Pascal Buffard

Orsay II

 

2012

 

Huile sur toile

81 X 65 cm

 

Pascal BUFFARD

(né en 1961)

Natif de Suresne, Pascal Buffard a suivi pendant deux ans L'Ecole Municipale Supérieure des Arts et Techniques de Paris. Il vit et travaille à Charenton-le-Pont. Il a réalisé des séries sur la surpopulation, les nouvelles communications, a convoqué la Joconde pour dénoncer le réchauffement climatique, ou peint le pape François en Jedi. Souvent avec humour, il réinterprète aussi de manière contemporaine des classiques de l'histoire de l'art, comme la Cène de De Vinci réactualisée en "Contrat".

 

 

 

 

DISPOSIF DE TRIANGULATION

 

 

 

         Dans un cliché noir et blanc de 1996, le photographe André Morain saisit le critique d'art Pierre Restany dans un tête à tête avec L'Origine du monde : le regard à hauteur de la vulve, le vieil homme fait montre de gravité et toute expressivité est absorbée par son ample barbe blanche.  Dans la version de Pascal Buffard, les impressions de l'homme sans barbe sont évidentes. Il y a du ravissement dans ce sourire ; il y a du désir dans ces yeux qui plongent littéralement dans la fente ; la tension érotique que produit se face à face se trahit dans les fronces du visage : ravissement, attirance, lubricité, perversité... L'espace entre l'homme et le tableau semble saturé d'ondes à haute fréquence, comme si de la toile de Courbet émanait un magnétisme optique d'une intensité telle que ce regard ne puisse s'en détourner.

         Associer la figure de Dominique Strauss-Khan -définitivement attachée à l'affaire du Sofitel de New-York, et donc aux plus bas instincts du rut animal- à L'Origine du monde, c'est souligner sans doute la complémentarité des pôles de perversité qui s'alimente l'un l'autre et qui constituent la boucle de la vision scopique "regarder – être regardé". L'obsession de l'un est alimenté par l'autre qui existe par l'un. Ou, si l'on veut dire autrement, le succès planétaire de L'Origine du monde vient de cette faculté de provoquer, plus que d'autres images, les pulsions scopiques des regardeurs ; le malencontreux oubli de visage renforçant cette polarisation quasi hypnotique sur le sexe et démultiplie les échanges entre les yeux. Car c'est par l'organe de l’œil que tout cela se nourrit : l’œil-sexe de la regardée -nous en avons déjà parlé et en reparlerons-, l’œil-regard du regardeur.

         Dans le marqueur iconographique de Pascal Buffard, il y a toute une série de toiles dont les personnages ont les yeux exagérément accentués, globes oculaires exorbités, exorbitants, comme des objectifs d'appareils optiques. « Pour moi, l’œil est une caméra qui permet de voir par le petit trou de la lorgnette ce qui se passe dans le monde extérieur. Ce monde actuel de reality-show show, du voir et être vu » [1]. Cette expressivité souligne le mystère de l’œil et du regard. Le regard, pourrait-on dire, révèle deux aspects : il y a l'optique, associé à la lumière ; il y a le scopique, c'est à dire la perception d'un désir, d'une jouissance à venir. « Le concept de pulsion scopique a permis à la psychanalyse de rétablir une fonction d'activité de l’œil, non plus comme source de la vision mais comme source de libido. Là où les anciens conceptualisaient le rayon visuel et le feu du regard, la psychanalyse découvre la libido de voir et l'objet regard en tant que manifestation de la vie sexuelle. Là où était la vision, Freud découvre la pulsion » [2]. Les yeux exorbités de Pascal Buffard semblent des trous dans le visage, sortes de puits béants propices à l’absorption des eaux troubles de nos pulsions. Mais c'est un regard masculin qui opère, celui qui désigne la femme en position de "regardée" et l'homme en position de "regardeur". Dans ce cas-là, le regard masculin porté sur L'Origine est ni plus ni moins qu'un regard de prédateur sexuel : « phallus et regard se conjoignent ainsi sur le corps de la femme » [3] -parfois dans la chambre 14 d'un Sofitel new-yorkais. En effet, les yeux sont les réceptacles du monde sensible qui permet de toucher le bon comme le moins bon.

         Car si Strauss-Khan semble jouir du spectacle de L'Origine, le "trou du regard" est aussi celui par lequel s'engouffre l'horreur. L'horreur d'une tête de méduse qui pétrifie -pour certains, Strauss-Khan est un peu devenu la référence en tête de méduse. L'effroi produit la médusation. Freud avait associé la tête de la Méduse à la peur de castration que la vue du sexe de la femme pouvait provoquer chez les jeunes garçons. La Méduse, objet de désir et de répulsion, fait horreur et fascine jusqu'à l’obsession. Pour y résister, mieux vaut alors se mettre un bandeau sur les yeux plutôt qu'un objectif! Toute l'antienne du rapport au sexe féminin est inscrit dans cette ambivalence depuis que l'homme peut plonger son regard dans le sexe de la femme -et depuis qu'il le reproduit sur un morceau de pierre (Vénus paléolithique).

         Pour la psychanalyse, la contemplation d'une oeuvre érotique procure un triple plaisir : narcissique (se reconnaître dans l'oeuvre, du moins reconnaître les émotions qu'elle suscite en nous), physique (l’excitation sexuelle) et mental ; l’œil, par lequel l'érotisme de l'oeuvre se transmet au cerveau, et surtout le cerveau, qui donne vie à l'érotisme, sont des zones érogènes au même titre que les tétons, l'anus... "La pittura e cosa mentale" disait Léonard de Vinci. Ce qui se passe à l'intérieur de la tête de celui qui regard une oeuvre érotique lui appartient en propre, nul ne sait ce qui s'y développe de pulsions ou de répulsions. Planter le regard du Strauss-Khan en plein sur le sexe de L'Origine, c'est mettre en abîme nos propres pulsions scopiques, nos propres constructions fantasmatiques, bref notre propre perversité... Car l'ancien président du FMI n'est pas le seul pervers à avoir fréquenté Orsay... De fait, qui est le plus voyeur entre nous, qui le regardons regarder, et lui, qui regarde L'Origine ? Le voyeurisme, c'est le plaisir de regarder des sujets qui n'ont pas conscience de notre présence (c'est un regard par effraction) ; quand on regarde Strauss-Khan regarder sans qu'il en ait conscience, ce sont nous les voyeuristes, pas lui qui se contente d'être un voyeur en prenant plaisir à regarder une oeuvre érotique.

 

         Quand L'Origine du monde était chez Lacan, son dispositif de dévoilement de l'oeuvre (derrière le panneau de Masson) plaçait brusquement le spectateur qui n'y était pas préparé devant l'oeuvre suggestive ; et le psychanalyste d'analyser les moindres affleurements d'émotion que l'observation de l'oeuvre érotique procuraient sur le "patient" de manière à en sonder son inconscient. La perversité n'est pas quand dans l'érotisme... De regardeur, le spectateur de L'Origine devenait sans le savoir le regardé. Ce n'est plus une boucle de vision scopique, mais une triangulation. Triangulation à laquelle nous participons à notre tour ; en surprenant la réaction forcément supposée d'un Strauss-Khan devant le tableau, Pascal Buffard nous place en réalité à la place de Lacan, celle du regardeur du regardeur de la regardée... Une affaire de triolisme en somme ; je veux dire, une affaire de voyeurisme à trois ! Et en convoquant Sarkozy devant le tableau de Courbet, Le Deséspéré -dont il a bandé les yeux-, à quel jeu trioliste veut nous faire participer Pascal Buffat ?

 

 

 

 

 

1 – Pascal Buffard, Sud-Ouest, 16/08/2012

2 - Antonio Quinet, Le Trou du regard (conclusion de sa thèse de doctorat en philosophie “L’objet regard en philosophie")

3 – Ibid 2

 

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1.Expressions des passions de l'âme, légende du désir, 1727 
 
 
2-Dominique de Font-Réaulx, Gustave Courbet, Editions de la Réunion des musées nationaux, 2007, p.137
 
 
3-Marie-Pier Blain, Une œuvre de l’ombre : La Voyante de Gustave Courbet, L'ARgoT, 10 juin 2016
 
 
 
4-Michel CimentKubrick, Calmann-Lévy, 2011, p.82
5.René Descartes, Traité des passions, dans Œuvres et Lettres, Bridoux Editions, 1953,p.747

LE MIROIR DE L'ÂME

         Si le proverbe dit que le regard est le miroir de l'âme, c'est que les yeux ne peuvent mentir : toutes les émotions y transite(raient) sans filtre. Plus généralement, les traits du visage révélerait la psychologie des personnes. L'enseignement des Beaux-Arts a toujours insisté sur les expressions du visages en tant que miroirs des humeurs et des sentiments, faisant en raccourci contestable entre physiologie et psychologie. Une association qui se retrouve sous le terme physiognomonie : la "science" qui trouve dans les traits du visage le caractère de la personne, "destiné à faire connaître l'homme et à le faire aimer", selon le sous-titre de l'Essai sur la physiognomonie, paru en 1781. Son auteur, le théologien suisse Lavater (1741-1801), qui fondait son travail sur l'observation, avait utilisé pour illustrer sa thèse de planches que Charles Le Brun conçut à l'occasion d'une conférence  sur "L'expression des passions humaines" en 1668 : l'auteur tentait de définir l'admiration, le ravissement, la joie tranquille ou la douleur aiguë... à travers un corpus de traits propre à chaque humeur. Commentaire : « Cette Passion rend les sourcils pressez & avancez sur les yeux, qui sont plus ouverts qu’à l’ordinaire ; la prunelle enflammée se place au milieu de l’œil ; les narines s’élèvent & se ferment du côté des yeux ; la bouche s’entre-ouvre, & les esprits qui sont en mouvement donnent une couleur vivre & ardente » [1]. Le désir, chez Le Brun s'apparente à de la possession...

         L'intérêt pour la physiognomonie redoubla au XIXè siècle, qui l'étendit même à la criminalité. Les têtes d'expression, elles, étaient toujours la base de la psychologie des personnages. En 1820, le jeune artiste Théodore Géricault (1791-1824), célèbre pour son Radeau de la Méduse, réalisait une série de cinq portraits sensés refléter des typologies de folies (qu'on appelait "monomanies"), nommées monomanes : monomane du vol d'enfant, celui du vol tout court, celui du jeu, celui du commandement militaire... et celui de l'envie. Ce dernier se rapproche de la représentation du désir de Le Brun, les yeux grands ouverts, la pupille enflammée...  

         Dans sa jeunesse, Courbet exécuta des têtes d'expression, d'abord sur lui-même, avec Le Désespéré et Le Fou de peur, qui sont deux autoportraits d'une expressivité exacerbée. Bien que daté de 1865 sur la toile, le curieux portrait ci-contre pourrait être de la même époque : i s'agit d'une femme regardant frontalement et fixement le regardeur. Le grand front dégagé et incliné en avant, les lèvres pincées et l'absence d'émotion renforcent l'intensité d'un regard qui ne semble plus dénué d'intentions manipulatrices, comme une sorcière qui tenterait se saisir de son âme ou une hypnotiseuse cherchant à prendre le contrôle de l'autre. Intitulée La Voyante, on l'appelle aussi La Somnambule, ce qui exprime l'ambiguïté de l'expression recherchée, entre transe et inconscience. Comme pour le Désir de Le Brun ou l'Envie de Géricault, le sujet peut aussi se rapprocher du désordre mental, « au plus près de la classification de Lavater : le front haut est signe d'intelligence et de détermination ; le regard, tout à la fois perçant et intériorisé, évoque le trouble psychique ; l'allongement de l'ovale du visage, la ruse féminine » [2]. Le fond noire des deux toiles renforcent en outre la confrontation des regards de part et d'autre de la toile. Comme beaucoup d'artistes d'alors, Courbet était sensible aux thèses de physiognomonie ; cette recherche d'étrangeté expressive résulte sans doute de cet intérêt, mais aussi d'un fond de romantisme d'un jeune artiste qui cherche à se singulariser des autres par une sensibilité extrême aux émotions, à l'instar d'un Géricault, dont la vie courte (32 ans) et mouvementée incarnait à cette époque le mythe du génie solitaire, pathétique et désespéré. En même temps, ce portrait (peut-être sa sœur Juliette), par son traitement sans concession, est déjà réaliste. « Les détails du visage ont pour effet de situer le corps dans le temps et abolissent complètement toute portée idéaliste, le regard se butant constamment aux défauts anatomiques dévoilés. » [3].

        La photographie, puis plus tard le cinéma, ont beaucoup joué sur les expressivité du visage pour figurer l'"âme" inquiétante de leurs personnages ; et particulièrement Kubrick qui « sait révéler en chaque individu un masque intérieur qui finit par faire surface, un masque qui organise les traits du visage, lui donne une expression unique » [4]. Ces expressivités exacerbées, passées à la postérité, pouvaient se retrouver point focal des affiches des films, comme pour définir par avance l'importance de la psychologie des personnages dans l'histoire racontée. Plus récemment, des affiches comme Esther (2009) de Jaume Collet-Serra ou Lucy (2014) de Luc Besson, réemploient le cadrage serré sur le visage et la frontalité du regard pour énoncer l'ambiguïté psychologique des personnages-titres. Regard, miroir de l'âme...

 

         Pascal Buffard se joue du miroir pour garder secrète l'âme de ses personnages : dans la série intitulée paradoxalement Regards, l'artiste se fait un malin plaisir à escamoter les yeux des ses modèles, soit en leur bandant les yeux, soit en leur substituant des objectifs photographiques, soit encore en les diluant dans des volutes abstraites, comme ici avec des spirales hypnotiques. Par ces artifices, la personnalité de ses personnages échappent à l'observateur, qui se sent joué par l'artiste ; le subterfuge consiste en effet à renverser le rapport à la peinture : d'observateur du modèle, l'on devient sinon l'observé, du moins le manipulé. « Il n'y a aucune passion que quelque particulière action des yeux ne déclare : et cela est si manifeste en quelques-unes, que même les valets les plus stupides peuvent remarquer à l’œil de leur maître, s'il est fâché contre eux ou s'il ne l'est pas » [5]. Car Descates, avant Le Brun, s'était aussi intéressé à l’interaction corps-esprit dans un traité consacré au passions de l'âme (1849). Difficile pour les valets, dans les portraits de Buffard, de voir si leur maître est fâché ou non... 

Charles Le Brun

 

Le désir

1727

Gravure,

BNF, Paris

Théodore Géricault

 

Monomane de l'envie

1819-1821

Huile sur toile, 72 × 58 cm

Musée des Beaux-Arts, Lyon

Gustave Courbet

 

La Voyante

1845-1855 (?)

Huile sur toile, 

47 x 39 cm,

Musée des Beaux-Arts,

Besançon

Pascal Buffard

 

Hypnotic Man 

2014

Huile sur toile, 

80 x 80cm

 

                                                                                                  A SON  PÈRE

                                                                                                                                                                                                                                             [Paris, 21 juin 1840]

         Mon cher papa,

         Je te dirai que j'ai passé au conseil de révision samedi matin le 20. J'ai si bien joué mon rôle que ces Messieurs n'ont rien pu décider. Si les certificats que tu m'avais envoyés avaient été plus appuyés, s'ils avaient été légalisés par le préfet, je crois que je serais réformé. Maintenant ils ont décidé que je passerais une seconde fois dans mon pays où l'on me connaissait mieux et à cet effet ils m'ont signifié de partir de suite. Je ne sais vraiment pas comme j'ai pu bégayer de cette façon-là car je ne leur ai pas dit un seul mot comme il faut. Ils m'ont dit que j'exagérais mais cela ne m'a pas empêché de continuer mon rôle. Il est bon de te dire par exemple que j'avais fait de fameux préparatifs pour cela. Je ne me suis d'abord pas couché, puis ensuite j'ai fait monter dans ma chambre une bouteille d'eau-de-vie de cognac que j'ai bu en punch et j'ai fumé plus de  20 pipes et ajouté à tout cela 2 ou trois tasses de café. C'est avec ces décorations-là que je me suis présenté devant eux étant aussi de sang froid que je le suis à présent. Je vais donc partir aussitôt que j'aurai reçu ta réponse que tu m'enverras poste par poste [...]. Vous devez savoir quand doit se passer la révision, fais-moi le savoir. Vous ne feriez pas mal, en cas que je passe, de vous procurer un troisième certificat d'un de mes maîtres à   Besançon, soit M. Delly ou M. Flajoulot. J'en ai un de mon maître M. Steuben légalisé par le maire du 11è arrondissement de la Seine et du préfet de la Seine.  [...]

         Je vous embrasse tous en attendant le plaisir de vous voir.

 

                                                                                                                                                                                                                                             Gustave   Courbet

L'instant Courbet

                                Se payer   une tête d'expression

On imagine quelle tête d'expression Courbet devait faire après sa bouteille de cognac, ses vingt pipes et ses cafés... S'il a joué ce rôle devant ces Messieurs du conseil de révision, c'est que probablement il avait tiré au sort le mauvais numéro l'envoyant au service militaire. Celui-ci durait alors six ans, ce qui explique peut-être tout l'investissement du jeune peintre à feindre la déficience mentale pour être réformé. Il vient alors tout juste d'avoir vingt-et-un ans (âge de la majorité). Cela fait à peine deux ans qu'il s'est installé à Paris dans l'intention de faire carrière de peintre ; le moment est mal choisi de mettre sa formation entre parenthèse. L'histoire ne dit pas s'il refit son rôle de composition devant le conseil de révision de son pays natal, mais elle retient qu'il ne fit pas de service militaire : soit le stratagème fonctionna mieux qu'à Paris, soit il convainquit son père de payer une tierce personne pour faire le service à sa place. Il était alors totalement dépendant financièrement du père, y compris pour lui envoyer le prix du trajet de retour au pays. Au-delà de l'anecdote, cette lettre nous renseigne sur la psychologie du peintre d'Ornans : d'abord son culot, sans doute en partie motivé par sa confiance inaltérable en sa réussite, qui lui alimentait sa soif d'enfoncer les portes closes et de faire tomber les barrières, un culot qu'on lui reprocha longtemps et que ne se brisa vraiment qu'avec la prison et l'exil ; sa soif de liberté ensuite, et sa volonté farouche d'échapper à tout carcan institutionnel, que ce soit artistiquement, que socialement et politiquement ; enfin, l'un allant avec l'autre, le peu de cas qu'il faisait des décorations et des gradés, en somme cet anti-militarisme qui entretint toujours chez lui une détestation de la guerre et des armes. 

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