Balthasar

Burkhard

L'Origine

 

1988

 

photographie

23x29 cm

 

Balthasar BURKHARD

(1944-2010)

Le travail photographique de Burkhard commence en 1965, en collaboration avec la Kunsthalle de Berne, le musée d'art de sa ville natale. Très vite, il s'oriente vers la production de grands formats sériels, le plus souvent en noir et blanc. En 1974, il se rend aux Etats-Unis dans le but de devenir acteur à Hollywood ; il sera en lieu et place professeur à l'université de l'Illinois à Chicago. Il multiplie les expositions personnelles aux États-Unis et dans son pays natal principalement ; il sera invité en 2007 à la grande rétrospective Courbet organisée par le Grand Palais.

 

 

 

 

SECRET VULVAIRE

 

 

         Balthasar Burkhard est Suisse. Son Origine nous apprend que la vulve helvète -toute calviniste soit-elle- se trouve très en parenté anatomique avec la française de Courbet, si tant est, bien entendu, que nous attribuions la nationalité d'un sexe à celle de l'artiste qui l'immortalise, ce qui, somme toute, est une gageure, car le cadrage sans visage de ce corps le rend par définition universel. Ces sexes sont anonymes et secrets comme un compte suisse ; L'Origine du monde, c'est la version vulvaire du secret bancaire ; dans un cas, c'est une invitation à l'évasion fiscale, dans l'autre, à une évasion libidinale. A chacun son impudeur...

         La Suisse est le pays des banques suisses. C'est aussi l'une des plus ancienne démocratie du monde, qui donna asile au communard Courbet, au moment où son propre pays le vouait aux gémonies. Un accueil bienveillant à en émouvoir l'exilé. Burkhard et Courbet ont ainsi baigné dans les mêmes paysages de montagnes et de lacs ; pas étonnant qu'il en ait réalisé de somptueuses restitutions, chacun à travers son médium. Il y a comme ça, dans les parcours humains, des points d'approche, presque des points d'accroche, qui portent deux destins à se croiser, même mollement, à des années l'un de l'autre. Burkhard et Courbet ont aussi aimé l'univers de la mer, en saisir le flux et le reflux, et exposer en série des vagues. Burkhard et Courbet ont été chacun à leur époque fascinés par le corps humain, s'en sont imprégnés comme d'un paysage alpin ou marin pour finalement en donner des versions qui font dates, riches de sensualité énigmatique. Courbet aimait peindre les animaux, particulièrement les gibiers et les poissons ; Burkhard s'est à sa manière collé à cette même toquade ; Courbet eut sa période fleurs ; Burkhard eut la sienne à son tour. L'on connaît le goût de Courbet pour l'autoportrait ; bingo ! Burkhard en réalise une série en 1977... Il y a comme ça, dans des parcours artistiques, des lignes de force récurrentes qui ponctuent des œuvres à un siècle d'intervalle, avec la même obsession qu'un banquier suisse en quête de fonds étrangers. Il est passé par ici, il repassera par là...

         Grand admirateur du peintre d'Ornans, le photographe suisse eut le privilège d'exposer ses œuvres au milieu de celles du maître à l'occasion d'une grande rétrospective au Grand Palais en 2007. Le lien entre les deux artistes fut mis en évidence par thème (autoportrait, paysage, nu...), la section grands formats n'étant pas la moins révélatrice : Courbet fut le premier à ne pas consacrer ses grands formats aux thèmes académiques, mythologique ou historique ; Burkhard est connu pour ses grands formats surdimensionnés – ses nus féminins se déploient jusqu'à 13 mètres... ! Seul, bien sûr, le destin douloureux de l'après Commune distingue le peintre comtois du photographe bernois. D'ailleurs, la Suisse est aussi le pays du petit vin blanc de Vaud qui finit d'achever notre exilé.

         En résumé : Burkhard est Suisse, mais pas banquier ; il ne cherche pas à dissimuler mais à montrer : des paysages, des fleurs, des animaux, des villes vues du ciel. Rien de plus commun, objecterez-vous. Assurément, mais moins commun est le talent de l'artiste : l'image est d'une grande précision, sobrement mise en scène, tirées avec finesse en noir et blanc ; le sujet est cadré avec sensualité, souvent concentré sur un détail, démesurément agrandi, donnant une appréhension nouvelle de ce fragment devenu sujet à part entière. Quand il représente le corps, c'est en le tronçonnant ; il réalise des séries sur les pieds (1980), les genoux (1983), les torses (1984), les bras (1988)... Courbet, en quelque sorte, avec son Origine, peut être considéré comme le père de la segmentation du corps, l'inventeur de "l'objet partiel" qui déconnecte un organe de son entité corporelle. Burkhard -le Suisse qui n'est pas banquier- peut être considéré comme son meilleur fils spirituel. Né à Berne, Burkhard se confronta très tôt à la sensibilité courbétienne avec les toiles du Kunstmuseum, le sensuel Le Réveil aux connotations saphiques, et Les Trois truites, métaphore de la souffrance humaine et de son sacrifice. "Il a ainsi, au fil des années, acquis une connaissance sensible de la création picturale de Courbet, qui a inspiré son propre travail". [1].

         Sa version de L'Origine ne reprend pas exactement le cadrage de l'originale, même s'il en garde les fondamentaux : jambes sectionnées au-dessus des genoux, absence des bras, un seul sein apparent (le gauche, plutôt que le droit). Elle est beaucoup plus frontale. Ce sexe nous fait front plus que celui de Courbet. Burkhard ne prend pas le parti d'une exhibition atténuée par l'étirement alangui de l'original, il fait fi de la cambrure improbable adoptée par le modèle de Courbet. Le haut du corps est davantage relevé, pause qui l'apparente plus à un nu assis qu'à un nu couché. Cette frontalité ne donne pas la même amplitude au sexe : de simple fente ajourée, le sexe devient ici cratère. Cet exhibitionnisme nous plonge dans une corporalité brute qui renforce davantage l'effet attractivité / répulsion qu'une telle image peut susciter. Ce sexe "helvète" semble aspirer le regard, le siphonner comme un puits sans fond, pour le conduire à d'obscures manœuvres, à l'instar des banques suisses sur l'argent étranger...

1-Dominique de Font-Réaulx, "Ce que personne d'autre ne voit" : la réalité sensible des photos de Balthasar Burkhard, dans Gustave Courbet, Editions de la Réunion des musées nationaux, 2007, p.83

       

 

                                                                                                 A Victor Hugo

                                                                                                                                                                                                                Salins, 28 novembre 1864

         Cher et grand Poète,

        Vous l'avez dit, j'ai l'indépendance féroce du montagnard. On pourra, je crois, mettre hardiment sur ma tombe, comme dit l'ami Buchon : "Courbet sans courbettes".

         [...]

           Les cochons ont voulu manger l'art démocratique au berceau. Malgré tout, l'art démocratique grandissant les mangera.

         Malgré l'oppression qui pèse sur notre génération, malgré mes amis exilés, traqués, même avec des chiens, dans les forêts du Morvan, nous restons encore 4 ou 5. Nous sommes assez forts, malgré les renégats, malgré la France d'aujourd'hui et ses troupeaux en démence, nous sauverons l'art, l'esprit et l'honnêteté dans   notre pays.

         Oui, j'irai vous voir, je dois à ma conscience de faire ce pèlerinage. Avec vos Châtiments vous m'avez vengé à demi.

         J'irai dans votre retraite sympathique contempler le spectacle de votre   mer. Les sites de nos montagnes nous offrent aussi le spectacle sans bornes de l'immensité, le vide qu'on ne peut remplir donne du calme. Je l'avoue, Poète, j'aime le plancher des vaches et l'orchestre des troupeaux sans nombre qui habitent nos montagnes.

         La mer ! la mer ! avec ses charmes m'attriste ! Elle me fait dans sa joie, l'effet du tigre qui rit ; dans sa tristesse elle me rappelle les larmes du crocodile, et dans sa fureur qui gronde, le monstre en cage qui ne peut m'avaler.

         Oui, oui, j'irai, quoique ne sachant pas jusqu'à quel point je me montrerai à la hauteur de l'honneur que vous me ferez en posant  devant moi.

         Tout à vous de cœur.

 

                                                                                                                                                                                                                                   Gustave  Courbet

L'instant Courbet

                                Courbet sans courbette

Fin novembre 1864, cela allait faire bientôt bientôt treize ans que le coup d'Etat de Louis-Napoléon Bonaparte avait eu lieu (2 décembre 1851), treize ans que l'anti-bonapartiste Courbet faisait de la résistance artistique au régime "malgré l'oppression" (il n'aura guère pourtant été inquiété par la police...) et bientôt treize ans aussi que le "cher et grand Poète" Hugo était en exil (il est alors sur l'île de Guernesey). Figure de proue de l'artiste engagé, Victor Hugo, malgré qu'il fut le chef de fil des romantiques littéraires, n'en gardait pas moins une certaine aura chez la génération réaliste du peintre d'Ornans. Pour preuve, la déférence qu'il met dans son écriture, et la proposition de venir lui faire son portrait sur son île, quitte à braver cette mer dont il esquisse ici de curieuses figures métaphoriques (voulait-il rivaliser avec le Poète ?). Romantiques, réalistes, même combat politique pour la démocratie et haro sur "petit Poucet" Napoléon III, contre lequel Hugo avait publié Les Châtiments. Courbet a 45 ans à cette date, Hugo va sur ses 63 ans, alors bien sûr il y a le respect du à l'âge. D'où peut-être ce zèle littéraire qu'il met jusqu'à la dérision. "Oui, oui, j'irai"... par la forêt, par la montagne ? Et puis non, ni demain, ni dès l'aube : malgré l'emphase de sa résolution, Courbet n'ira jamais tirer le portrait d'Hugo dans son exil de Guernesey.

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1-Dominique de Font-Réaulx, Gustave Courbet, Editions de la Réunion des musées nationaux, 2007, p.288

RENDRE LA PUISSANCE DE LA NATURE

         « Courbet a tout simplement peint une vague, une vraie vague déferlant sur le rivage [...]. De grands nuages sombres passent à travers le ciel, la mer verdâtre est couverte de blanche écume. C'est superbe du point de vue technique ». Ainsi s'exprimait Emile Zola, devant l'une des vagues peintes par Courbet, exposée à l'Exposition universelle de Paris de 1878 (celle aujourd'hui au musée d'Orsay), un an après la disparition du peintre d'Ornans. En s'extasiant ainsi devant la puissance rendue de ce mur d'eau, Zola traduit toute l'originalité de cette marine qui se distingue des représentations traditionnelles du bord de mer par la violence de cette nature déchaînée. Dans la version de Lyon, pas de plage ni de rocher, pas de présence humaine, ni d'embarcation pittoresque. Le cadrage original choisi par Courbet ne fait place qu'aux éléments dans toute leur puissance déferlante : l'eau, le ciel. La force de la vague est rendu par une matière picturale épaisse dans une palette de vert rehaussant l'écume écrue. « Avec La Vague, Courbet invente un motif nouveau. La vague occupe toute la largeur de la toile ; le point de vue frontal d'une mer arrêtée donne à celle-ci une dimension solide, terrienne » [1]. Cette dimension solide de la vague, certains l'ont justement rapprochée des falaises de sa région natale qu'il traitait avec la même épaisseur, à coups de couteau.

        Courbet avait découvert la Normandie en 1841 à l'âge de 22 ans ; il y retournera régulièrement, tissant avec l'aristocratie et la bourgeoisie qui y passaient des séjours balnéaires, une clientèle friande de ses marines et ses portraits, des liens de fidélité artistique. La vague déchaînée de Lyon fait partie d'une série réalisée en 1869, à l'issue d'un séjour en Normandie, en août et septembre. De retour de son atelier, le peintre a travaillé à restituer, en série, de mémoire, les tempêtes auxquelles il avait assisté, tâchant de figer la force du mouvement sur la toile. La toile d'Orsay, présentée au Salon de 1870, remporta un franc succès dont Courbet, comme a son habitude, se targua ; il est alors au pinacle de sa carrière : après, ce sera l'expérience révolutionnaire, la prison et l'exil en Suisse. Cette vague menaçante, avec ce ciel chargée, préfigure le tumulte des années à venir. 

Balthasar Burkhard

 

Ci-dessus : Normandie 

                    

Ci-dessous : Mountains

Gustave Courbet 

 

Ci-dessus : La Vague, 1869, Huile sur toile, 66x90 cm 

                    Musée des Beaux-Arts de Lyon

Ci-dessous : Panorama des Alpes, vers 1876, Huile sur toile, 64 X 140 cm

2- Dominique de Font-Réaulx, ibid, p.83

 

 

 

 

 

 

 

 

 

3.note 2 de la lettre 73-13, Petra Ten-Doesschate Chu, Correspondance de Courbet, Flammarion, 1996, p. 428

         Très tôt, les photographes se sont intéressés à saisir et figer le mouvement de la vague, particulièrement Gustave Le Gray (1820-1884), le photographe officiel du Second Empire, qui réalisa une série de marines dans les années 1850. Une quête qui, à plus d'un siècle d'écart, continue d'animer des artistes comme Balthazar Burkhard. « Soucieux de la construction de ses images, il travaille à la manière des peintres classiques et ordonne son paysage représenté autour de grandes masses qui assoient la composition » [2].

         Balthazar Burkhard donne à sa vague normande la même force dramatique de l'élément déchaîné : nulle invitation à la méditation dans cette représentation de la nature. L'élément montagne est de la même façon traité sans concession : les montagnes de Burkhard, comme celles de Courbet, ne sont pas romantiques. Par le traitement réaliste de sa massivité statique (la montagne) ou de la violence de sa puissance (l'eau), la nature que nous donnent à voir les deux artistes ne laissent pas de place à l'homme, et la mise à distance de l'"élément humain" donne une vision intemporelle et donc pérenne du sujet ; ce faisant, en lui déniant toute narration, il l'exclut de toute histoire, petite et grande. Mais n'était-ce pas le but recherché de Courbet, du fond de son amer exil ? A l'hiver 1874, Courbet reçoit à Vevey l'écrivain américain Moncure Conway, agissant comme intermédiaire pour le compte d'un admirateur "politique" du peintre d'Ornans, futur gouverneur de l'Ohio : « Conway raconte [...] qu'il trouvait les récents paysages de Courbet représentant les montagnes et les lacs d'une grande puissance, mais sombres et emplis de tristesse. Il déclara au peintre qu'il préférait les paysages animés. Courbet lui répondit qu'il ne pouvait pas introduire de figures humaines dans ces grandes montagnes, car cela leur ferait perdre de leur immensité ; il ajouta que, depuis son départ d'Ornans, il n'avait plus le cœur à peindre les hommes » [3].

 
 

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