Lucien Clergue

Origine du monde

 

photographie

60x90 cm

 

Lucien CLERGUE

(1934-2014)

Né à Arles, Lucien Clergue n'a jamais pu s'éloigner longtemps de sa Camargue natale. La mer, la femme, la corrida furent ainsi ses terrains de jeu de prédilection. Des sensibilités qui le poussent naturellement à forcer la rencontre avec Picasso ; chose faite, lors d'une corrida, en 1953. Il sera le premier photographe à être élu membre de l'Académie des beaux-arts de l'Institut de France. En 1968, il jette les bases de ce qui deviendra les Rencontres internationales de la photographie d'Arles, l'un des principaux festivals de la photographie, annuel depuis 1970. Il y expose encore à l'été 2014 pour ses 80 ans, juste avant de décéder.

« La définition de la photographie de nu est simple pour moi : lorsque je photographie le nu, je fais reculer les frontières de la mort. La femme est l’essentiel de la vie, quand elle est devant moi, je ne pense pas à la mort. ». [1]

 

                                   Lucien Clergue

 

LA FACE CACHEE DE L'ORIGINE

 

 

 

         Deux corps s'attirent mutuellement avec une force proportionnelle à leurs masses respectives, et inversement proportionnelle au carré de la distance qui les sépare. En vertu de cette sentence scientifique, l'homme explique l'influence de la lune sur les marées. C'est l'effet attractivité, ou attirance mutuelle. Le poète dirait plutôt que c'est la respiration de la lune qui fait le flux et le reflux de la marée ; inspiration : marée basse, -on retient son souffle- expiration : les eaux sont repoussées en marée haute. L'activité du photographe s'apparente à ce cycle : il inspire fortement, bloque la respiration, expire.

         Le résultat ? L'Origine du monde est ici lune ; elle n'est pas pleine, mais se trouve au zénith. Elle attire le corps sous son astre alangui. Comme une marée, comme une vague. Onde sensuelle, formulerait le chanteur. L'univers du cliché est ainsi strictement et sobrement ordonné par une géométrie interstellaire, lignes de force horizontales, lesquelles, surplombées d'une ample voûte monochrome, sont rigoureusement encadrées de deux astres lumineux. Là, le corps se donne au regard, élevant ses formes vers l'astre de Courbet.

         La femme n'a pas plus de visage que celle de L'Origine ; comme celle-ci, elle nous gratifie d'une exhibition magistrale de son intimité ; comme pour son aînée, l'on ne sait si ce corps s'est assoupi de sommeil ou se trouve terrassé de plaisir... Un astre, qu'il soit lunaire ou femme, ne nous montre jamais qu'une face. L'Origine a sa face cachée ; Lucien Clergue, ici, nous la révèle. La face cachée de L'Origine est faite de rondeurs célestes, au cœur desquelles se niche un néant sombre, trou noir à l'origine de toute matière, à la forme d'un losange curviligne - encore lui... La femme anonyme est ainsi recomposée dans l'intégrité de son corps, à tout le moins de son bas corps, sexe et cul, ces deux pôles d'attraction du regard masculin. Les deux faces de la femme attirent les regards avec une force proportionnelle à leurs masses respectives – avec ou sans carré de la distance. Ondes sensuelles...

         Inspiration, clic, expiration ! Derrière ce cliché se trouve l'œil d'un Méditerranéen éprouvé à la sensualité de la femme et de l'eau : Lucien Clergue. Sa vie durant, l'homme a cherché à percer le mystère des formes féminines, étirant ses nus à fleur d'eau, les immergeant dans l'écume du ressac ou les brisant sur les vagues. L'eau glisse sur les corps, en épouse les moulures et moule les courbures, jusqu'à parfois sembler les parer de voiles diaphanes ou de pagnes opalescents. L'artiste est un Méditerranéen donc -et même Camarguais-, dont l'inspiration obsessionnellement revenait à la mer et à la femme -nue de préférence. Deux pôles d'attractivité auxquels était aussi soumis Courbet. Et le rapprochement des deux artistes ne peut mieux s'évoquer qu'à travers La Femme à la vague, peinte en 1868, toile dans laquelle la chair et l'eau se confondent, comme dans les nus "méditerranéens" de Clergue. « J'ai des affinités avec Courbet : il a peint de magnifiques corps de femmes parfois dans l'eau, et pour ma part j'ai photographié de nombreux corps nus dans l'eau, je continue d'être porté et inspiré par ce type de sensualité, centrale dans mon œuvre » [2].

         De L'Origine du monde, le photographe disait qu'il était « idéal, d'une sensualité sans égale car il n'y a aucune action, tout est à imaginer. [...] Ce qui est intéressant, c'est le mystère de la toison qui occulte le sexe proprement dit [...]. La toison de la femme permet d'en préserver le secret » [3]. Il y a dans cette remarque une authentique marque de respect envers le peintre d'Ornans, on pourrait presque dire d'amitié. Courbet et Clergue sont deux corps qui s'attirent mutuellement avec une force proportionnelle à leurs notoriétés respectives. Une proximité artistique qui explique l'invitation faite au photographe d'exposer au Musée Courbet d'Ornans en 2014, en hommage aux paysages peints par Courbet.

         « Courbet fut un très grand peintre de la femme » [4], écrivait Pierre Mac Orlan. On peut soutenir que Lucien Clergue était un très grand photographe de la femme. D'où vient cette commune obsession de peindre ou de photographier la femme nue ? Cette vanité répond-elle d'un insatiable désir sexuel ? Lucien Clergue, juste avant de mourir, avait cette étrange confidence : « Chaque fois que je photographie une femme je fais reculer les frontières de la mort » [5]. Photographier, peindre la femme... c'est repousser les frontières de la mort. Photographier, peindre la femme... origine de la vie artistique ?

 

1 – Lucien Clergue, un Académicien au Panthéon des photographes, interview Les Photographes.com

2 - Entretien avec Gisèle Blanchard, 15 janvier 2014, à l'occasion d'une exposition au Musée Courbet d'Ornans intitulée « Hommage aux paysages peints par Gustave Courbet et photographiés par Lucien Clergue » .

3 - Entretien avec Gisèle Blanchard, Ibid

4 - Michèle Haddad, L'ABCdaire de Courbet, Flammarion, 2014, p. 64.

5 - Entretien avec Gisèle Blanchard, Ibid

       

 
 

EXPRESSION LIBRE             Ne pouvant poser mes trois questions à Lucien Clergue, je vais le faire exprimer sur                                                                              L'Origine du monde par le biais d'un entretien du 15 janvier 2014 publié dans le bulletin de l'Institut Courbet 

Est-ce que L'Origine du monde est un tableau qui vous impressionne ?

C'est un tableau qui m'intéresse, compte tenu de l'époque à laquelle il a été fait, même si l'audace est relative puisque cette oeuvre était destinée à n'être montrée qu'à son commanditaire.

C'est un tableau sans précédent, je ne crois pas qu'il existe de dessin préparatoire. Depuis, le caractère scandaleux du sujet semble un peu dépassé mais il reste la force de la peinture. Les photographies du tableau qui circulaient avant qu'il soit présenté au public n'ont rien à voir avec la puissance picturale de l'oeuvre.

Ce tableau est aussi pour moi une délectation car c'est un témoignage d'une époque où les femmes ne se rasaient pas. Cette toison abondante est une intimité qui me trouble comme elle troublait Courbet dont je me sens proche.

J'ai des affinités avec Courbet : il a peint de magnifiques corps de femmes, parfois dans l'eau, et pour ma part j'ai photographié de nombreux corps nus dans l'eau, je continue à être porté et inspiré par ce type de sensualité, centrale dans mon oeuvre.

Vous souvenez-vous de la première fois où vous avez vu ce tableau ?

Non, pas vraiment, j'ai dû apprendre son existence par des reproductions photographiques et en suite je l'ai vu au musée d'Orsay.

Ce n'est donc pas un tableau qui vous a inspiré, c'est plutôt le tableau d'un confrère en quelque sorte ?

Ah oui, j'ai une relation de confrère avec Courbet puisque je lui ai adressé une lettre qu'il n'a jamais reçue d'ailleurs puisque c'était bien longtemps après sa mort.

Il y a une trentaine d'année, j'étais allé photographier certains lieux qu'il avait peint et cela à l'invitation de Jean-Jacques Fernier qui était le conservateur du joli petit musée d'Ornans. En parcourant ces paysages, j'ai eu la sensation de partager intimement la compréhension que Courbet avait de la nature et que souvent seul le regard d'un artiste peut déchiffrer. J'ai senti une vraie fraternité.

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1 - Lucien Clergue, les premiers albums, Réunion des musées nationaux - Grand Palais 2015, p.175

2 - Dominique de Font-Réaulx, Gustave Courbet, Editions de la Réunion des musées nationaux, 2007, p.376

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

3 - Thierry Savatier, Courbet, Une révolution érotique, Editions Bartillat, 2014, p.124

VAGUE FEMME OU FEMME VAGUE ?

 

      Quand il commence la photographie, Lucien Clergue donne dans la poésie triste : ruines de guerre, saltimbanques aux regards fermés, cadavres d'animaux sur les plages de Camargue. C'est pour garder ses amis, las de ces univers sinistres, que Lucien Clerge se met à photographier des nus à la mer. Le succès de ces corps surgissant des vagues avec vitalité et fraîcheur rencontrera immédiatement un succès bien au-delà du cercle des initiés. Car les nus de Clergue rompent avec l'académisme ambiant, cadrant les corps de près, souvent les fractionnant et leur déniant tout visage. « En supprimant les visages du cadre, Lucien Clergue donne à ses corps une dimension universelle. L'un de ses modèles, Wally Bourdet, dira de lui qu'il photographie les femmes avec leur propre regard » [1].

Gustave Courbet

 

La Femme à la vague

 

1868

Huile sur toile, 54 X 65 cm

New-York, Metropolitan Museum of Art

         En cette année 1868, Courbet tâche de revisiter encore un peu plus les codes du nu académique par une série de toiles originales : un nu allongé dans un bateau, celui d'une femme jouant avec un chien, celui d'une autre immergée dans l'environnement sauvage d'une source, exposant au regard du spectateur la cascade somptueuse de son dos et de sa croupe, enfin cette Femme à la vague, sans doute l'un des plus emblématiques. Le traitement réaliste de ces nus est beaucoup moins radical que dans les années 1850 : le peintre a adouci les formes des corps, il donne aux peaux des rendus sensuels qui lui vaudront le titre de "faiseur de chair" [Emile Zola] : « la chair blonde et rose [de la Femme à la vague] attire les caresses, les deux tétons, d'un rose délicat, pointent au-dessus des globes fermes et lourds des seins, dont la peau transparente laisse apercevoir le fin réseau bleuté des veines » [2].  

Lucien Clergue

 

Nu de la mer, Camargue

 

1957

Tirage argentique, 30.3 X 39.6 cm

           Le thème de la femme et de l'eau est directement issu de la Vénus anadyomène, c'est-à-dire de la déesse "sortie des eaux", dont les peintres dits "pompiers" s'emparèrent pour déployer en grands formats leurs nudités idéalisées. Celle de Cabanel, blanche nudité asexuée alanguie sur la vague, fit si forte impression au Salon de 1863 que Napoléon III en personne s'en porta acquéreur pour la somme de 20 000 francs (dix ans plus tard, Courbet demandait à Alphonse Legrand de vendre La Femme à la vague au marchand d'art Durand-Ruel pour 50 000 francs). Courbet avait en horreur ce traitement académique du corps féminin ; il avait malicieusement appelé son âne Gérôme pour se moquer du peintre du même nom, incarnation de l'art pompier, qui perpétuera la tradition picturale des Vénus jusqu'à la fin du siècle. 

           Tout en évoluant vers un réalisme moins marqué, Courbet néanmoins ne transige pas certains traits caractéristiques de ses nus : un corps plus charpenté que les canons académiques, la chevelure brun-rousse dénouée, et surtout les poils sous les aisselles. Ce nu n'est pas une déesse mais bien une femme. En élevant les bras au-dessus de la tête, elle offre sans pudeur au regard ce qui est normalement caché. L'on retrouve ces bras levés chez Clergue, ce jeu de la femme qui se donne à l'eau tout en cherchant à s'en dérober, comme on se donne à un homme : « L'écume de mer se dépose sur son ventre, détail qui fut, à bon droit sans doute, parfois interprété comme une métaphore spermatique » [3]. 

          La proximité des deux œuvres est saisissante. Plus qu'une simple immersion, les corps semblent s'amalgamer à l'élément eau, devenir élément eau, au point de constituer un nouvel ingrédient du paysage : la femme-vague. L'eau est très présente dans l'oeuvre de Courbet, et souvent associée à l'érotisme, que ce soit ses nus ou ses paysages anthropomorphiques de grottes ; l'artiste aime cet élément, et avoue se baigner une à deux fois par jour lorsqu'il est en bord de mer. La Femme à la vague réunit ainsi ses deux pôles d'attraction que sont l'eau et la corps de la femme, pour doubler leur attractivité conjointe. Tout comme les nus à la mer de Clergue, dont l'extrême sensualité assurera un succès rapide et universel. 

 

                                                                                 A URBAIN CUENOT

                                                                                                                                                                                                 [Trouville, 16 septembre 1865]

         Mon cher Urbain,

        Je suis ici à Trouville dans une position ravissante. Le Casino m'a offert un appartement superbe sur la mer, et là je fais les portraits des plus jolies femmes de Trouville. J'ai déjà fait le portrait de Mlle la Comtesse Karoly de Hongrie. Ce portrait a eu un succès sans pareil. Il est venu plus de 400 dames pour le voir, et il y en a une dizaine des plus belles qui ont envie du leur. Je fais dans ce moment celui de Mlle Aubé de La Holde, une jeune fille de Paris, dans un autre genre aussi belle que Mlle Karoly.

         Ces portraits me sont payés 1 500 francs pièce [...].

         Je me fais s une réputation de portraitiste sans pareil, les dames que je ne pourrai pas faire ici se feront faire cet hiver à Paris, me voilà avec une clientèle énorme.  [...]

         [...] Tu as eu le plus grand tort de ne pas venir à Trouville. Le temps est splendide, les bains aussi. Je me baigne des fois deux fois par jour, il fait aussi chaud qu'en été.

         Bien des choses à tout le monde chez vous, chez nous et aux amis.

 

                                                                                                                                                                                                                                             G. Courbet

L'instant Courbet

                                Courbet-les-Bains

Urbain Couenot était un excellent ami de Courbet à Ornans ; c'est avec lui d'ailleurs qu'il découvre la première fois l'océan au printemps 1841, en Normandie. Il le représenta dans plusieurs de ses premiers tableaux. Ce courrier enthousiaste illustre le peintre dans sa villégiature normande. On y découvre un Courbet comme un coq en pâte, reçu avec le rang de personnalité, sinon de curiosité pour ces dames qui se pressent dans son atelier pour se faire faire le portrait (il fait aussi celui d'hommes par ailleurs). Exagère-t-il le nombre de ses groupies ? Cela ne serait pas étonnant du personnage, très imbu de sa personne et peu avare de vantardise. C'est à l'occasion de ce séjour en tout cas qu'il fit la rencontre de Joanna Hifferman, le belle rousse irlandaise venue avec le peintre américain Whistler, qui fut possiblement son amante et pour certains même le modèle de L'Origine du monde. "A Trouville, les deux hommes ne se limitèrent pas à la peinture. Ils se baignaient, dévoraient des saladiers de crevettes au beurre frais et des côtelettes. Jo, avec ses yeux dont le gris-vert semblait emprunté aux lacs de son pays natal un jour pluvieux, les accompagnaient ; elle faisait le clown pour les amuser et chantait des ballades irlandaises le soir, au coin du feu" [1]. La belle vie, en somme, vécue au rythme de la bonne société qui investissait tout l'été les stations balnéaires prisées de la côte normande. Car Courbet, qui n'était pas à une contradiction près, lui qui se voulait proche du petit peuple, ne dédaignait guère la compagnie des Comtesses et autres Mlles de bonne familles quand cela pouvait lui rapporter de l'argent...

 
 

Là où il y a la tête il ne faut pas le poil et là où il y a le poil il ne faut pas la tête !

Que pouvez-vous dire sur le cadrage particulier de ce tableau ?

C'est une sorte de mystère puisqu'il n'est pas impossible que ce tableau soit la partie inférieure d'une oeuvre plus grande. Mais telle qu'on la connait aujourd'hui, l'oeuvre a un cadrage idéale, d'une sensualité sans égale car il n'y a aucune action, tout est à imaginer. 

Si le tableau a été conçu avec la tête cela ajoute au caractère secret de l'oeuvre.  Cela me rappelle mon premier livre de nus : je n'avais pas photographié les têtes de mes modèles. La censure n'a pas interdit ce libre car une jurisprudence du tribunal de Bordeaux stipulait que "là où il y a la tête il ne faut pas le poil et là où il y a le poil il ne faut pas la tête". Je ne sais pas si les reproductions de l'oeuvre de Courbet qui circulaient en ces temps de censure sont pour quelque chose dans cet arrêt... si amusant à dire !

Certains disent que la position est impossible, que le cadrage est imaginaire

Cela ne ma parait pas une affirmation pertinente pour commenter une oeuvre de cette force ; cela n'a aucune importance ; il n'est pas impossible que Courbet, surdoué, ait même peint ce tableau sans modèle, avec la force de son imagination.

Avez-vous photographié des femmes dans cette posture ?

Oui, j'ai photographié des femmes dans cette posture, avec plus ou moins de réussite car ce n'est pas facile. Ce qui est intéressant, c'est le mystère de la toison qui occulte le sexe proprement dit et ne permet pas une compréhension direct de l'état dans lequel est la femme, alors que l'homme présente une anatomie toute frontale. La toison de la femme permet d'en préserver le secret.

Pensez-vous que certaines de vos photographies  pourraient être confrontées à L'Origine du monde ?

Ce serait en effet intéressant, mais cela supposerait que le musée d'Orsay ait envie de le faire. Il est possible d'en rêver.

​© 2016 par Bruno Picard. Créé avec Wix.com