Miguel Chevalier

L'Origine du monde

 

26-29 mars 2014

 

ordinateur, vidéoprojecteur, logiciel spécifique, façade

60 X 30 m

Grand Palais, Paris

 

Miguel CHEVALIER

(né en 1959)

Né au Mexique, Miguel Chevalier est considéré comme l'un des précurseurs de l'art numérique ou art génératif car généré par des logiciels informatiques. Diplômé de l'École nationale supérieure des Beaux-arts, il réalise de nombreuses installations en France et l'étranger à l'intérieur de monuments ou à l'extérieur, sur les façades des monuments. Son œuvre interroge la relation de l'homme au monde, à la nature artificielle, aux villes virtuelles, ou s'articule autour de thématiques telles que les flux et les réseaux, ou le monde des micro-organismes.

 

 

 

 

EN VOIR DE TOUTES LES COULEURS

 

 

         La façade du Grand Palais, Paris, de jour : rigueur symétrique des hautes colonnades aux chapiteaux corinthiens, fronton austère découpant avec rectitude l'entrée principale, les compositions sculpturales posées en choucroute sur les lourds et massifs contreforts d'encadrement, et l'arrondi de la coupole de verre venant chapeauter le tout comme un vaisseau spatial... Monument commandé par une République pour se rendre hommage à elle-même, le Grand Palais est le symbole de la rigueur et de l'ordre, un rien arrogant, de ce régime parlementaire né sur le sang des communards, de cette même République qui condamna Courbet à l'exil pour avoir initié la destruction de la colonne Vendôme, autre monument commandé par un régime pour célébrer sa propre gloire... « L'État est incompétent en matière d'art. Quand il entreprend de récompenser, il usurpe le goût du public » [1], clamait, lucide, Courbet en refusant sa Légion d'honneur (1870).

         Façade austère et grandiloquente du Grand Palais, Paris, de nuit, 26-29 mars 2014 : le bâtiment est baigné d'une lumière produisant une fragmentation verticale, des sortes d'empilements de briquettes réfléchissantes qui clignotent prestement sur toute une gamme chromatique allant du blanc au noir : l'on dirait les colonnes géantes de l'équaliseur affolé d'une bourse réagissant à une fréquence d'échanges financiers incontrôlés. Parfois, cet effet de pixellisation architectural se liquéfie pour produire, l'instant d'une seconde, l'illusion d'un miroitement d'eau, avant que la façade ne se refragmente. C'est comme un langage binaire qui peine à produire du sens, comme des lignes de codages informatiques cherchant un accomplissement quelconque. Bientôt les clignotements d'un coup se colorent de tout le spectre chromatique, initiant une démultiplication psychédélique des crépitements lumineux qui donne à la façade austère et grave du Grand Palais un petit air encanaillé de boîte de nuit. L'univers, en programmation, s'ouvre à la vie par la couleur. La fractalisation multicolore donne bientôt des signes de fluidité : les pixels se fondent pour former des volutes de couleurs, des volutes qui finalement se constituent en formes oblongues fermées se mouvant mollement sur la façade, s'étirant, se contorsionnant contre leurs voisines qui mêmement ondoient, flottent, s'imbriquent aux autres ; l'univers prend la forme de cellules biologiques en pleine mutation embryonnaire : cela s'aspire, se segmente, s'assemble, s'accouple, se divise, fusionne. Puis les formes indistinctes s'individualisent en cercles distincts, beaucoup plus stables, faits de plusieurs anneaux de couleurs différentes, qui battent comme des organismes indépendants et finissent par évoluer ensemble pour former des compositions chromatiques à part entière. Ainsi va la création dans l'insondable monde microscopique.

         Origine du monde s'inspire bien entendu des micro-organismes, ces particules élémentaires de la vie qui, dans un mouvement perpétuel de renouvellement, constituent probablement le système le plus dynamique de l'univers. Ce monde parallèle, lorsqu'il se dévoile à l'œil, produit des univers visuels intrigants, un univers auquel les yeux curieux de Courbet n'ont jamais eu accès. Si son Origine du monde se trouvait entre les jambes d'une femme, celle de Chevalier puise dans cet infiniment petit de la vie. Les progrès scientifiques sont passés par là. Miguel Chevalier est un artiste de son temps, sensibles à la modernité des sciences et à l'évolution des technologies. D'ailleurs, la technologie est aussi son médium : loin des crayons et des pinceaux de Courbet, il crée des tableaux lumineux avec la machine : cela s'appelle de l'Art génération, car les images sont générées de manière aléatoire par l'ordinateur.

         Miguel Chevalier est considéré comme l'un des pionnier de l'art numérique : l'ordinateur, comme support artistique, a modifié notre rapport traditionnel à l'art. Par les logiques propres à l'informatique convoquant la générativité (les images, basées sur des algorithmes, se génèrent elles-mêmes), et donc la variabilité et l'altération du contenu de l'œuvre : « Ce n’est pas une installation vidéo en boucle avec un début, un enchaînement de séquences et une fin. C’est tout l’intérêt du digital, les œuvres sont en perpétuelle mutation. Et elles ne sont jamais achevées » [2]. Il est loin, le temps où les artistes mettaient un point final à leur œuvre en y faisant une belle paraphe... Ici, l'artiste met un point non final à son œuvre en éteignant son ordinateur. En le rallumant ailleurs, sur un autre continent, au Mexique par exemple -son pays natal-, Miguel Chevalier peut projeter une nouvelle version de L'Origine du monde (sur la façade du Palais des Beaux-arts de Mexico en 2013). Et de toucher un autre public. En projetant une œuvre en extérieur ou en intérieur, le travail de l'artiste numérique rejoint davantage celui des fresquistes, de Giotto à Diégo de Rivera, dont les peintures murales étaient visibles du plus grand nombre, que celui d'un Courbet dont L'Origine du monde était destinée à âtre confinée loin des regards non initiés.

         

 

 

 

 

 

1- Gustave Courbet, lettre au Ministre Maurice Richard, Paris, 23 juin [1870], dans Chu, p.356

2 – Miguel Chevalier, Art Paris Art Fair 2014 : entretien avec Miguel Chevalier, artiste numérique, artistik rezo.com, 26 mars 2014

 

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1 - Laurence des CarsCourbet, Editions de la Réunions des musées nationaux, 2007, p.327

 

 

 

 

 

2 - IN-OUT, Paradis artificiels 2017, site de Miguel Chevalier

COMPOSITIONS FLORALES​

         La thématique de la biologie moléculaire et la technologie nous éloignent considérablement de l'œuvre de Courbet, par ailleurs peu enclin à trouver dans la modernité technologique de son temps de Révolution industrielle des thèmes dignes à traiter : tandis que de Manet ou des Monet peignent les nouvelles architectures d'acier et les trains à vapeur, Courbet, tout réaliste qu'il soit, reste un peindre de la nature et de la ruralité. Ses expérimentations picturales pour autant sont variées, entre les scènes d'intérieures et les grandes compositions de chasse, la pratique du paysage et des natures mortes, sans oublier les portraits et les nus.

 

         Au début des années 1860, il eut une nouvelle toquade : s'emparer du thème de la composition florale. Invité à séjourner chez Etienne Baudry, connaissance que lui avait présenté le critique Castagnary, le peintre d'Ornans vint séjourner dans sa propriété de Rochemont, en Saintonge. Passionné de botanique et d'horticulture, son hôte lui fit découvrir sa vaste bibliothèque et surtout ses jardins où abondaient les fleurs. Courbet, séduit sans doute par la diversité de textures et de coloris, se lança dans une série de nature morte aux fleurs. Le thème n'avait jamais été encore abordé par lui à part entière, la fleur se contentant de participer marginalement à ses compositions, comme dans Les Demoiselles des bords de la Seine (1856-57), où l'une des demoiselles allongées sur la rive tient dans une main un bouquet coloré en plein centre du tableau ; plus tard (1866), un bouquet de fleurs présidera à l'enlacement des dormeuses de Sommeil. L'une de ses toiles la plus fameuse sur le thème est Le Treillis (1862) où l'on voit une jeune femme s'occuper d'un treillis de fleurs aussi haut qu'elle : la composition florale prend les deux-tiers de la toile ; dans Jeune fille arrangeant des fleurs (1862), la composition florale est encore accompagnée d'une autre jeune fille. L'association d'un personnage féminin aux fleurs peut soit être de nature narratif, soir symbolique, comme allégorie de l'amour et de la jeunesse.

         Poursuivant son périple à l'Ouest en séjournant dans d'autres adresses (fin 1862-début 1863), le peintre n'abandonne pas son motif nouvellement expérimenté à Rochemont. A côté de nombreux portraits et paysages réalisés sur place et exposés à la mairie de Saintes (15 janvier-11 février 1863), Courbet élude tout modèle de sa composition florale pour faire de celle-ci le personnage principal. « Si Courbet reprend des dispositifs formels issus de la tradition flamande et hollandaise, notamment un traitement égal de la lumière qui ne néglige aucune des variétés florales présentes, il est aussi ici en connivence avec un cadrage serré laissant le motif envahir la surface de la toile jusqu'à la saturation » [1]. L'historienne de l'art Hélène Toussaint s'était amusée à recenser la variété des fleurs : pivoines, roses, tulipes, lilas, houx, cyclamens, asters, dahlias, gueules-de-loup, nigelles de Damas et ribes. 

         Miguel Chevalier s'est aussi intéressé aux fleurs... numériques bien sûr. En 2017, au domaine de Chaumont, une étrange "capsule spatiale" en bois et films holographiques de douze mètres de diamètres était posée au milieu des fleurs et des arbres du parc. « Invité à pénétrer dans ce dôme géodésique, le visiteur découvre à l'intérieur d'un second dôme de 8 mètres de diamètre un jardin virtuel projetée sur les parois à 360°. Il quitte la réalité et profite de cette expérience d’immersion unique où tous ses sens sont mis en éveil » [2]. Immersion dans un jardin virtuel, un "paradis artificiel", où les essences botaniques numériques réalistes ou abstraites se génère à l'infini sur 360° : germant sous les yeux du spectateur, fleurissant en accéléré, vibrant sous le vent, se liant, se superposant, tournoyant sur elles-mêmes... les fleurs de ce jardin en perpétuel renouvellement font jaillir, dans le mouvement, une étonnante palette de couleurs, que n'aurait pas renié Courbet

Gustave Courbet

 

Le Treillis ou

La Femme aux fleurs

1862

Huile sur toile, 109,8 x 135,2 cm

The Toledo Museum of Art, Tolède

Miguel Chevalier

 

IN - OUT / Paradis Artificiels

2017

Installation multisensorielle

8m de diamètre, 360°

Domaine de Chaumont-sur-Loire

Gustave Courbet

 

Fleurs dans un panier

1863

Huile sur toile, 75 x 100 cm

Art Gallery and Museum, Glasgow

 

                                                                                                                                                                                                                                                           A LEON ISABEY

                                                                                                                                                                                           [Port -Berteau, septembre (?) 1862]

 

               [...] J'ai fait mes esquisses de mes tableaux d'exposition à Paris. Je vais faire une exposition de tableaux que j'ai faits à Saintes. Je serai à Paris dans trois semaines au plus tard. Si vous m'écrivez, adressez-moi la lettre au Port-Berteau, place Courbet.

               J'ai eu des triomphes à nuls autres pareils. J'ai été porté en triomphe par les dames de Saintes et il m'a été dédié une place par ces mêmes dames. Je suis chez des peintres où je travaille énormément.

               J'espère que vous vous portez bien ainsi que votre dame. Je vous embrasse de tout coeur, votre dame et vous, et suis de tout cœur  votre sincère ami.

 

                                                                                                                                                                                                                                                       Gustave Courbet

L'instant Courbet

                                comme un nègre...

Courbet ne perd pas une correspondance pour manquer de fanfaronner sur ses triomphes : partout où il se rend, Franche-Comté natal, sud de la France, Belgique, Hollande ou Allemagne, et jusqu'à Saintes, partout notre peintre remporte des succès inégalés. Il était pourtant venu dans l'ouest, le cœur gros, encore tout bouleversé par sa rupture avec une certaine Léontine Renaude. Plus de trois mois plus tard, le moral semble être revenu, après un séjour au château de Rochemont, où il fut dignement reçu, puis ici à Port-Berteau (Bussac-en-Charente), où il forma avec Camille Corot (de plus de vingt ans son aîné), et les peintres du cru, Augustin Auguin et Hippolyte Pradelles, un atelier collectif éphémère baptisé "groupe de Port-Berteau" (octobre-décembre 1862). La lettre est adressé à l'architecte Léon Isabey qui lui avait conçu son pavillon du Réalisme en 1855 ; dans une lettre précédente adressée à Castagnary, il précise qu'une fête en son honneur (24-25 août 1862) eu lieu à Port-Berteau autour de deux milles personnes : "De plus -ajoute-t-il- je suis amoureux d'une dame superbe, la promotrice de mon triomphe". Nous comprenons mieux dès lors son humeur triomphaliste ! L'amour en question doit être Laure Borreau, qui tenait à Saintes avec son époux une boutique de tissus et de toiles. Leur relation le retint bien plus longtemps dans l'ouest que prévu dans la lettre, puisqu'il ne reviendra à Paris qu'en mai, pour l'ouverture du Salon. Il nous a laissé de Laure Borreau un portrait aujourd'hui au musée d'art de Cleveland : elle y prend la pose avec un bouquet de fleurs à la main...

 

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