Marlene Dumas

Primitiv Art

 

1987

 

Gouache, crayon gras et encre de Chine sur papier

23 x 31,7 cm

Centre Pompidou

 

Marlene DUMAS

(né en 1953)

Marlene Dumas est née au Cap, en Afrique du sud, des origines qui sont pour beaucoup dans son expressionnisme. A 23 ans, elle quitte son pays natale rongé par l'apartheid pour les Pays-Bas où elle entreprend une formation artistique, puis des études de psychologies. Sa première collection personnelle date de 1979. Depuis, elle n'a cessé de s'imposer sur la scène plastique internationale, jusqu'à devenir la peintre femme la plus cotée au monde. Son univers personnel à la fois fascinant et inquiétant questionne l'homme dans ses diversités sexuelles, culturelles, voire politiques. Elle est aujourd'hui exposée dans les plus grands musées d'art contemporain au monde, tel le MoMA de New-York ou la Tate Modern de Londres.

« Les Marie-Madeleine [que je peints] sont inspirées de vieux tableaux et de photos de mode, parce que les photos de mode imitent des tableaux, et les illustrations d'aujourd'hui imitent à leurs tours les photos de mode. Moi, je n'ai pas envie d'opposer les unes aux autres. C'est ma façon de voir la vie. Je penses que tout cela est interconnecté ». [1]

 

                          Marlene Dumas, 2015

 

 

 

 

PRIMITIVE ORIGINE

 

 

 

         Cet hommage à L'Origine du monde est grimée comme un guerrier zoulou : poitrine rouge de gelada (c'est un singe d'Afrique), vulve orange du tamarin lion doré (c'est un autre singe), cul bleu mandrill, qui font des appâts féminins des mires de foires. Et ce colorisme brut -sinon brutal- renforce l'exhibitionnisme du sexe. Nous sommes loin de la sensualité recherché par Courbet. Et si cette composition est bien une vision plongeante sur un sexe féminin, le cadrage n'est pas le même que celui de L'Origine : la femme est ici complète, affichant avec une symétrie de papillon ses jambes et ses bras ; le ventre si soyeux de L'Origine est effacé derrière la proéminence renforcée de la vulve ; enfin, cette Origine-là a un visage, elle est donc personnifiée, même si cette personnification s'invite sous un ensemble de traits bruts de craie blanche. Bref, rien de commun avec L'Origine dont elle se veut pourtant un hommage : c'est ici une vision féminine et africaine du sexe féminin.

         Africaine : Marlene Dumas a vécu les vingt-trois premières années de sa vie en Afrique du Sud. Son oeuvre est éminemment marqué par ses origines. Il y a dans le chromatisme de Marlene Dumas quelque chose  à voir avec les bigarrures vestimentaires arborées par les femmes swazis, l'une des composantes ethniques de la Nation arc-en-ciel. Il y a, dans ce visage gribouillé de craie, quelque chose de ces masques de boue blanche dont se parent les visages des jeunes xhosa (le peuple de Nelson Mandela) à l'occasion du rite initiatique de virilité nommé Abakwetha. Il y a, dans la symétrie absolue de la pause de son Origine quelque chose de la statuaire bantoue, qui n'a pas pour fonction première la figuration plastique mais est vouée à des fins symboliques, qui fait fi des proportions anatomiques et reste figé dans des poses hiératiques, à la façon des Vénus préhistoriques. En quelques sorte, c'est aux arts premiers que cette toile fait référence, aux arts de l'origine, des peuples ancrés dans la terre et liés aux esprits. Au Primitiv Art... C'est une Origine du monde primitive.

         Féminine : L'Origine du monde est une représentation masculine d'un peintre -amateur de femmes- issue d'une commande masculine d'un Turc -que d'aucun ont taxé d'érotomanie. La charge libidineuse y est revendiquée : le sexe est associé ici au désir, à la sexualité du regardeur. Les artistes féministes des années 1960-1970 ont remise en cause cette vision de sexe-objet du désir masculin pour se le réapproprier selon leur propre sensibilité sexuelle, mais aussi symbolique, sociale et politique. Le Deuxième sexe devient support de revendications (liberté sexuelle, émancipation de la femme...) et de dénonciations (celle du voyeurisme masculin, de la femme-objet...). Si Primitiv Art n'est pas formellement présenté comme une oeuvre féministe, sa représentation de la femme va dans ce même sens de démythification du sexe féminin vu par les hommes. L'artiste qui est derrière semble dire : "Messieurs, sachez qu'un sexe féminin n'est pas qu'une machine à plaisir ; c'est aussi une mécanique qui procure frustration, douleur et embarras ; sachez que le sexe féminin n'est pas que volupté, et que l'amour n'est pas que douceur". Marlene Dumas : « Moi, je vous invite et je vous rejette à la fois. Ce mouvement d'attirance et de rejet, que j'applique aussi au mot et à l'image, traverse tout mon travail » [2].

         "Je vous invite" : les jambes écartées, bouts de chair rose, les bas et les longs gants résilles, panoplie de séduction occidentale par excellence ; "je vous rejette" : ce visage que l'on ne reconnaît pas, inquiétant, et qui scrute intensément notre voyeurisme, visage noir barbouillé de blanc comme celui des jeunes femmes pondo destinée à devenir prêtresse ou devin à l'issue de leur initiation (l'argile blanche n'a pas ici vocation de maquillage à l'occidentale ; il symbolise le lien avec les ancêtres) ; "je vous rejette" encore : ce curieux appareillage génital en plein centre. L'architecture quasi mécanique de cette construction renvoie à l'image de la machine -tuyaux, bielle, piston, soupape...-, une machine traversée par des fluides -sang, urine, merde- sur laquelle ils ont laissé des traces. Oui, le sexe féminin, avant d'être organe de plaisir, est une mécanique anatomique, cette mécanique même qui donne la vie. Si le sexe féminin est l'origine de la vie, il est aussi l'origine de l'art, car première source d'inspiration, obsessionnellement réinterprété au fil du temps.

         L'univers de Marlene Dumas peut être dérangeant, inquiétant. Il est pourtant notre reflet, celui de l'humanité. L'homme est au centre de sa démarche artistique, et à travers les représentations qu'elle en fait elle parcours des thèmes intemporels, l'amour, l'enfantement, la mort, la violence, le racisme, l'identité, en évitant pour chacun l'écueil du manichéisme. « Elle voit une « beauté terrible » dans les nouveau-nés comme dans les mannequins, les femmes posant dans des revues pornographiques ou les jihadistes prêts aux attentats-suicide » [3]. Elle peut faire tout autant le portrait de Mandela que celui de Ben Laden : avec elle, rien n'est vraiment blanc dans l'oeuvre, rien est vraiment noir non plus. Ce n'est pas une peinture d'apartheid. Au contraire, tout est couleurs. Une peinture reconnaissable d'entre toute : qu'on aime ou qu'on n'aime pas, nul ne peint l'humain comme Marlene Dumas.

 

         Marlene Dumas est devenu l'artiste femme la plus chère du marché de l'art. « Si je devais résumer mon art en une phrase, je dirais : "ça parle d'histoires d'amour". Une histoire d'amour, ou plutôt une liaison, entre le spectateur et le sujet de l'oeuvre » [4]. Avec des œuvres qui se vendent entre 2 et 6 millions de dollars, ce n'est pas une amourette, c'est une passion !

 

1 – Interview de Marlene Dumas, dans Marlene Dumas chez Beyeler, Arte, 2015

2 - Marlene Dumas, video INA / Centre Pompidou, 2009

3 – Sabine Cessou, L'énigme Marlene Dumas, la femme peinte la plus chère au monde, RFI L'Hebdo, 07-11-2014

4 – Ibid 2

 

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ROUSSE SENSUALITÉ

      Dans les portraits féminins de Courbet, les chevelures sont la plupart du temps honnêtement peignées et strictement nouées en chignon, bonne tenue bourgeoise oblige. En revanche, lorsqu'il veut donner de la sensualité à son modèle, il dénoue alors les attaches et laisse les cheveux prendre un volume des plus intimes. La plus belle "explosion" capillaire est sans doute celle de La Femme au perroquet, dont la chevelure flamboyante se répand au sol comme des rayons solaires. Dans le portrait de Jo (ci-dessous), la Belle Irlandaise admire sa rousseur tombant en cascade sur ses épaules, et l'aide même à lui donner du volume de sa main droite. Courbet surprend la dame dans une intimité délicate, que la proximité rend sensuelle. Pas de doute la-dessus : il y a un érotisme latent dans cette chevelure dénouée, dans cette main caressante, dans ce regard épris de lui-même. Mais il y aussi et surtout l'amour du peintre qui partage cette intimité, de l'amant offrant à tous les regards la gestualité lascive d'avant passion. Car cette belle rousse fut la (une des) maîtresse(s) de Courbet. Elle vint à lui dans le sillage du peintre américain James Abbott Whistler, francophile et francophone, venu à Paris en 1861 avec son modèle et maîtresse Joanna Hifferman, la belle rousse. C'est en 1865, à Trouville, où Whistler rejoint Courbet, que Jo fait la connaissance du peintre d'Ornans. Difficile pour Courbet -ce séducteur né, coureur de jupons- de ne pas tomber sous le charme ; difficile pour Courbet -si fier et infatué de sa personne- de se résigner à ne pas tresser entre ses doigts l'ensorcelante chevelure rousse de cette Irlandaise pleine de vitalité et de jeunesse (elle est de près d'un quart de siècle sa cadette).

Gustave Courbet

 

Portrait de Jo, la Belle Irlandaise

vers 1865

Huile sur toile, 54 X 64 cm

Zurich, collection Rolf et Margit Weinberg

Marlene Dumas

 

Het Kwaad is Banaal (Le Diable est banal)

Autoportrait de l'artiste

1984

Huile sur toile, 49 X 41 cm

         Quand il réalise le portrait de Jo l'année de leur rencontre, Courbet ne néglige aucune mèche, aucun reflet, aucune ondulation de sa chevelure ; en bon peintre réaliste, il veut restituer au regardeur toute son amplitude, toute sa souplesse, en somme toute sa puissance érotique. Quand elle peint sa propre chevelure rousse, Marlene Dumas ne s’embarrasse pas de tant de détails, ce qui ne l'empêche pas de lui restituer toute sa flamboyance, toute sa sensualité. Autrefois, la rousseur des cheveux féminins fut souvent associée à un caractère de feu, un tempérament passionné incompatible avec la tempérance requise de l'épouse. Ce tempérament, on le ressent dans l'intensité du regard. De Joanna, Whistler écrivait au peintre Fantin-Latour : "[...] une fille bigrement difficile à peindre ! [...] la tête -C'est des cheveux les plus beaux que tu n'aies jamais vu ! D'un rouge non pas doré mais cuivré -comme tout ce qu'on a rêvé de Vénitienne ! [...] la tête de la fille (qui, j'oubliais de te dire, a l'air supérieurement putain) [...]". Quand une femme est libre de mœurs, c'est bien connu, c'est une "putain". Joanna aimait par dessus tout la liberté -comme Courbet- au risque qu'elle nuise à sa réputation. 

          Il existe quatre versions similaires de cette toile, ni tout à fait portrait, ni tout à fait allégorie (celle de la Vanité), dont l'une ne quitta jamais le peintre...  

 

                                                                                                 A James Whistler

                                                                                             [La] Tour-de-Peilz,  Canton de Vaud, 14 février 1877

         Mon cher Whistler,

      Il y a bien longtemps que nous nous sommes vus, c'est dommage, car les idées s'échangent. Où est le temps, mon ami, où nous étions heureux et sans autres soucis que ceux de l'art ? Rappelez-vous Trouville et Jo qui faisait le clown pour nous égayer. Le soir elle chantait si bien les chants irlandais, car elle avait l'esprit et la distinction de l'art. Je me rappelle aussi notre déménagement à la ficelle du casino à l'hôtel, de la mer où nous prenions des bains sur la plage gelée, et des saladiers de crevettes au beurre frais sans compter la côtelette  au déjeuner, ce qui nous permettait ensuite de peindre l'espace, la mer, et les poissons jusqu'à  l'horizon. Nous nous sommes payé   du rêve et de l'espace.

         J'ai encore le portrait de Jo que je ne vendrai jamais, il fait l'admiration de tout le monde  [...].

      Que de maux depuis vous, que de tourments, que de souffrances, que de cruautés, que de prisons, que de fois j'ai échappé à la mort et aux mains de ces cannibales ! Ils m'ont traîné  la chaîne aux mains dans les rues, ils m'ont enfermé   dans des cachots sans air, etc., etc., impossible de tout dire.

         Passons à autre chose. Je suis ici dans un pays charmant [la Suisse], le plus beau du monde entier, sur le lac du Léman, bordé de montagnes gigantesques. C'est ici que l'espace vous plairait, car d'un côté il y a la mer et son horizon, c'est mieux que Trouville, à cause du paysage. [...]

         Enfin, mon ami, voilà bien de l'ouvrage. Recevez mes salutations sincères, répondez-moi.

 

                                                                                                                                                                                                                                     G. Courbet

Dans le froid de l'hiver suisse, du fin fond de son exil, Courbet se noie dans la nostalgie aussi sûrement que dans l'alcool ; l'on ressent dans ce courrier tout le poids de la solitude dans un pays qui n'est pas le sien (aussi charmant soit-il). L'insouciance de l'artiste est à des années lumières, quelque part à l'été 1865, sur la côte normande. C'est à Trouville qu'il rencontra cette année-là le peintre américain James Whistler, venu en France avec sa maîtresse, la belle rousse irlandaise, Jo. Courbet tomba à ce point sous le charme de Johanna Hiffernan qu'il en fit un portrait "au miroir", toute chevelure défaite ; "il en fit plus tard trois copies supplémentaires, pour des acheteurs tombés sous le charme, mais conserva l'original jusqu'à sa mort" [1]. L'amateur de femmes qu'était le peintre d'Ornans alla t-il jusqu'à en faire sa propre maîtresse au court de ce même été, avec au sans consentement de son Américain ? Possible, mais rien n'est certain pour autant. En revanche, l'année suivante, Whistler décide curieusement d'aller au Chili : difficile de mettre plus de distance entre lui et sa belle Jo. Etait-ce pour en oublier les infidélités, comme certains ont pu le soutenir ? Une chose est sûre néanmoins, c'est que cet exil volontaire précipita la belle Irlandaise dans les bras du massif Franc-comtois. En effet, au cours de l'été 1866, Johanna et Gustave cohabitèrent dans l'atelier du maître, où elle posa probablement nue, pour Le Sommeil (la rousse enlacée à la brune), peut-être pour L'Origine du monde, malgré que la flamboyante chevelure de La Belle irlandaise ne se laisse guère appariée à la brune toison de L'Origine... Pour finir, l'idylle ne dura guère plus de quelques semaines, puisque Jo rejoignit Whistler dès son retour du Chili. Pourquoi Courbet lui écrivit-il cette lettre nostalgique plus d'une décennie après les faits ? Était-ce pour renouer des liens, accablé qu'il était dans sa solitude ? Il s'avère que Whistler ne répondit pas à cette lettre : preuve peut-être de l'amertume qu'il nourrissait envers Courbet.

1 - Thierry SAVATIER, L'Origine du monde, Histoire d'un tableau de Gustave Courbet, Bartillat, 2009, p.60

L'instant Courbet

                      Nostalgie

 

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