Paul Rebeyrolle

Hommage à Courbet n°4

 

1993

 

huile, crin et tissus sur toile

72x91.5 cm

 

Paul REBEYROLLE

(1926-2005)

Né à Eymoutiers en Haute-Vienne, le jeune Limousin monte à Paris en 1944. Il s'installe à La Ruche, cité d'artistes à Montparnasse, dont il deviendra l'un des chefs de file. Foncièrement ancré à gauche, révolté contre les injustices, il réalise à partir de 1968 des séries "politiques" (Guérilleros ou Coexistence sur la Guerre Froide, Faillite de la Science Bourgeoise sur la société de consommation...). Peu connu du grand public, Rebeyrolle a néanmoins régulièrement exposé. Un espace lui est consacrée dans sa ville natale en 1995 ; dix ans plus tard, il meurt en Bourgogne à l'âge de 78 ans.

« Ce qui se passe dans le monde me paraît plus dramatique, plus fort que le tableau qui pourrait sembler peut-être un peu vain […] ; mais c’est là ma façon d’être peintre et c’est la seule […]. Je peins tous les jours et pourtant je me demande si je ne pense pas autant à la vie et aux conditions de vie des individus qu’à la peinture. Je crois que les deux obsessions, obsession de la peinture et obsession de l’histoire contemporaine, se chevauchent chez moi totalement  ». [1]

 

                       Paul Roubeyrolles, 1984

 

                                                                                           A CHARLES BEAUQUIER

                                                                                                                                                                                                                                            Ornans, le 5 juin 1872

         Mon cher Beauquier,

        Vous me  demandez obligeamment et d'une façon très flatteuse pour moi d'écrire un mot dans votre numéro exceptionnel.

         Y songez-vous ? Dans la position particulière où les circonstances m'ont placé, sacrifié aux gens qui ont l'habitude  de sauver la société, tout ce que je pourrais vous dire en cette occasion serait interprété dans le sens opposé à mon idée.

         Les journaux de Versailles n'ont-ils pas raconté à la province que je cassais moi-même, à coups de marteau, les statues du musée des antiques ?  N'a-t-on pas dis que je vendais nos plus beaux tableaux aux Anglais [...] -les richesses artistiques de Paris et du département de la Seine n'ont rien eu à souffrir, grâce à mon intervention. Aujourd'hui, il n'y manque rien. 

        Or, pendant que je conservais loin de mon pays, des propriétés nationales, mon atelier d'Ornans était dévasté, et les objet d'art qu'il contenait détruits. De plus, sans se méfier de leur ignorance et de leur s emportements  impopulaires, quelques notables de l'endroit ont fait bravement la guerre à la statue du Pêcheur, si étrangère à toute politique. C'était sans doute pour me punir dans la tombe où ils me croyaient alors couché. Mais laissons cela.

         Vous, cher rédacteur, à qui tant de plaintes arrivent, avouez que le malheur qui pèse sur l'homme est lourd, puissant et difficile à vaincre ; que les ténèbres qui obscurcissent  son  intelligence sont lentes à se dissiper. Que d'efforts impuissants, que de travail infructueux, que de  sueurs vaines, de soupirs et de vœux, que de prières à genoux, de chagrins dans l'âme, que de larmes de morts, que de détritus humain dans sa marche indécise pour conquérir son émancipation ! Semblable à un poisson pris dans un épervier [filet de pêche conique], dans la société où nous vivons, de quelque côté que nous nous tournions, nous rencontrons une maille.

      [...]

         Espérons que la dernière hécatombe consacrera enfin la République.

         [...]

         A vous.

 

                                                                                                                                                                                                                                                                Gustave  Courbet

L'instant Courbet

                              Le poisson dans la maille

Cette lettre est adressée au rédacteur en chef du Républicain de l'Est qui lui avait offert une tribune dans son journal ; elle y fut publiée le 9 juin 1872. A cette date, le peintre est revenu dans son pays natal après quasiment un an d'enfermement (il avait été arrêté le 7 juin de l'année  précédente) en prison ou résidence sur parole chez le docteur Duval (jusqu'en avril). Il se retrouve privé de ses biens parisiens, tandis que son atelier d'Ornans avait été pillé par les Prussiens ; sa réputation est mise à mal, y compris dans sa patrie de naissance, où le conseil municipal a décidé de retirer sa statue du Pêcheur de chabots, innocente image d'un gamin du pays à la pêche, qui ornait la fontaine d'Ornans. Mais cette disgrâce n'affecte pas son sentiment d'avoir été dans le sens de l'histoire en participant à la Commune de Paris et sa foi dans l'émancipation de l'humanité est intact. "L'homme [...] marche deux pas en avant et un pas en arrière  [vers le progrès humain", écrit-il plus loin. Il aura participé au pas en arrière... dans l'attente des deux pas en avant. Le filet qui l'a pris était celui du parti conservateur qui, soutenue par l'appareil répressive conjugué de la police et de l'armée, restaura l'ordre bourgeois. Les mailles de ce filet étaient fines : 20 000 morts parmi les communards, 38 000 arrestations, 50 000 jugements, 10 000 déportations. Jamais pêche répressive ne s'était montrée si prolifique. Ceux qui passèrent au travers des mailles choisirent souvent l'exil, ce vers quoi s'achemine alors Courbet. Car s'il est sorti des mailles du filet, il n'en a pas fini avec ses ennuis judiciaire (bientôt lui sera réclamé le remboursement de la colonne Vendôme dont on lui a imputé la responsabilité de la destruction), et il se sent entravé dans ses libertés de mouvements et d'expression : bref, comme un poisson hors de l'eau !

 

 

 

AUTOPORTRAIT

 

 

 

          C'est Paul Rebeyrolle lui-même qui est reproduit sur cette toile : peint en grand format (deux-tiers plus grand que L'Origine -une autre version est trois fois plus grande), par de grands coups de pinceaux épais et anarchiques, broussailleux de crins drus et dédouané de toute afféterie, ce sexe ressemble à son auteur.

         Paul Rebeyrolle a [permettez d'en parler encore au présent] un physique à la Courbet (à l'âge de la cinquantaine et de son portrait à la prison de Saint-Pélagie) : la carrure solide et bien ancrée dans la terre (Rebeyrolle est parfois affublé du surnom de "Sanglier"), le regard déterminé et digne, une barbe de communard résolu ; comme Courbet, c'est un artiste ancré dans la nature, réalisant de grands formats de paysages (la série Grands Paysages de 1977 reprend les thèmes chers au peintre d'Ornans : sources, cascades et rochers), de gibiers (notamment la série Sangliers, 1970) et de truites (tiens, tiens...) ; comme Courbet, il fuit les modes, dépasse les codes et n'hésite pas à déranger avec une peinture d'une puissance rageuse ; comme Courbet, sa relation avec la peinture est physique sinon charnelle, il fait corps avec la matière, peignant en pleine pâte ; et comme Courbet, c'est un homme engagé politiquement à gauche (membre du parti communiste jusqu'aux événements de Prague en 1956) ; il dit : « La peinture doit être politique. »  Et aussi : « La société capitaliste telle qu'elle est n'aura très rapidement plus besoin des artistes » [2]. Vous savez quoi ? Il considère le "déboulonneur" de la colonne Vendôme comme un maître...

         Son hommage à Courbet n'a donc rien du hasard. Sans doute a-t-il voulu affirmer avec détermination son appartenance à la même famille spirituelle que celle de Courbet en reprenant à sa manière l'un de ses standards. Une sorte de compagnonnage artistique, que révèle le titre : ce n'est pas un hommage à L'Origine du Monde, mais bien à Courbet, dont il signe d'autres versions. En 1994, il expose toute une série, intitulée À Propos de Courbet, dans la maison natale du peintre à Ornans, à la source même du maître ; "Puissance de la passion", était le nom de cette exposition : cela se passe de commentaire. « On parlait de Courbet à propos de ma peinture d'autrefois. C'est maintenant que je commence à être d'accord... à cause de cette connaissance qu'il avait des verts, de la lumière, de la structure intime de ce que le réalisme facile ne voit et ne traite que de l'extérieur » [3]. Si même lui se connaît une proximité avec le peintre d'Ornans...

         De ses tableaux, Sartre disaient qu'ils étaient "en colère". Ici la peinture déborde, creuse, et fait matière. Pour ce nu à l'empreinte de L'Origine, il s'est affranchi de la texture "chair de Corrège" du Courbet pour produire un magma incandescent de matières charriées, projetées, giclées sur la toile. Une main vient flirter avec les premiers poils de la toison, sous-tendant un geste d'intimité qui rehausse de sensualité. Et pour donner plus de matérialité encore à ce corps en genèse, le démiurge Rebeyrolle ajoute du crin, du tissu. Dans d'autres toiles, des grillages, des pigments encollés, des os, des cartilages et même des minéraux, dont la vermiculite issue du basalte, font irruption dans cette masse ; la toile explose au regard comme un volcan en éruption. Rebeyrolle est volcanique. Ce qui produit l'explosion, c'est sa propre révolte du monde, contenue en lui comme du magma et qui, à force de bouillonner, doit bien être projetée en dehors. Ses toiles ne sont que les empreintes de ses effusions effusives. « Ses peintures sont toujours en relation avec une actualité : la sienne, celle de la révolte »[4]. Ce qui le révolte : la misère humaine, la détresse, celle induite de l'immigration ou des prisons, les désastres de la guerre et les ravages du capitalisme... Bref, ses toiles sont les éruptions plastiques de sa volcanique aversion à l'injustice produite par la bêtise des hommes.

         C'est Paul Rebeyrolle lui-même qui est reproduit sur cette toile : c'est son autoportrait. Toute oeuvre, dit-on, porte une part de son auteur. Si Rebeyrolle s'est peu adoné à cet exercice narcissique, certains, comme Rembrandt, ont laissé leurs traits à la postérité sous tous les âges comme un récit de vie. Courbet est de ceux-là. Mais d'autoportraits, il en fit surtout jeune et beau. Y transparaissait la haute estime qu'il se portait à lui-même. Il en fit même tant, qu'on le jugeait infatué de lui-même -ce qui n'était pas tout à fait faux. Et même dans son portrait de prisonnier, Autoportrait à Sainte-Pélagie, coiffé de son béret et la cravate rouge des communards au cou, il ne veut pas se montrer totalement accablé, mais plutôt songeur d'une bonne petite revanche à sa façon. Lui qui ne fut jamais un peintre de l'urbain et de l'industrie, l'on retrouve de son portrait dans ses paysages ruraux ; dans les scènes de chasse, itou ; dans la sensualité de ses nus, bis repetita.

         Bref, si tout est autoportrait, alors L'Origine du monde est le meilleur autoportrait de Courbet ; Hommage à Courbet le meilleur autoportrait de Rebeyrolle.

 

 

 

 

 

1 – Site internet de l'Espace Paul Rebeyrolle

2 – Site internet de la Galerie Maeght

3 – Pascale Le Thorel-Daviot, Nouveau dictionnaire des artistes contemporains, Larousse, 2004, p. 246

4 – Gérard Rondeau, Dans l'atelier de Rebeyrolle, DVD 2015

Gustave Courbet

 

La Truite

1872

Huile sur toile,

53 X 87 cm 

Kunsthaus, Zurich

TRUITES

         Terrible portrait que celui de cette truite à l'agonie que l'on vient de jeter à même le rocher, encore ruisselante de l'eau dont on l'a violemment extraite, la chair encore chaude sous son grisé d'écaille taché de sang ; entre capture et mort, Courbet choisit l'instant où le poisson ouvre avec effroi les yeux sur l'imminence de sa fin, suivant la direction du fil qui sort de sa gueule béante de résignation. Le cadrage serré sur le sujet n'ouvre aucune échappatoire et confronte le regardeur à le basculement vers la mort.  Courbet était un passionné de nature : il l'aimait non en écologiste mais en prédateur. Cette toile n'est pas une nature morte destinée à montrer la dextérité du peintre à rendre les textures du poisson et du rocher ; cette toile n'est pas une nature encore morte puisqu'elle donne à voir la vie dans son dernier souffle, miroir de notre propre fin dont l'appréhension, sinon la terreur, se cristallise dans cet œil exorbité.

         Courbet a réalisé trois truites de la sorte après sa libération de prison. Celle de Zurich comporte une inscription supplémentaire à côté de la signature : in vinculis faciebat (fait dans les liens, c'est-à-dire fait en prison). Ce qui n'est pas  exact ; alors qu'il profitait de sa liberté retrouvée en France-Comté, il écrivait à ses sœurs Zélie et Juliette, en juillet 1872, de chez son ami Marcel Ordinaire : « J'ai fait des tableaux de poissons que les fils Ordinaire avaient pris, ils pesaient 9 livres, c'était magnifique ». Alors pourquoi une telle inscription sur la toile, écrite du même rouge que le sang sortant des branchies du poisson ? Par forfanterie d'être passer par la case prison ? Ou pour souligner le caractère autobiographique de l'oeuvre ? Capturé, humilié, brisé, emprisonné : Courbet fut un temps le pendant de ce poisson, lui si épris de liberté et d'indépendance, il est là, piteux, jeté en cellule violemment, gueule baillant d'incrédulité et œil béant d'inquiétude.  

F

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L

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Paul Rebeyrolle n'a pas la prétention d'avoir séjourné en prison -en revanche il a réalisé une série sur le thème, Les Prisonniers, en 1973 ; nulle inscription en bordure de signature. Comme son aîné franc-comtois, Rebeyrolle ne peut se passer de nature et pratique la pêche ; il disait d'ailleurs que, pour bien pêcher, il fallait se faire truite... Sa (très) grande truite de 1962 n'est pas dans la lignée réaliste de Courbet, mais l'on n'en distingue pas moins la gueule ouverte et l’œil exorbité comme celui du peintre d'Ornans  ; le cadrage est très proche de La Truite de Courbet. Par ailleurs, comme Courbet, le motif de la truite se décline en série. Toutes ces proximités révèlent-elles les mêmes intentions ? Rien n'est moins sûr : si l'on peut lire dans la truite de Courbet une allégorie de son désarroi post communard, celle de Rebeyrolle se lit davantage dans une filiation directe du maître.  « Car la grande truite évoque bien entendu le célèbre tableau de Courbet conservé au musée d'Orsay. Rebeyrolle s'est toujours passionné pour l'œuvre de son illustre prédécesseur dont il a tenté de retrouver certains aspects, notamment le fameux “vert de Courbet” si flagrant dans la Grande truite » [Maeght Galeries]. 

Paul Rebeyrolle

 

La Grande truite

1862

Huile sur toile,

285 x 420 cm

 
 
 

​© 2016 par Bruno Picard. Créé avec Wix.com