1 – Site de la compagnie de l'artiste, Dans le sens opposé

 

Catherine Froment

L'Origine du monde

 

2010

 

Performance

30 / 40 mn

Festival du Printemps, Grotte de Niaux, Ariège

 

Catherine FROMENT

(né en 1979)

Née à Lyon, Catherine Froment, à la suite d'une formation de traductrice, se forme à la comédie dans divers compagnies contemporaines. Elle pratique donc le théâtre avant de se lancer dans l'art conceptuel de la performance à partir de 2008.

« Au delà de l’origine du monde, le thème de la performance est l’origine, origine de l’écriture que je place directement dans le vagin, origine du corps confronté aux éléments, origine de la nomination dans le temps de la préhistoire à nos jours, origine dans le rapport qui est proposé entre le performeur et le public. J’ai rêvé autour du tableau de Courbet et de l’arche de Noé. Ainsi placée, à l’extrémité de la sculpture, mon corps était tel un bateau suspendu dans le vide, une arche de Noé garante de l’écriture et de la mémoire des hommes. ». [1]

 

Catherine Froment

 

 

 

 

PERFORMER L'ORIGINE

 

 

 

         Performance : technique d'expression artistique privilégiant un art des idées au détriment du produit et du marché. Cette pratique a vu le jour dans les années soixante-dix, l'âge d'or où les barrières artistiques -et sexuelles- tombaient les unes après les autres dans le sillon de la mouvance libertaire héritée de mai soixante-huit. « La performance est une façon d'en appeler directement au public, de heurter l'auditoire pour l'amener à réévaluer sa propre conception de l'art et de ses rapports avec la culture » [2]. Parmi les grands classiques de la performance : se mettre à poil en public -femme, homme, même combat.

         Performance...

         Le vocable -qui sous-tend une attente de résultat -résonne bizarrement, en art... On le voit plus approprié au CAC 40 ou au sport. Version CAC 40 : « Ho là là... aujourd'hui 14 novembre, j'ai fais une performance, je me suis débarrassé de mes titres AccorHôtels ; pensez donc, avec les attentats, et la baisse de fréquentation touristique qui s'ensuivrait, des actions d'hôtels, y'avait plus sûr -j'ai acheté à la place des actions Dassault ! ». Version sport : « Ho là là, j'ai fais une performance aujourd'hui, j'ai mis en ligne une sex tape de mon ami de l'équipe de France pour lui extirper des sous... ». Version art : « Et vous, c'est quoi votre performance ? -Moi : j'écarte les cuisses, pourquoi ? -C'est une performance universelle alors ? Oui, mais moi je le fais en public et en poésie... ».

         Elle s'appelle Catherine Froment ; elle est performeuse. En 2010, elle est invité à la grotte de Niaux, étape ariégeoise du festival toulousain le Printemps qui accueille la création contemporaine dans le domaine des Arts vivants. Froment crée pour l'occasion une performance intitulé L'Origine du monde, inspirée certes de Courbet, mais dont l'interprétation diffère. L'artiste s'est allongée sur une table dans la position définie par Courbet : jambes écartées, sexe et ventre nus, haut du corps et visage voilés par un drap blanc. Elle a préalablement enfoncé dans son vagin des rubans blancs, reliés à des cordelettes blanches qui se déploient depuis la vulve en s'étoilant, s'irisent sous l'effet de l'éclairage, produisant une sorte de rayonnement du sexe : « Elle se transforme en étoile polaire. Parée d’une jupe blanche, elle tisse à l’aide du public une toile de fils blancs comme autant de constellations qui formeraient une carte du ciel » [3].

         Pendant toute la performance, l'artiste reste d'une immobilité propre au modèle de peintre. Le corps est ici simple support de l'oeuvre : son inertie est un préalable au bon déroulement du spectacle. Car pour que celui-ci ait lieu, il faut que le spectateur devienne acteur, circule autour de la performeuse et soit invité à tirer sur les cordelettes : tirez la chevillete et la bobinette cherra. La bobinette, ce sont les rubans qui sortent du vagin. Le spectateur s'en approche pour les lire. Sur les rubans sont écrits à la main des noms d'êtres humains, d'animaux et de plantes en langues différentes, des dates aussi, qui constituent, selon l'artiste, une généalogie poétique puisqu'ils partent de mots tutsis (en référence au génocide de 1994) jusqu'au nom du premier homme trouvé au Tchad et qui a sept millions d'années.

         Ici, le sexe de la femme n'accouche pas d'enfant mais de mots, de paroles. Ici, l'Origine est prise en tant que matrice d'écriture, une écriture qui fait sens et qui fait lien dans l'humanité. Le sexe féminin devient ainsi symboliquement le lien de l'humanité entre elle, à proprement parlé ce qui fait de l'humanité ce qu'elle est. Ainsi, de son sexe naît la longue généalogie des mots, comme s'il les enfantait, comme s'il enfantait l'humanité entière depuis l'aube des temps, pour rendre la femme immortel. Nous sommes tous des enfants de l'écriture, semble clamer l'artiste ; car nous sommes tous les enfants de la femme, créatrice en chef du figuratif (le corps) et du conceptuel (la pensée, par l'écrit), l'un l'autre réuni sous l'égide de la poésie. Du ventre de la femme naît la poésie ; par extension, la femme, son ventre, est poésie. Pureté, filiation de pureté... « La femme se définissant, du coup, comme source d’immortalité et de mémoire (…) » [4]. D'où la conclusion éclatante : « Pour Catherine Froment, l’heure n’est plus au féminisme, mais au féminin. » [4]. Cela tient aussi de la performance, faire de bois la langue artistique...

         Mais puisque l'on parle de filiation -de mot, de langage, de poésie, par la femme-, songeons aussi à la filiation artistique dans laquelle cette performance génitale se situe : en 1975, l'artiste plasticienne américaine Carolee Shneemann, entièrement nue, le corps tout peinturluré, debout sur une table, se livre à une performance similaire : tirer de son vagin, centimètre par centimètre, un long rouleau de papier de son vagin tout en lisant un texte qui figure sur son « parchemin », avec la volonté que son corps soit combiné à son oeuvre, à part entière matériau de matériau. Son sexe n'est pas que matériau désirable et désiré, sexuel et érotique comme Courbet le voulait, il est aussi pensée, maturité intellectuelle, généalogie conceptuelle. Un matériau qui n'est pas que constituant de la création charnelle -celle des enfants-, mais aussi enfantant la pensée et la poésie. La femme, par son centre, par sa centralité généalogique, par sa capacité créatrice, se veut incarnation de douce poésie aimable à l'humanité.

         Vive la femme libre ! Vive la performance libre !

 

 

 

 

 

 

1 – Catherine Froment, site internet de la compagnie Dans le sens opposé

2 - Roselee Goldberg, La performance, du futurisme à nos jours, Éditions Thames & Hudson sarl, collection L’Univers de l’art, Paris, 2001

3 - Le Magazine de Midi-Pyrénées, Septembre 2010

4 - Evelyne GOUPY – Revue Inter Actuel n°108, site internet de la compagnie Dans le sens opposé

 

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FEMMES DE PAILLE

      La scène est toute noire : seul un projecteur jette sa lumière sur une botte de paille. Une femme nue s'en approche et commence à la déchiqueter à mains nues avec rage, à projeter la paille frénétiquement en tous sens et l'éparpiller à ses pieds. Puis se vêtant le corps d'un attirail de toiles, elle glisse la paille à l'intérieur pour figurer son empaillement... Il s'agit d'une performance de Catherine Froment dans laquelle, pendant quarante-cinq minutes, elle met en scène les plus belles morts d'elle même : électrocution, défenestration, immolation, indigestion, accident de voitures, empoisonnement... « L’issue finale est finalement l’empaillage “in situ” de cette dernière, qui immortalise l’artiste en le replaçant dans un contexte animal et naturel » [1].

         C'est peu de dire que les ponts sont difficiles à édifier entre Froment et Courbet, entre la performance et la peinture. Ces médiums, si éloignés l'un de l'autre, témoignent de la multiplicité expressionniste que l'art a suscitée en un siècle et demi. Si le peintre d'Ornans fit tomber des barrières artistiques dans son domaine et dans son temps, les artistes, depuis lui, n'ont cessé d'en faire tomber d'autres en enfilade, au risque d'en faire pour certains leur seule vocation créatrice. Provoquer, choquer, briser les tabous... tout pratiquement a été expérimenté, au point que de performer nu(e) sur scène devient presque un classique du genre. Le lien entre les deux peut alors se chercher dans la femme à la paille et le blé qui y est associé : nous saisirons donc au vol la performance de Catherine Froment pour évoquer Les Cribleuses de blé.

         Courbet a mis en scène la femme dans les blés, pas en empailleuse, mais cribleuses. Tableau réaliste par excellence, réalisé la même année où il organisa sa première exposition particulière, au catalogue de laquelle, en introduction, il publiait son manifeste du réalisme. La scène illustre une activité quotidienne de la ruralité franc-comtoise, région qui s'était mise au XIXè siècle à la grande culture céréalière. Pendant des Casseurs de pierre, c'est le travail des femmes qui est ici mis en exergue. C'est à Ornans, durant l'hiver 1853-54, que Courbet travaille à sa composition, utilisant pour modèles sa propre famille : ses sœurs, Zoé au centre et Juliette à gauche, ainsi que (sans doute) le fils naturel qu'eut Courbet (le seul connu) avec Virginie Binet, sa maîtresse des années 1840 et qui quitta Courbet et Paris en 1852. La figure centrale du tableau s'impose au premier regard, par la puissance de ce corps d'abord, en pleine tension, avec ce grand van qu'elle maintient à bout de bras, mais aussi par la sensualité de cet agenouillement jambes écartées et la couleur rouge de sa robe qui tranche sur le blanc du drap. A gauche, la jeune femme fait contraste par la délicatesse et la mollesse de la main séparant le grain de la paille ; la passivité dont elle fait preuve la fait presque soupçonner de somnolence. Enfin, à droite, le garçon s'intéresse au mécanisme du tarare, machine à cribler par ventilation. Intéressé par le monde concret qui l’entoure, Courbet rend ici une évolution dans l'acte du criblage : manuel, à gauche, outillé du crible, au centre, et mécanique à droite. La toile est majeure en ce qu'elle rend compte du travail rural non pas de manière pittoresque ou misérabiliste comme pouvaient le faire les protoréalistes, mais comme un témoignage quasi journalistique et sans parti pris du criblage de blé dans sa campagne et à son époque.

         Les Cribleuses de blés ouvraient ainsi la voie au réalisme rural qu'incarnera à sa suite Jean-François Millet. Trois ans plus tard (1857), avec ses Glaneuses, le peintre réaliste composera aussi des femmes dans la paille et le blé, mais dans un traitement plus dramatique : car le dos cassé de ces femmes, autorisées à ramasser avant le coucher du soleil  les grains laissés dans les champs moissonnés, sont la représentation du destin tragique de ce prolétariat rural obligé de ployer pour survivre ; l'ombre qui vient sur elles contraste avec les derniers rayons de soleil qui, au fond, embrase les récoltes amassées sur les charrettes, abondance qui tranche violemment avec l'austère misère du premier plan. Dans ses Cribleuses, Courbet, lui, n'avait pas voulu introduire de dimension misérabiliste à sa toile pour atteindre une sorte d'allégorie du réel capable de faire sens par elle-même, sans faire appel à l'apitoiement.

Catherine Froment

 

Requiem sans fin

2011​

Performance (45 mn)

Gustave Courbet

 

Les Cribleuses de blé

1854

Huile sur toile, 131 x 167 cm,

Musée des Beaux-Arts de Nantes

Jean-François Millet

 

Les Glaneuses

1857

Huile sur toile, 83.5 x 110 cm,

Musée d'Orsay, Paris

 

                                                                                 A ALFRED BRUYAS

                                                                                                                                                                                                             [Ornans, janvier 1854]

               Cher ami,

               J'ai tardé beaucoup à vous répondre, mais c'est la faute aux gendarmes. J'étais allé me promener à la chasse, j'avais la tête embrouillée, j'avais besoin de prendre de l'exercice. La neige était superbe, mais il se trouve qu'elle était défendue. En rentrant dans notre ville, ils me déclarèrent procès-verbal, ce qui m'occasionna une perte de 3 jours, car il fallut me rendre à Besançon pour m'entendre condamner et m'éviter la prison. Vive la Liberté !

               Vous avez été on ne peut plus aimable de nous envoyer des bonbons. Depuis ce temps, mes sœurs, qui sont assez gourmandes, ne peuvent se lasser de regarder votre portrait.

               Pour mon compte, je suis enchanté de vos photographies, je les fais mettre dans un passe-partout.

               Je suis encore plus enchanté de la perspective que j'ai d'aller vous voir et travailler à Montpellier. J'accepte bien volontiers toutes vos offres [...].

               Nous allons donc dresser nos batteries et procéder à ce grand enterrement.

               Avouez que le rôle de fossoyeur est un beau rôle, et que déblayer la terre de tout ce fatras de bric-à-brac n'est pas sans charme ! 40 000 francs, c'est un rêve.

               Nous voilà obligés de louer un terrain à la ville de Paris, vis-à-vis leur grande exposition. Je vois déjà d'ici une tente énorme avec une seule colonne au milieu, pour murailles des charpentes recouvertes de toiles peintes, le tout monté sur une estrade, puis des municipaux de louange, un homme en habit noir tenant le bureau, vis-à-vis les cannes et les parapluies, puis deux autres garçons de salle.

               Je crois que nous les gagnerons ces 40 000 francs (quand même nous ne spéculerions que sur la haine et l'envie). Sauf erreur, voici le titre : Exposition de la peinture du maître Courbet et de la galerie Bruyas.

               Il y a vraiment de quoi faire danser Paris sur la tête. On fera sans contredit la plus forte comédie qui aura été jouée de notre temps. Il y a des gens qui en tomberont malades, c'est sûr.

               [...]

                D'autre part, j'ai ébauché deux autres tableaux que je m'en vais terminer de suite : le premier ce sera Les Cribleuses de blé, le second, je crois vous en avoir parlé, c'est un tableau qui fera partie de la série du grand chemin, suite aux Casseurs de pierres, c'est une Bohémienne et ses enfants.

               [...]

               Je vous embrasse cordialement.

               Tout à vous

Gustave Courbet                         

L'instant Courbet

                                Une forte comédie

Deux ans après le coup d'Etat bonapartiste auquel il a toujours montré son opposition, Courbet commence sa lettre par une anecdote policière qu'il semble porter, lui, le libertaire, en témoignage de la nature liberticide du régime qui en a découlé. La lettre est adressée à Alfred Bruyas, le mécène de Montpellier qui lui avait acheté ses fameuses Baigneuses du Salon de 1853 ; un mécène inespéré, que Courbet visitera chez lui de mai à septembre 1854 et qu'il comptait bien garder comme généreux ami. Car Courbet projetait, en date de la lettre, d'organiser une exposition personnelle à Paris : en effet, ses toiles majeures ayant été refusées à l'exposition universelle de 1855, Courbet, par une réaction d'orgueil, acheta un terrain situé près de l'avenue Montaigne, non loin du pavillon dédié aux Beaux-Arts, pour y élever un pavillon à son nom. A cette occasion, Courbet, pour enterrer sous son talent réaliste le romantisme dépassé et l'académisme figé dans ses rigueurs (le "grand enterrement" dont il parle), avait besoin des contributions de tous ses amis, particulièrement des plus fortunés. Nécessité se fait de flatter l'homme : sœurs qui se délectent de son portrait, et lui même enchanté de ses photographies (sans doute celles des œuvres acquises par Bruyas : Les Baigneuses et La Fileuse endormie). D'ailleurs, s'il emploie le "nous" pour détailler son projet, c'est bien pour que Bruyas se sente partie prenante de l'aventure en l'aidant financièrement. Bruyas pourtant n'y consentit pas, au-delà de lui envoyer certaines des neuf œuvres qu'il lui avait acheté, parmi lesquelles La Rencontre et l'Autoportrait au col rayé. Courbet du coup retira son nom du titre prévu et appela son exposition privée : "DU REALISME. G. Courbet. Exposition de quarante tableaux de ses oeuvres". Ouverte le 28 juin 1855, l'exposition privée de Courbet ferma en décembre et rencontra un succès mitigé, qui le satisfit néanmoins pour lui avoir donné "une importance énorme".