Henrike Stahl

Courbet Origine du monde

 

Henrike STAHL

(né en 1980)

Henrike Stahl est une artiste photographe allemande travaillant entre Paris et Berlin. Autodidacte, elle a été l'assistante de photographes de mode qui lui ont ouvert ce milieu. Désormais, elle travaille pour différents magazines de modes européens. Parallèlement, elle réalise une production artistique dans laquelle elle mêle photographie, peinture et graphisme. Exposée dans de nombreuses galleries, son travail a été salué en 2006 par une mention spéciale du Prix Picto de la Jeune Photographie de Mode aux Rencontres de la photographie d'Arles.  

 

 

 

 

REJOUER L'ORIGINE

 

 

 

            Une thèse circule chez les spécialistes selon laquelle Courbet se serait inspiré d'une photographie coquine pour peindre son Origine du monde, une photographie d'Auguste Belloc, qui fut l'un des premiers photographes à comprendre que l'utilisation du nouveau médium photographique pouvait rapporter gros dans le domaine de l'érotisme, sinon de la pornographie ; arpentant les nombreux bordels de son temps, il mettait en scène les prostitués dans des poses lascives et suggestives, ainsi que dans des compositions saphiques. La photographie en question serait celle d'une femme cadrée sous le visage, qui soulève son jupon pour laisser s'exhiber, jambes bien écartées, sa vulve velue. Si le thème du portrait de sexe est le même que L'Origine, si le cadrage sans visage sont proches, la pose de la femme n'est néanmoins pas calquée : sur la photographie de Belloc, on voit la main du modèle relever le jupon (un dynamisme que n'a pas L'Origine) et elle se tient assise plutôt et non couchée. Rien ne peut suggérer que la femme s'est nonchalamment alanguie dans une impudeur dont elle ne serait pas consciente : la femme de Belloc exhibe volontairement son sexe. Si Courbet s'en est inspiré donc, il ne l'a pas reproduit à l'identique.

            Peut-on reproduire à l'identique une oeuvre donnée ? Nombreux sont les copistes qui donnent sur internet leur version de L'Origine du monde. S'ils s'exercent à reproduire exactement la pose, souvent ils peinent à retrouver la somptuosité picturale de l'originale. Le plus célèbre de ces copistes fut sans conteste René Magritte qui aurait réalisé une version de L'Origine du monde à partir d'une photographie de l'oeuvre pendant la Seconde guerre mondiale : d'une facture inégale, avec des couleurs jaunis, il ne faut guère un œil expert pour les confondre. Si donc, il est difficile de reproduire à l'identique L'Origine du monde, est-il possible de le faire en photographie ?

 

            C'est le défi que s'est lancé la jeune artiste allemande Henrike Stahl. Jouons au jeu des différences ! La première qui saute au yeux, c'est évidemment... la pilosité. Le sexe rasé, dont les poils repoussent, révèle une intention de ne pas stricto sensu imiter Courbet. Ensuite, la hanche saillante, le ventre plat, ainsi que les côtes qui pointent, donnent moins de rondeur au corps. Ces deux caractéristiques -épilation et maigreur- répondent d'une esthétique différente que celle de l'époque de Courbet, où grosse touffe et bonne chair constituaient le canon de la beauté. Mais surtout, en respectant le cadrage, le corps semble bien plus allongé, sinon écrasé, que celui de L'Origine. C'est que le modèle de Courbet a le torse cambré, probablement par un coussin glissé sous les reins, ou plus exactement -selon la théorie de Thierry Savatier- sous l'épaule droite, ce qui relève le sein droit par rapport au gauche, caché sous le drap. Mais cette torsion n'est pas répercutée au niveau de bassin, qui reste dans l'axe horizontal des jambes. « [...] j'ai tenté [...] de tracer deux axes verticaux, l'un perpendiculaire au nombril, l'autre au sternum ; le décalage angulaire de ces deux axes est au minimum de douze degrés. Or, le corps humain ne peut reproduire un angle d'une telle amplitude » [1]. Est-ce à dire que Courbet se serait joué de la réalité anatomique, à l'instar d'Ingres qui ajouta trois vertèbres supplémentaires à sa Grande Odalisque...?

               D'autres que Stahl se sont essayé à l'exercice : jamais le résultat est identique au tableau. L'essayiste et romancier français Jacques Henric y a même usé deux rouleaux de trente-six poses. Résolument décidé à reproduire L'Origine du monde en photographie, il positionna sa femme Catherine Millet dans la pose adéquate : « Même en variant les cadrages, les angles de prise de vue, les distances, les focales, la profondeur du champ, même en modifiant les position du corps [...], je n'ai pu obtenir un équivalent exact du torse femelle peint par Courbet. Je sais ne pas avoir été le seul à m'être acharné ainsi, accroupi, allongé, à quatre pattes, à tenter de faire coïncider deux images d'un sexe féminin » [2]. Courbet, qui jamais ne consenti à se marier, serait sans aucun doute confondu d'être, par son oeuvre, l'initiateur de badinages conjugaux ! Mais ce n'est pas parce que Henric y a échoué qu'il faut renoncer ! Alors, messieurs ! Quel autre mari bien intentionné veut-il relever le défit avec sa moitié ?

            L'Origine de Stahl est un portrait de sexe comme la photographie en a abondamment fourni. Sa référence à Courbet se retrouve évidemment dans la pose et la disposition du drap (sauf au premier plan, où un coussin blanc vient cacher la fente des fesses). Si l'on peut prétendre que L'Origine du monde était un sujet à forte charge érotique, sinon pornographique, en ce qu'il relevait d'une intention d'émoustillage masculin, la photographie de Stahl n'est pas un nu pornographique car, même avec les lèvres écartées, ce n'est pas une monstration obscène ; ce n'est même pas un nu érotique en ce que cette frontalité détourne de toute suggestivité. Finalement, il se rapproche davantage d'un nu anatomique (Stahl réalise aussi des nus sur lesquels elle peint des visages d'animaux). Comme quoi, à près de cent cinquante ans d'écart et la multiplication exponentielle de la représentation du sexe féminin, le nu sulfureux peint par Courbet et sa réplique photographique de Sthal ne répondent plus du même registre. Qui, aujourd'hui, irait encore qualifier de pornographique le portrait de sexe de Belloc qui aurait peut-être inspiré Courbet ? Dans un procès verbal de l'époque faisant suite à une saisies réalisée par la police des mœurs dans l'atelier de Belloc, on qualifie de "commerce de l'obscénité" son travail. Autre temps, autre mœurs...   

              Encore que... Le même Jacques Henric qui essaya de photographier sa femme dans la position de L'Origine suscita l'émoi des prudes consciences en publiant en 1994 un texte, "Adorations perpétuelles", dont l'illustration de couverture était l'oeuvre emblématique de Courbet. Eut égard aux nombreuses plaintes, les libraires préférèrent retirer le livre de leurs vitrines...

 

 

1 – Tierry Savatier, L'Origine du monde, histoire d'un tableau de Gustave Courbet, édition Bartillat, 4 édition, 2009, p. 262

2 – Jacques Henric, Légende de Catherine M., Denoël, 2001, pp. 145-146

 

                                                                                 A JULIETTE COURBET

                                                                                                                  [Paris, Prison Sante-Pélagie] Vendredi  29 septembre [1871]

 

 

           Ma chère Juliette,

             Je t’écris à la hâte, ce n’est pas que je sois pressé, mais je n’ai jamais l’occasion d’écrire. Etant au secret, je ne peux ni écrire ni recevoir des lettres sans qu’elles passent par les mains de M. le préfet, qui est très méchant.

            C’est pourquoi je t’avais dit de ne rien écrire, car les choses qui paraissent le mieux, qui sont les plus naturelles, sont interprétées ici d’une singulière façon.

             Je suis enfin sorti de Versailles et des prisons cellulaires. Aujourd’hui   je vais déjà mieux et je me remets car les prisons cellulaires affaiblissent le cerveau. Maintenant je suis à l’air, je suis libre de me promener et de causer avec du monde. Quand même, ils ont eu l’infamie de nous mettre avec les voleurs et les assassins.

             Tout cela m’est égal, tu sais. Je les défie de me déconsidérer. Ils peuvent écrire contre moi, publier à son de tambour dans les rues, prêcher en chaire tout ce qu’ils voudront sur mon compte, je ne leur répondrai même pas, tellement je suis sûr de moi et de ma réputation. De toute part je reçois des lettres de félicitations, d’Allemagne, d’Angleterre, de Suisse. Tout le monde me tend les bras, excepté les réactionnaires et les hommes payés du gouvernement et de Napoléon, car on travaille en ce moment pour ce dernier. Quelle humiliation pour la France s’il allait revenir. Nous irions vivre en Suisse. Ma sœur se tourmente à se rendre malade, elle est froissée dans son amour-propre. Quant à moi, je n’ai fait que d’en rire tout le temps. Ainsi, ne vous inquiétez pas de moi. Il ne me manque rien ici. Tenez-vous bien tranquille, ne bougez pas. J’ai déjà fait un mois, il ne m’en reste plus que cinq. J’irai vous voir le premier mars. Ça sera bientôt passé. Je vais tâcher de travailler. On cause tant ici qu’on n’a pas le temps de rien faire. Je vais tâcher d’avoir mes couleurs et de travailler un peu. Je ne sais pas si ma sœur obtiendra de me faire transporter dans une maison de santé, chez Dubois. Là, je pourrais recevoir du monde et des modèles. Tout le monde est jaloux de mon sort, on trouve que je ne suis pas assez condamné. Cette colonne les rend furieux. Ils ont voulu absolument que ce soit moi qui l’ai   fait démolir, il faut passer par là. Il est vrai que tous mes camarades sont transportés dans des forts, et aux bagnes, et condamnés à mort. Je l’ai échappé belle, d’autant plus que ces criminels de conseil municipal d’Ornans me désignaient pour être fusillé par leur délibération, et dire que par ce jugement je ne peux plus rien leur faire. Mon avocat a eu beaucoup de talent.

             Je t’en prie, on me dit que tu as envie de venir, je t’en supplie, ne viens pas. Ça me ferai de la peine de te sentir seule par les chemins et dans Paris, qui est très dangereux. Tu pourrais être mise en prison, c’est presque sûr. Ma sœur ne l’a pas été parce qu’elle était mariée, mais toutes les sœurs et les frères et les pères de mes amis sont en prison. Le plus grand plaisir que vous puissiez me faire, toi et Zélie, c’est de rester bien tranquilles et surtout de ne vous pas chagriner. J’espère que mon père va bien, ainsi que vous deux. […] Je vous embrasse. Ma sœur vient me voir pour la première fois à Ste-Pélagie. […] Je vous écrirai quand je pourrai. Je vous embrasse tous de tout cœur.

 

                                                                                                                                                                                                                                             G. Courbet

L'instant Courbet

                                Le prisonnier

Condamné à six mois de prison le 2 septembre pour sa participation à la Commune et notamment sa responsabilité dans la démolition de la colonne Vendôme, symbole napoléonien, Courbet, après avoir éprouvé depuis le 7 juin diverses expériences carcérales à Paris puis Versailles, est transféré à Sainte-Pélagie le 22 septembre. Il trouve dans cette ancienne prison du 5è arrondissement de meilleures conditions sans doute, car ayant de l’argent, il bénéficie du régime de la pistole avec cellule individuelle et repas apportés de l’extérieur ; néanmoins, il se plaint d’être mêlés aux « voleurs et aux assassins », car contrairement à l’usage, les communards n’ont pas été isolés dans des quartiers de prisonniers politiques, mais mêlés aux prisonniers de droit commun. Il put s’y procurer des couleurs, comme il le prédit, et se remettre modestement à la peinture, notamment de natures mortes. Il trouve un réconfort moral en la personne de Juliette, la sœur qui fut sans doute celle la plus à l’écoute et la plus en empathie avec le peintre. Restée toute sa vie célibataire, elle tâcha jusqu’à sa mort en 1915 de défendre la mémoire et l’œuvre de son frère, archivant et conservant les toiles entreposées dans l’atelier d’Ornans et en faisant des donations importantes à l’Etat et à la ville de Paris (Petit Palais). Courbet avait noué avec cette sœur une relation fraternelle, toute en confiance et en sollicitude mutuelles : sa correspondance fait toujours apparaître le soin du peintre de rassurer sa sœur sur sa santé ou son moral, quitte à farder la vérité. Sa relation avec les autres sœurs fut différente, notamment cette sœur qu’il évoque par deux fois dans cette lettre, Zoé, qui avait épousé en 1868 un peintre raté, Eugène Reverdy : le couple, qui fut pourtant actif pour soutenir Courbet au moment de sa détention, s’attira bientôt l’animosité de Courbet qui les soupçonnait de jouer double-jeu contre lui. De fait, ils finirent fâchés. Quant à la troisième sœur, Zélie, comme Juliette restée célibataire en Jura, elle semble avoir été moins proche du peintre, même s’il en fit au moins quatre portraits à des âges différents.    

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1 - Isabelle Collet, Portrait de Juliette Courbet, site du Petit Palais

2 - Kathryn Calley Galitz, dans Gustave Courbet, Editions de la Réunion des Musées nationaux, 2007, p.130

3 - Manuel Jover, Balthus, Le Salon (II), Connaissance des arts, juin 2017, p.75

4 - Eric Loret, Balthus, le geste déplacé, 4 février 2015, Libération.fr

PORTRAITS D'ENFANT 

         Courbet a vingt-cinq ans quand il fait ici le portrait de sa plus jeune sœur, Juliette, née en 1831. Le peintre tente ici de saisir l'innocence du jeune âge dans une pose un peu forcée, le dos raide, où l'enfant jette par dessus son épaule un regard intense mais fuyant. Les cheveux bien lissés, la petite robe à col, c'est ici un portrait de fille de notable provincial de bonne tenue, sage mais de laquelle néanmoins sourde l'espièglerie, une jeune fille qui dans son maintient joue la baronne, car le tableau fut présenté au Salon de 1845 sous le titre Portrait de la baronne de M. « Les tonalités claires et tendres, l’importance donnée à la ligne et aux contours, la préciosité du rendu des tissus semblent marqués, pour cette unique fois, par l’exemple d’Ingres qui règne alors sans partage sur l’art du portrait en France » [1]. Le soin apporté aux détails de la robe, particulièrement des dentelles du col et  des manches, au cannage de la chaise et aux motifs de la lourde draperie en arrière témoignent d'un soucis de rivaliser avec la virtuosité des académiques ; néanmoins, le peintre marque sa différence en intégrant  des accessoires inhabituels tels que le pot de fleurs et plus encore le miroir dans lequel rien ne se reflète. Ce tableau fait "pour rire", comme il l'avouait à ses parent, fut refusé au Salon.

         « Ce portrait de Juliette, dont l'expression légèrement suffisante laisse deviner sa précocité, trouve une résonance dans les tableaux où Balthus a peint des adolescentes perdues dans leur ennui ou leurs rêves, et dotées d'une maturité trop grande pour leur âge » [2]. La composition de Thérèse est proche de celle de Juliette, même si la pose de la jeune fille est plus décontractée, sinon désinvolte, et son visage moins enfantin. Encore ne montre-t-elle pas sa culotte, comme il arrive souvent chez Balthus, par un écartement des jambes faussement ingénu qui donne à ses jeunes modèles une pointe de perversité qui ne se soupçonne généralement pas dans cet âge. Cet érotisme pré-pubère, ajouté à la désincarnation émotionnelle des modèles produisent une étrange atmosphère, « dans ce que Freud Freud appelait "l'inquiétante étrangeté" : quand la réalité du monde est travaillée par des forces cachées, soumises à des tensions inconscientes qui altèrent la surface des choses, leur impriment la marque d'un non-dit beaucoup plus inavouable que ce qui est montré » [3]. Dans son ultime toile, La jeune fille à la mandoline, Balthus revient obsessionnellement à ce motif de la fillette à l'abandon dans le sommeil, mais le porte à un nouveau degrés de perversité : « une jeune fille sortie du Sommeil de Courbet (en plus mince) est allongée sur un divan, une jambe repliée et l’autre allongée formant un V avec la première, la tête renversée, révulsée, la main dans les cheveux comme après la jouissance, yeux clos » [4]. Il est vrai que Balthus admirait le peintre d'Ornans, même si, sulfureux sans doute, ce dernier ne le fut jamais avec l'enfance.

         Dans ses portraits de mode, Henrike Stahl ne peut se permettre de jouer d'ambivalence avec l'innocence de l'enfant. Car, tout en jouant sur l'identification des enfants, c'est aux parents consommateurs qu'elle les adresse. Ce n'est pas une ingénuité ou une perversité qui est à vendre : c'est le vêtement. L'enfant n'est que l'enveloppe destinée à incarner le produit de mode. Ici, son visage posé, son regard mélancoliquement rêveur, et sa pose des plus pudiques, en font une enfant sage comme en voudrait bien des parents. A l'évidence, l'oeuvre publicitaire n'a pas la même vocation que l'oeuvre artistique, même si le secteur recours à l'artiste pour sublimer le produit à vendre. L'expression du modèle, son âme profonde ne sont que secondaires. L'atmosphère qui s'en dégage ne doit être ni étrange ni inquiétante comme chez Balthus, ni faussement aristocratique comme chez Courbet.

Gustave Courbet

 

Portrait de Juliette

Courbet 

 

1844

Huile sur toile,

77,5 x 62 cm

Petit Palais, Paris

Balthus

 

Thérèse

 

1938

Huile sur toile,

100,3 x 81,3 cm

Metropolitan Museum

of Art, New-York

Henrike Stahl