Fabien Lacaf

Courbet

 

2015

 

Bande dessinée

Editions Glénat

48 pages

 

Fabien LACAF

(né en 1954)

Né à Paris, Fabien Lacaf s'est d'abord formé à l'archéologie (civilisations précolombiennes) avant d'obtenir une Maîtrise d'Arts Plastiques. Dans les années 1980, il se tourne vers la bande dessinée, en association avec des scénaristes. Son dessin réaliste illustre des univers de science-fiction (Les Robinsons de l'Aquarius), de policier (Macadam) ou historiques (Les Patriotes). En 1994, une rencontre avec Jean-Paul Rappeneau lui ouvre les portes du cinéma en tant que storyboarder

 

 

 

 

SERIAL KILLER D’ORIGINE

 

 

 

         En mars 2015, les Éditions Glénat ont lancé une collection intitulée Les Grands peintres,  dont l’ambition est de restituer l’univers d’un maître de la peinture dans son contexte historique, artistique et social. Dans un soucis manifestement très didactique, la bande dessinée est complétée par un dossier pédagogique de huit pages. Chaque histoire est confiée à un auteur dont la tâche est de scénariser un épisode de la vie du peintre choisi « permettant de capter au mieux la personnalité de l’artiste et de son œuvre » [1]. Ambition louable dont la réussite dépend évidemment du talent propre de l’auteur.

         L’ "histoire Courbet" a été confiée au dessinateur Fabien Lacaf, très habitué aussi du cinéma en tant que storyboarder. C’est peut-être cette facette qui nourrit sa narration cinématographique de la vie de Courbet. Enfin, un épisode de la vie de Courbet qui a la particularité de ne pas avoir existé ; un épisode somme toute assez extravagant dans lequel Courbet ne figure quasiment pas. Toute l’intrigue de l’album tourne en réalité autour de L’Origine du monde, plus exactement du modèle du tableau, recherchée par un serial killer psychopathe (comme tout les serial killer…) désireux de venger dans le sang l’affront de la suprême impudeur ! Bref, il s’agit ni plus ni moins que d’une enquête policière, menant les enquêteurs sur des lieux de crime où les victimes sont retrouvées en Origine, tête voilée et sexe exhibé

         Certes, la bande dessinée restitue l’univers du Paris du Second Empire ; certes, des évocations nous plongent dans quelques anecdotes de la vie du peintre ; certes, nous retrouvons l’ambiance (imaginaire) de son vaste atelier où ses "poules" de modèles s’évertuent à prendre la pause du Sommeil, et aussi dans celui de l’hôtel particulier du richissime et érotomane Khalil Bey, dont le salon duquel étaient exposées d’autres de ses acquisitions prestigieuses (Le Sommeil donc, acquis en même temps que L’Origine du monde, et le célèbre Bain turc d’Ingres). Mais tout ce décorum ne suffit pas à rendre à l’intrigue la profondeur et la complexité d’un Cri du peuple de Tardi.

         En reprenant la trame du roman de Jean Vautrin (publié en 1998), Jacques Tardi nous plonge, lui, dans une Commune insurrectionnelle toute entière bercée entre espoir et crainte, l’espoir d’un avenir meilleur et la crainte d’une répression sanglante, ce genre de bercement qui renvoie l’âme humaine à ses caractères les plus nobles et les plus sauvages concurremment. Le Commune de Paris y est décrit sans doute avec plus de justesse que le Paris de Lacaf, dans une sorte de frénésie populaire dans laquelle Courbet –l’instigateur du "déboulonnage" de la colonne Vendôme– a toute sa place. Impossible à l’auteur, pourtant d’une grande rigueur historique quant aux événements et aux personnages (Louise Michel, Jules Vallès…) de la Commune, de ne pas s’autoriser un petit anachronisme lui permettant de mettre en scène notre redoutable peintre "de chair" venir en personne fanfaronner –goguenard, sourire malicieux en coin- chez le photographe Théophile Mirecourt à propos de sa dernière œuvre ; œuvre qu’il porte sous le bras et pour laquelle "il est assez content de [lui]". Et pour cause, il s’agit bien de L’Origine du monde. L’action se passe en 1871 ; cela fait cinq ans déjà que l’œuvre se trouve dans la collection de Khalil Bey. Mais elle est trop emblématique du personnage pour ne pas la citer. D’ailleurs Tardi a trouvé un visage au sexe : celui d’une chanteuse populaire de cabaret surnommée Caf’Conc’.

         Chez Lacaf, dont l’enquête porte justement sur l’identité du modèle de L’Origine, c’est à Jeanne de Tourbey que revient d’avoir posé pour Courbet. Cette demi-mondaine du Second Empire -qui deviendra comtesse de Loynes- compte en effet parmi les hypothèses les plus plausibles sur l'identité le modèle : née dans un milieu modeste, elle est partie comme un Rastignac à la conquête de Paris qu’elle mit effectivement à ses pieds ; en 1866, à l’époque de L’Origine, la trentaine gracieuse [2], Jeanne tenait salons chez elle dans lesquels se retrouvait tout le gratin mondain de la capitale, journalistes, hommes politiques, artistes ou plus simplement nababs bel esprit tel un Khalil Bey dont elle devint l’amante. Ainsi, en faisant peindre L’Origine du monde, le dandy turc aurait pu avoir en permanence le sexe de son amante sous le nez et même la solution de le montrer à un public averti sans qu’il puisse être identifié ! Frivole pirouette !

 

           Ainsi le neuvième art ne pouvait être en reste de tout hommage à la toile licencieuse de Courbet. D’autres auteurs y sont allés de leur citation : Bernard Yslaire, scénariste et dessinateur belge, lui consacre une vignette dans Le Ciel au-dessus de Bruxelles, une histoire d’amour entre un juive et une musulmane préparant un attentat terroriste ; on y voit le sexe « façon Origine du monde » avec une cartouche laconique : « Je t’aime ». Une femme, pour montrer son sexe, doit aimer…?! Si tel est le cas, qui a donc pu aimer Courbet au point de lui faire montrer au monde entier ? La question, en dépit des propositions de Tardi et de Lacaf, est laissée en suspend…

 

 

 

 

 

1- GlénatBd.fr

2- « […] c’est surtout que sur son regard [de Jeanne de Tourbey] que le spectateur s’attarde, ce regard qui faisait succomber les hommes et rendait les femmes jalouses. De beaux yeux gris, langoureux et expressifs, des yeux qui en disaient long sur le charme de la dame ; un regard d’avant le désir et d’après le désir (et vice versa), comme on voudra bien l’interpréter, mais qui ne pouvait laisser indifférent ». Thierry Savatier, L'Origine du monde, Histoire d'un tableau de Gustave Courbet, Éditions Bartillat, 4è édition, 2009, p. 45

 

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1 - Dominique de Font RéaulxCourbet, Editions de la Réunions des musées nationaux, 2007, p.154

2 - Ibid, p.255

Fabien Lacaf

 

Courbet

2015

Planche de BD, p.26

LES MIMES

         S'attaquer à une oeuvre historique, quelque soit le médium, c'est contextualiser dans une époque. Fabien Lacaf nous plonge dans le Paris du Second Empire (1852-1870), celui des grandes mutations urbaines initiées par le baron Haussman : percement de grands boulevards, construction des gares (de Lyon, 1855 ; du Nord, 1865...), aménagement des espaces verts (Parc Monceau, Buttes-Chaumont...), l'édification de monuments (Opéra Garnier, église Saint-Augustin...), mais c'est aussi la réglementation des façades d'immeubles, l'amélioration de l'alimentation en eau et des égouts, la généralisation du gaz... De tous ces bouleversements, Courbet fut le contemporain : arrivé à Paris dès 1839, le peintre franc-comtois y demeura jusqu'à sa libération de prison en 1871. Installé rue Hautefeuille dans le VIè arrondissement, Courbet est un familier de la vie parisienne, fréquentant la brasserie Andler dans la même rue, le restaurant Laveur, rue des Poitevins, le café Momus où se réunissait le monde littéraire, et tous les lieux à la mode des arts et des festivités, les Bouffes-Parisiens d'Offenbach, le théâtre des Variétés dont il fréquenta un temps une actrice, et tous les cabarets, tripots et autres lieux de plaisirs hantés par la bohème parisienne. Témoin de ce Paris foisonnant, Courbet n'en a pas pourtant laissé témoignage pictural, contrairement à Manet, Caillebotte ou Monet, plus tard Toulouse-Lautrec ou Renoir. C'est que le peintre d'Ornans n'est pas un peintre de ville : sa seule toile urbaine est une scène de départ de pompiers pour le feu dans le Paris nocturne. En revanche, il brossa quelques portraits de figures marquantes : Beaudelaire, en premier lieu, le littérateur Trapadoux, figure de la bohème, le critique Champfleury ou encore le le mime Charles Deburau.

 

         Charles Deburau (1829-1873) est le fils de Baptiste Deburau (1796-1846) qui remit à l'honneur le personnage de Pierrot, issu de la commedia dell'arte : tout vêtu de blanc, Pierrot est un zanni, valet bouffon de la comédie italienne, naïf mais se sortant toujours habilement des pires faux pas : « L'indépendance de Pierrot, qui ne donne rien de plus qu'il ne reçoit, séduisait les classes populaires parisiennes qui se pressaient en foule au "paradis" pour admirer leur héros, solitaire et rusé » [1]. "Paradis", comme le "poulailler" des théâtres, comme Les Enfants du paradis, le chef-d'oeuvre cinématographique de 1945 qui brosse le portrait du "boulevard du crime", le boulevard où se trouvaient plusieurs théâtres mélodramatiques, dont le Théâtre des Funambules où se produisait Baptiste Deburau : celui-ci a donc toute sa place dans le film de Marcel Carné, sous les traits de Jean-Louis Barrault.

         « Durant l'automne ou l'hiver 1854-1855, Félix Nadar demanda à Charles Deburau, fils de Baptiste, de servir de modèle pour une série de "têtes d'expression", destinées à promouvoir l'atelier photographique qu'il venait d'ouvrir avec son frère » [2] ; présentées l'Exposition universelle de 1855, les épreuves y rencontrèrent un succès considérable. Il est vrai que Nadar excella dans le traitement de la lumière, qui donnait aux expressions du mime une force vivante. La composition du dessin de Courbet semble reprendre l'une de ces photographies et, un temps ami de Nadar, il eut probablement accès à la série lorsqu'il réalisa ce dessin destiné à illustrer l'affiche d'une pantomime écrite par Fernand Desnoyers ; dans une des scènes, Pierrot et Scapin se disputent le même amour de Nina, ce qui les amène à se couper chacun un bras : on voit Pierrot, bras gauche en moins, se dresser d'effroi devant le bras noir de Scapin.

         La présence du mime est donc une réalité de la vie parisienne second empire. Pas étonnant donc d'en voir apparaître un au détour d'une planche de Fabien Lacaf. Il s'agit, là encore, d'un personnage historique, le rival de Charles Deburau, le mime Paul Legrand (1816-1898). Il rencontra lui aussi un franc-succès, dans un autre théâtre du "boulevard du crime", les Folies-Nouvelles, qui accueillait un public plus lettré et exigeant que les Funambules, pour des représentations réalistes, telles les pantomimes de l'écrivain et critique d'art Champfleury, qui fut l'un des meilleurs soutient de Courbet dans ses débuts réalistes, avant leur brouille de 1863... Et ainsi de boucler la boucle !

Nadar

 

Paul Legrand en Pierrot

vers 1857

Photographie,

Musée d'Orsay, Paris

Jean-Louis Barrault, en Baptiste Debarau dans Les Enfants du Paradis

Nadar

 

Le mime Deburau : Pierrot écoutant

1854-55

Musée d'Orsay, Paris

 

 

 

 

 

Gustave Courbet

Pierrot et le bras noir

1856

Crayon, rehauts de blanc sur papier

47.3 x 51,8 cm

National Gallery of Canada, Ottawa

 

                                                                      A LOUIS GUEYMARD

                                                                                                                                                                   [Paris, 1er octobre 1859]

         Mon cher Gueymard,

         Nous avons ce soir samedi une lecture d'une comédie pantomime de M. Fernand Desnoyers. La soirée sera très nombreuse et très animée. On dîne à six heures chez Andler, puis on monte dans mon atelier ensuite. Nous serions très flattés si vous pouviez  venir, et moi spécialement.

         Je vous charge de mes compliments les plus empressés pour Madame votre épouse.

         Je vous serre la main de cœur.

 

                                                                                                                                                                                                                                           

                                                                                                                                                      Gustave   Courbet

Rue Hautefeuille, 32.

L'instant Courbet

                                La fête à l'atelier

Louis Gueymard, à qui la lettre est adressée, est le ténor principal de l'opéra de Paris, dont Courbet fit le portrait en Robert le Diable en 1857. Il est invité, ainsi que tout le gratin de la bohème réaliste de Paris, à la "Grande fête du Réalisme" organisée dans l'atelier même du peintre, le 1er octobre 1859. Théorisé par Courbet dans son catalogue de l'exposition personnelle de 1855, défendu par le critique d'art Champfleury, le mouvement réaliste prenait son essor dans cette décennie 1850, en réaction au sentimentalisme romantique et au rigorisme de l'académisme. Nourri par les nouvelles philosophies politiques du positivisme d'Auguste Comte ou du socialisme libertaire de Proudhon, le mouvement est intimement lié aux aspirations démocratiques d'une génération d'artistes montante et d'une petite bourgeoisie décrite dans les romans et nouvelles de Champfleury. Dans sa fête du Réalisme fut donc donné, comme annoncé, la pantomime de Desnoyers, Le Bras noir, illustré par Courbet, et fut fait lecture d'une autre, Monsieur et Madame Durand. "Au programme, il y avait aussi une symphonie de Haydn jouée sur une contrebasse par Champfleury, la lecture d'un poème épique par Adèle Esquiros [femme de lettres et journaliste féministe], des numéros courts par François Bonvin  [peintre et graveur], Armand Gautier [peintre et lithographe], Charles Monselet [journaliste, poète et écrivain épicurien surnommé le "roi des gastronomes"], Alexandre Schanne [peintre, qui servit de modèle à Henry Murger pour les Scènes de la vie de bohème, feuilleton réaliste qui remporta un vif succès], etc." [Petra Ten-Doesschate Chu, Correspondance de Courbet, Flammarion, 1992, p. 153, note 2].  

 

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