Janette Laverrière

A Gustave Courbet

 

2001

 

Verre bleu, métal laqué noir, poirier verni, cadre à la feuille d’or

 

Janette Laverrière

(1909-2011)

Née en Suisse dans une famille d'architectes et d'artistes imprégnée du modernisme du Bauhaus, Janette est formée à Bâle au dessin et à la décoration. Un temps épouse du décorateur et créateur de meubles Maurice Pré, elle signe avec lui plusieurs projets. Après-guerre, engagée à gauche, adhérente au PC, elle joue un rôle déterminant dans la défense de sa profession. Dans les années cinquante et soixante, elle est régulièrement primée pour ses meubles, fauteuils, chaises... Après 1987, sa vue déclinante, elle réduit son activité professionnelle, tout en créant des miroirs, « évocations poétiques [...], véritables synthèses de sa pensée». [1] Elle meurt à l'âge de 101 ans.

« Votre livre préféré :

-L'Oeuvre de Zola

Votre premier souvenir esthétique ?

-Une machine à coudre présentée lors d'une exposition consacrée aux logements ouvriers, en 1920.

La place de la couleur dans vos créations ?

-Capitale. C'est le seul domaine dans lequel je fais totalement confiance à mon instinct.

Qu'est-ce que vous détestez par-dessus tout ?

-Le snobisme ». [2]

 

                      Janette Laverrière, 2007

 

                                                                                 A ses parents

                                                                                                                                                                                Charenton, 30 avril 1871

         Mes chers parents,

        Me voici par le peuple de Paris introduit dans les affaires politiques jusqu'au cou. Président de la Fédération des artistes, membre de la Commune, délégué à la mairie, délégué à l'instruction publique: quatre fonctions les plus importantes de Paris. Je me lève, je déjeune, et je siège et préside 12h par jour. Je commence à avoir la tête comme une pomme cuite. Malgré tout ce tourment de tête et de compréhension d'affaires sociales auxquelles je n'étais pas habitué, je suis dans l'enchantement. Paris est un vrai paradis ! Point de police, point de sottise, point d'exaction d'aucune façon, point de dispute. Paris va tout seul comme sur des roulettes. Il faudrait  pouvoir rester toujours comme cela. En un mot, c'est un vrai ravissement [...]

      [...]

          Paris a renoncé à être la capitale de la France. La France ne voulait plus que Paris lui envoie ses préfets. La France doit être contente, elle est exaucée. Mais aussi Paris ne veut plus être conduit par la France ni par les votes des paysans qui votent pour le Père Blicite. C'est rationnel, du  moment que la province envoie à Paris le gens qui leur paraissent parmi eux les plus distingués pour l'instruire , une fois qu'ils sont instruits, ils ne doivent plus avoir la prétention de les diriger avec leur ignorance. Il faut être logique. Aujourd'hui Paris s'appartient. Il coopérera dans la mesure aux besoins  de  la France, en restant uni à la partie commune, et il désire que toutes les provinces de France imitent son exemple, de telle sorte que cette fédération devienne une unité puissante qui paralyse à tous jamais les gouverneurs de toutes sortes, ainsi que les vieux systèmes monarchiques, impérialistes et autres. Il veut que la liberté (et il n'y a pas à y revenir) soit consacrée sur la terre. [...]

         [...] 

         Je vous embrasse en vous tranquilisant sur mon sort. Portez-vous tous bien et dormez sur les deux oreilles.

         [...]

       

                                                                                                                                                                                                                                                  G. Courbet

                                                                                                                                                                                     membre de la Commune de Paris

L'instant Courbet

                                Y croire pour de bon

Sans doute Courbet fut-il enthousiasmé par la Commune, mais peut-être pas au point de l'idéaliser comme il le fait dans le premier paragraphe. Courbet écrit à ses parents et, soucieux de sa famille, toujours, et jusqu'au bout (c'est-à-dire jusqu'à sentir la mort le prendre au ventre-sa dernière lettre : "soyez absolument sans inquiétude"...) il tâchera de la rassurer, quitte à galvauder son état de santé ou son moral : ce panégyrique de la Commune rentre donc peut-être dans cette ligne de conduite. Malgré tout, on ne peut nier dans cette exaltation une part d'authenticité : à l'évidence, Courbet fut emporté par le flot optimiste de cette Commune. Le caractère foncièrement anarchique et donc anti-centralisateur du pouvoir (à Paris) est ici d'une honnêteté confondante : les communards cherchaient vraiment à instaurer un régime comme nul autre pareil, et la fraîcheur de ton avec laquelle il décrit cet avenir radieux ne peut être totalement galvaudé pour la bonne cause. Le deuxième paragraphe fait état de ce que l'Histoire est bien en peine de mesurer : l'immense espoir que suscita l'expérience communarde parmi ses membres, cette assurance de changer le monde en bien en affirmant les libertés de tous et en instaurant un système démocratique décentralisé. Courbet se méfie en cela du conservatisme et du cléricalisme des campagnes, de ces paysans incultes en politique qu'il raille en les faisant voter pour le Père Blicite (le plébiscite...) et qui effectivement porteront la réaction que l'on connaît. « Ce sont les curés qui font leur coup d’Etat pour gouverner le monde par la bêtise » dira t-il encore six mois avant de mourir (juillet 1877).

 

 

LA FORME D'OR

 

 

 

         Les mathématiques avaient leur nombre d'or ; Janette Laverrière donne à l'art la forme d'or : le losange curviligne. Effilé, pur, frêle, équilibré : il résume en deux simples et délicates courbes l'organe à l'origine du monde. Deux douces voussures rehaussées de mordorures comme un dédoublement labial. Quelque chose de l'ordre du sacré, forcément. À la Renaissance, la même forme, non d'or mais dorée (de feuille d'or), servait à inscrire le Christ en gloire : mandorle alors, amande d'or encore. Du sacré, vous dis-je...

         Deux courbes, comme deux parenthèses qui, s'abouchant, n'ont rien à dire. Rien, sinon la mise en parenthèse de la représentation figurative du sexe féminin de laquelle les artistes masculins semble peiner à se départir. Car tout est dit par la symbolique : tout ce qui a trait à l'obsession multimillénaire de l'homme pour cet organe est contenu dans cette épure. Il fallait sans doute toute la sensibilité d'une femme pour en arriver à une si parfaite contraction conceptuelle de tout ce qu'incarne la vulve. Un monde tout en rondeurs, tout en courbes. À la question : quelle est pour vous la forme la plus indomptable ? « La courbe, répond-elle, la juste courbe. L'enfer des designers » [3].

         Mais ne nous y trompons pas pour autant. Là encore, le titre de l'œuvre nous indique qu'il ne s'agit pas d'un hommage à L'Origine du Monde, mais bien à son auteur, le bon Gustave. Janette Laverrière se reflète dans l'œuvre de Courbet ; elle se voit dans l'artiste, comme dans un miroir. Que vaut au peintre d'Ornans cet honneur posthume ? Est-ce son manifeste réaliste, qui rapprocha l'art académique du peuple ? Est-ce son audace d'avoir peint la femme non plus en tant que prude modèle désirable mais en véritable femme désirante et libre de sa sexualité (y compris saphique)? Artistiquement, il paraît difficile à un designer de mettre ses pas dans les pas du peintre. Son hommage néanmoins n'est pas qu'un objet d'ameublement : c'est une vraie composition de lignes et de couleurs née d'une sensibilité d'artiste, résultante de ce que l'on nommait à la Renaissance le disegno, qui est à la fois le dessin et le dessein, la pratique et l'intention, duquel préside toute création. C'est peu de dire que l'intention primait dans la création du "maître peintre" Courbet, comme il aimait à se définir lui-même -prétention socialiste oblige, à moins que ce ne soit son populisme, chacun jugera. Le métier  de Janette Laverrière, le design, venant étymologiquement  de designo, l'on peut dignement penser qu'elle aussi attachait moult attention à son dessein artistique ; c'est entre autre pour cela qu'elle se mire dans Courbet comme dans un miroir. Miroir, ô miroirs...  

         Ces objets qui renvoient notre image la passionnent ; elle en fait de nombreuses créations, qu'elle nomme ses "évocations", puisque qu'à travers eux, elle évoque ses référents culturels (Dorian Gray ou Sourire, en référence à Alice au Pays des Merveilles) ou politiques : Courbet donc ; mais aussi une Bastille et un J'accuse. L'"évocation" Courbet : que voit-on dans notre vulve conceptuelle? Nous-même, pardi ! C'est un miroir, et ce miroir nous renvoie à nous-même, le pouvoir réfléchissant du sexe à nos désirs, nos fantasmes et nos refoulements. C'est notre incarnation sexuée qui se mire à nous-même ; c'est nous-même qui nous trouvons entre parenthèses. En somme, le sexe nous regarde. Car la forme d'or, mise à l'horizontale, c'est l'œil ; l'œil des korês antiques, l'œil des masques bamilékés et des Demoiselles d'Avignon, l'œil des portraits de Giacometti. Cet hommage à Courbet est une histoire de sexe et d'œil, une histoire d'œil-sexe en somme, qui s'expose en écho à ce dessin de Victor Brauner, daté de 1927 et conservé au Centre Pompidou, dans lequel l'artiste a placé un œil dans un entrejambe en lieu et place du sexe, évocation intitulée Le monde paisible. Nous voilà rassuré...

         Courbet avait mis au défi l'art de son temps de quitter le faste des nymphes lisses et des mythes orientalisant pour représenter le peuple dans son quotidien le plus banal ; à sa suite, Janette Laverrière mit au défi le design contemporain de délaisser les pièces prestigieuses des clients fortunés pour mettre le peuple au centre de la démarche artistique. Elle crée ainsi d'année en année un mobilier démontable en aluminium, une cuisine colorée et moderne, un fauteuil, une table basse, des sièges... "Elle s'ingénie à trouver des modèles de meubles dont les combinaisons répondent de façon pratique et agréable à l'exiguïté du logis d'aujourd'hui. Les sièges enfin l'intéressent particulièrement et font l'objet de nombreuses études et projets. Elle les conçoit, aussi bien d'ailleurs que la plupart de ses meubles, pour la fabrication en série, tout en s'efforçant de conserver, aux uns et aux autres, une aimable originalité" [4]. En 1959, dans son enseignement sur l'architecture d'intérieur qu'elle prodigue à l'école des Arts décoratifs Camondo de Paris, elle met l'accent sur le rôle social du décorateur d'intérieur. C'était un temps (années cinquante-soixante), où les artistes n'étaient pas au service exclusif d'une élite, un temps où les meilleurs architectes (les Perret, Prouvé ou Le Corbusier) élaboraient des appartements modernes et fonctionnels pour le peuple, le temps où les artistes du pop art ou du nouveau réalisme s'emparaient de la culture populaire pour irriguer leur créativité. Bref, un autre temps...

 

 

 

 

 

 

1 – Cet Obscur objet des désirs, catalogue de l'exposition, Lienart Musée Courbet, 2014, p.170

2 – Interview de Janette Laverrière, Le Figaro.fr, 26/01/2007

3 – Ibid 2

4 - Site internet Docantic

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1.Bertrand TILLIER,

La Répression de la Commune, Site de L'Histoire par l'image, 2004

 

RÉVOLUTION

         Courbet n'aimait pas la violence et s'affirmait "l'ennemi juré de la guerre". Déjà en 1848, il assistait avec dépit aux journées sanglantes de juin et écrivait à ses parents : « je n'ai pas foi dans la guerre au fusil et au canon » (26 juin 1848). En 1871, il participe avec enthousiasme à la Commune, parce qu'il adhère à son projet politique, mais pas révolutionnaire. Le seul acte subversif qu'on pourra lui imputer est le "déboulonnage" de la colonne Vendôme, symbole bonapartiste mis à bas par la foule, auquel pourtant il ne participa pas directement et dont il dira même avoir tenté de s'opposer. Lorsqu'éclatent les premières escarmouches de la semaine sanglante (21-28 mai), il ne prend pas les armes et va se cacher pour échapper à la répression, par lâcheté diront les uns, par conviction pacifique diront les autres, sans doute pour les deux à la fois. Il est en prison, d'abord à Versailles, au milieu des prisonniers politiques, puis à la prison de Sainte-Pélagie, au milieu des criminels de droit commun ; il s'y représentera crânement dans un autoportrait postérieur, mais sa correspondance le révèle beaucoup plus fragile moralement dans cette expérience carcérale, car s'ajoutent à l'enfermement la mort de sa mère, des problèmes de santé et son interdiction de peindre :  « Moi je suis en prison, ma mère est morte, ma famille dans la désolation, ainsi que mes amis et mon avenir est à refaire » écrit-il en juillet.

         L'expérience de la Commune et la Semaine sanglante ont suscité peu de témoignages artistiques ; Manet avait envisager un grand tableau sur le thème, mais y renonça. Courbet, qui avait été aux premières loges, n'y consacra pas plus de toile. En revanche, le musée d'Orsay possède un carnet à dessin de 47 feuillets, parmi lesquels sept scènes en rapport avec l'écrasement de la Commune : l'exécution d'un insurgé, des hommes et des femmes conduits à Versailles par des soldats, un homme ouvrant sa chemise aux balles des Versaillais ou encore, témoignage pictural de l'univers carcéral, ce dessin tragique des Grandes écuries de Versailles où furent jetés pèle-mêle les fédérés arrêtés en masse dans les rue de la capitale. « Mais ces individus ébauchés par l’artiste et rongés par l’obscurité de leur cachot ne font plus qu’un unique corps de guenilles terrifiantes – une sorte de monstre vautré par terre dont Courbet saisit le tragique spectacle pour en dénoncer aussi l’ineptie et la violence » [1]. Fait sans doute de mémoire ultérieurement (à une date non définie), ce dessin constitue un tragique témoignage de l'histoire répressive des Versaillais, mais aussi un tragique témoignage de la désillusion de celui qui s'enthousiasmait encore quelques semaines plus tôt de cette expérience anarchique de la Commune (voir lettre).

         Quand la Commune prit les rênes de Paris, Courbet, l'ami de Proudhon, s'engage, se fait élire dans le VIè arrondissement et préside la Fédération des artistes ;

en 1944, Janette Laverrière s'engage dans la défense syndicale de ses paires, pour que les espérances de l'après-guerre ne se brisent pas sur un miroir aux alouettes. Adhérente du Parti Communiste en 1945, elle refuse de jouer les censeurs en participant aux comités d'épuration (celui de la Société des artistes décorateurs pour sa part) qui, à la Libération, faisaient le tri entre le bon grain artistique et l'ivraie collabo ; histoire sans doute de pouvoir se regarder durablement dans un miroir... Miroir, ô miroir...

         Le miroir La Commune, un hommage à Louise Michel révèle, s'il le fallait encore, son penchant pour l'idéologie radicale, Louise Michel (1830-1905) ayant été une des figures majeures de la commune, militante anarchiste et féministe (qui fut déportée en Nouvelle-Calédonie comme de nombreux autres fédérés) : c'est un miroir qui se cache derrière un volet en métal ressemblant beaucoup à une porte de prison, troué par la mitraille versaillaise. Tout un symbole...

Gustave Courbet

 

Grandes écuries de Versailles : les fédérés

Dessin au fusain dans un carnet postérieur à la Commune,

16 X 27 cm

Louvre, Département des arts graphiques

Janette Laverrière

 

          La Commune, Hommage à

                                Louise Michel

 

                                              2001

 

           Boîte de palissandre verni,

        laque rouge, mauve et noire,

                                 volet en métal

 
 
 

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