. Cent quatre-vingt Rubik's Cube ! L'association des Rubik's Cube, dont les couleurs ont été préalablement préparées en fonction des cent quatre vingt morceaux d'Origine à traiter, forme ainsi les "tableaux" d'une nouvelle école artistique : le rubikcubisme. « J'aime l'idée de naviguer entre abstraction et représentation. Avec ces oeuvres, de prés on voit une mosaïque abstraite et lorsque l'on prend un peu de recul, une image apparaît » [2]. Il rubikcube ainsi des portraits de criminels (le terroriste Carlos, Charles Manson...) ou d'acteurs (Jack Nicholson dans Shining, Malcolm McDowell dans Orange mécanique) et encore des chefs d'oeuvres de l'histoire des arts comme Le Déjeuner sur l'herbe de Manet ou La Grande Odalisque d'Ingres, des références suffisamment universelles pour pouvoir être reconnues.

            Car la contrainte de cette technique est double : l'effet pixellisation donc, mais aussi la limitation aux six couleurs du Rubik's Cube : bleu, rouge, orange, vert, blanc et jaune (si, si, il y en a aussi dans son Origine...) qui réduisent considérablement le niveau de ressemblance des œuvres : c'est le concept "low-fidélité" d'Invader, c'est-à-dire de basse fidélité, qui autorise des décalages plus ou moins importants avec l'original, aucune combinaison ne pouvant parfaitement rendre de compte ni de leurs formes ni de leurs couleurs. Certaines de ses œuvres sont ainsi difficilement identifiable. Ce n'est le cas de L'Origine ; carrément pas !

 

 

 

 

 

1 – Quelques chiffres avancés sur Invader :  77 villes touchées, 2 692 Space Invaders dans le monde (dont bientôt 1 000 à Paris), 5 commandes publiques, 1 500 000 carreaux de mosaïque collés dans les rues, 6 tours du monde, 22 nuits passées au poste de Police, 15 expositions personnelles, 42 expositions collectives et 1 tonne de Rubik’s cubes utilisés pour une seule exposition parisienne...

2 – Interview de Space Invader par Célia Guizard, 22 juin 2011, Brain Magazine

 

                                                                                    A SES PARENTS

                                                                                                                                                                                                      Paris, 15 juillet 1870

              Mes chers parents,

             La guerre est déclarée. Les paysans qui ont voté oui vont la   payer cher. Tout en débutant on va tuer 500  000 hommes, et ça n’est pas fini. Les Prussiens sont déjà, à ce que l’on dit, à Belfort et marchent immédiatement sur Besançon. Nous sommes dans le cas de revoir les alliés avec les Napoléon, c'est naturel.  Chacun quitte Paris. Pour moi, je pars d’ici 5 ou 6 jours pour les bains de mer, peut-être à Guernesey, chez Victor Hugo, et reviendrai à Etretat. C’est une désolation générale. La police et le gouvernement font crier « vive la guerre » dans Paris. C’est une infamie. Tous les honnêtes gens se retirent chez eux et fuient Paris. Ecrivez-moi pourtant, car si les allemands viennent à Besançon, j’irai immédiatement à Besançon…

             […] Je suis comblé de compliments. J’ai reçu trois cents lettres de compliments, comme jamais de la vie homme au monde n’a rien reçu. De l’avis de tout le monde je suis le premier homme de France. M. Thiers m’a fait venir chez lui pour me faire des compliments. Je reçois jusqu’à des princesses pour le même but, et on m’a donné à dîner de 80 à 100 personnes pour me féliciter. C’était toute la presse de Paris et les savants. Il faut que je tienne mon chapeau dans la main comme les curés le long des rues. J’ai été bien enchanté de votre adhésion et du bouquet que vous m’avez envoyé. Tout le monde a été enchanté comme moi de votre adhésion. L’adhésion des gens d’Ornans a été diplomatique et faiblette, n’en dites rien ! […]. L’acte que je viens de faire est un coup merveilleux, c’est comme un rêve, tout le monde m’envie. Je n’ai pas un opposant. J’ai tant de commandes dans ce moment que je ne puis pas aboutir. Aussi je pars, Paris est odieux et on peut se faire empoigner tous les jours. Ecrivez-moi toujours à Paris. Je serai au mois de 7bre [septembre] à Ornans, en tout cas… Pourvu que les Prussiens ne soient pas chez nous dans 8 jours.

 

                                                                                                                                                                                                                                             G. Courbet

L'instant Courbet

                                Le premier homme de France

Quel contraste saisissant oppose les deux paragraphes de cette lettre, entre la situation du pays s'engageant dans une guerre et la situation personnelle du peintre d'Ornans qui jubile d’une notoriété au pinacle. La guerre, c’est celle contre la Prusse : majoritairement voulue par les campagnes françaises, déclarée le jour de la lettre de Courbet, débutée quatre jours plus tard, ce conflit d’un genre nouveau tourna court pour les armées de Napoléon III et précipita sa capitulation (siège de Sedan, 2 septembre 1870). Dans ce contexte de déroute annoncée et de fuite devant l’ennemi, Courbet vit probablement l’une de ses séquences à succès personnel des plus euphoriques : il ne s’agit pas d’un succès artistique, mais d’un succès politique, car tous ces compliments et ces adhésions qu’il reçoit et qui font de lui « le premier homme de France » le sont relativement à son refus tonitruant de la Légion d’honneur que le gouvernement impérial avait voulu lui remettre. Dans une lettre adressée au Ministre datée du 23 juin 1870 et largement diffusée dans la presse, il argumentait que « l’honneur n’est ni dans un titre ni dans un ruban, il est dans les actes » et que « l’Etat est incompétent en matière d’art. Quand il entreprend de récompenser, il usurpe sur le goût du public ». Par cet acte d’insoumission insolent, Courbet s’assurait une médiatisation plus sûrement que par quelque scandale artistique. Hélas, le contexte ne lui était pas favorable, et il ne pouvait goûter longtemps à cette nouvelle célébrité. Contrairement à ce qu’il annonçait, il n’alla ni retrouver Hugo à Guernesey, ni à Etretat, pas plus d’ailleurs en septembre à Ornans : la République proclamée le 4 septembre, Courbet restait à Paris et s’engageait politiquement… pour sa perte.   

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Joel Brodsky

 

Young Lion Shoot

Jim Morrison

18 septembre 1967

photographie

Space Invader

 

Mythiq 27,

Jim Morrison

2013

Rubik's Cubes

PORTRAIT DE STAR

         Il était jeune, il était beau, il ne sentait sans doute pas tant que ça le sable chaud : un joli torse de vingt-trois ans, une tignasse rebelle, un dessin de lèvres sensuel, un rien d’arrogance dans le regard. 18 septembre 1967, studio Brodsky, New-York : après avoir fait le scandale la veille à l’émission Ed Sullivan Show, Jim Morrison et son groupe des Doors sont invités pour un shooting photo dans le studio du photographe américain Joel Brodsky. Rendez-vous avec l’immortalité : la séance commence par des photos des quatre membres du groupe ensemble, puis Brodsky tire le portrait de chacun des musiciens, pendant que Morrison, en retrait, picole sec. Quand les autres membres du groupe quittent le studio, Morrison, bourré mais conscient de ses actes, enchaîne les poses sexy et viriles, torse nu, petit collier au cou et pantalon de cuir moulant. Intitulée Young Lion Shoot, cette série le montre dans des poses et des expressions souvent félines. Mais la photo qui restera à la postérité est celle où, bras levé en croix, il adopte une posture christique : la déification médiatique du chanteur sera parachevée par sa mort, quatre ans plus tard, à l’âge de vingt-sept ans.

         Vingt-sept, comme Brian Jones (3 juillet 1969), Jimi Hendrix (18 septembre 1970), Janis Joplin (4 octobre 1970) ; quand viendra s'ajouter à ce Panthéon funèbre la mort de Kurt Cobain (5 avril 1994), on parlera du "Club des 27". En décembre 2013, Espace Pierre Cardin, une exposition, Mythiq 27, rendait hommage à la génération foudroyée : Space Invader y exposait sa version de Morrison en croix. Un demi-siècle plus tard, l’empreinte de cette photo est restée gravée dans la mémoire collective, au point que Space Invader puisse en faire sa version rubikubique sans qu’il y ai trop de mal à la reconnaître. Le street artist joue précisément sur ce registre de mémoire collective pour réactiver des images patrimoniales, et c’est par ce pont avec le passé que l’auteur donne à interpréter son œuvre.

1 - Kathryn Calley Galitz, dans Gustave Courbet, Editions de la Réunion des Musées nationaux, 2007, p.308

Gustave Courbet

 

Louis Gueymard en Robert le Diable

1857

Huile sur toile, 148,6 x 106,7 cm

MM of Art, New-York

         Courbet, lui, n’a jamais ressuscité le passé pour trouver l’inspiration présente ; bien au contraire, pour lui, la peinture devait être de son temps. Inutile de convoquer de maîtres anciens ou les icônes historiques pour créer. Quand il veut faire le portrait d’une célébrité, c’est une célébrité de son temps qu’il prend pour sujet. C’est l’un des rares portraits d’artistes de scène de Courbet. Il s’agit du chanteur d’opéra Louis Gueymard (1822-1880) qui resta ténor principal de l’opéra de Paris de 1848 à 1868. Il y tint notamment le rôle-titre de l’opéra de Meyerbeer, Robert le Diable (1831) dans lequel il rencontra le succès. Ce n’est certes pas une starification à la Morrison, mais l’on retrouve dans ce portrait de Courbet la petite assurance arrogante propre aux personnes conscients de leur célébrité. « Dans le tableau, Gueymard rejoue un passage de sa célèbre interprétation de Robert, duc de Normandie, héros médiéval de Robert le Diable. Au premier acte, celui-ci déclare : « L’or est une chimère », et invite ses chevaliers à une partie de dés dans laquelle il perd sa fortune. Le paysage qui sert de fond au tableau de Courbet recrée le décor de la scène correspondante dans l’opéra de Mayerbeer, qui représentait le port sicilien de Palerme » [1]. Ce n'est pas à proprement parler un portrait de l'artiste, car en contextualisant dans un théâtre et avec le costume de scène, il s'agit plutôt d'un portrait du duc de Normandie joué par Gueymard ; en lui donnant une pose excessivement théâtralisé, Courbet accentue davantage le côté fictif du personnage, ce qui lui fut reproché lors de la présentation du tableau au Salon de 1857. Exposé en pleine lumière, au premier plan, l'acteur n'est pas représenté seul comme Morrison, mais accompagné de trois personnages, relégués dans l'ombre, au fond, derrière la grande table qui instaure cette distance ; curieusement, cette disposition trouve un écho dans les photos de groupe des Doors prises par le même Brodsky à New-York, dans lesquelles les trois musiciens se trouvent relégués au second plan quand la star Morrison s’attelle à capter la lumière sur lui.         

 
 

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