Rosemarie TROCKEL

Replace Me

 

2011

 

impression numérique

32,5 X 40 cm

Collection privée

 

Rosemarie TROCKEL

(1952-      )

Rosemarie Trockel est une artiste contemporaine allemande dont le travail polymorphe s'est imposé dans les années 1980. Destinée à une carrière d'institutrice, elle se forme finalement à la pratique artistique à partir de 1974 à l'école des arts appliqués de Cologne. Un séjour aux États-Unis l'ouvrira sur l'univers engagé des artistes femmes telle Barbara Kruger, au point d'influencer sa pratique. A travers des médiums très différents allant de la sculpture au collage, de la vidéo aux toiles tricotées, Trockel formule un regard critique, parfois cruel, sur la société.

« Cela ne me dérange pas vraiment d’être l’objet d’incompréhensions et de malentendus au sein de la machine de l’art. […] Selon moi, on ne devrait jamais essayer de contrôler ou de diriger sa propre carrière. Le contrôle n’est possible qu’en lien avec le respect de soi-même et encore jusqu’à un certain point…La machination des musées et des galeries est déjà seule suffisante pour te faire sentir hors de contrôle. ». [1]

 

Rosemarie Trocke

 

 

 

 

VULVOPHOBIE !

 

 

 

            Bien sûr ! Bien sûr, il y en a toujours qui vous feront la démonstration hautement maîtrisée d'une manipulation de mygale dans leur main comme s'il s'agissait d'une peluche ! D'accord ! Mais, pour l'essentiel des mortels, ladite mygale représente quand même quelque chose de l'ordre de la peur. Phobos, peur démesurée et incontrôlée. Ce n'est même pas la peur de la morsure ; juste le malaise de faire face à quatre paires d'yeux et du contact d'autant de paires de pattes velues. La peur de l'altérité en somme. Ce serait un résidu de ces peurs primitives que nos ancêtres Cro-Magnons avaient développées à l'égard d'une nature hostile en vue de s'en préserver. Peur primitive donc, l'arachnophobie serait l'une des phobie les plus répandue de l'humanité. Plus que la vulvophobie... ?

            Bien sûr ! Bien sûr, il y en a toujours qui fanfaronneront n'avoir jamais eu la moindre appréhension à l'orée de leur premier contact avec le sexe opposé. D'accord ! Mais, pour l'essentiel des jeunes hommes en passe d'être déniaisés, la vulve reste l'obsession majeure qui plonge dans des affres de perplexité tourmentée. La découverte du sexe féminin tient à ce titre d'une épreuve initiatique, demandant de passer outre les représentations exagérées voire irrationnelles qu'on en a. De la même veine que de manipuler dans sa main une mygale comme s'il s'agissait d'une peluche ! Que d'inquiétudes développe-t-on sur l'inconnu ! Déjà, chez les anciens (grecs en particulier), le sexe de la femme n'était ni plus ni moins qu'un « monstre terrifiant qui, s'il n'a pas ce qu'il désire, manifeste son désir de manière intempestive » [2]. Peur primitive donc, la phobie de la vulve reste une constante de l'humanité.

            En posant sur la toison de L'Origine une mygale hirsute, l'artiste rend palpable le cauchemar du monstre-vulve. Par cette libre association de zoologie et d'histoire des arts, le sexe de Courbet est détournée de sa vocation lubrique pour se transformer en menace. L'image a de quoi heurter, au moins tout ceux qui considère le sexe de la femme comme un trou doux, chaud et accueillant. Ici c'est plutôt : passez votre chemin ! C'est une toison, qui dit non non non non non non... Le petite bête à huit pattes fait office de repoussoir. Toute la journée, non non non non non non... Pour repousser la grosse bête au sexe érectile ? A cane non magno sæpe tenetur aper  (Souvent le sanglier est arrêté par le petit chien) proclame Ovide dans ses Remèdes à l'amour. Il dit aussi que la morsure d'une petite vipère tue un gros taureau. De fait, cette mygale qui trône sur cet icône de volupté menace, dégoûte, éloigne, comme si le sexe féminin voulait se protéger. Elle en interdit l'accès, comme elle est capable de défendre son terrier en en fermant l'ouverture. Porte close... Drôle de remède à l'amour...

            Les productions de Rosemarie Trockel sont, à l'image de cette image, à la fois mystérieuses et provocatrices ; pour elle, rien n'est définitif dans l'interprétation du monde : tout peut se réinterpréter, changer de sens, s'inverser de valeurs. Depuis les années soixante-dix, avec une palette de médiums multiforme (collage, photo, vidéo, tricot, céramique...), son oeuvre déconcerte par la variété de ses productions autant que leur caractère souvent énigmatiques, qui lui vaudront les qualificatifs d'"inclassable" ou d'"insaisissable". Elle donne un autre regard, souvent caustique, sur les choses et les êtres, un regard féminin et féministe qui volontairement déstabilise, égratignant  volontiers le caractère patriarcal de la culture et la masculinité de l'art. Ce Replace me participe, avec d'autres œuvres, à une relecture féministe de l'histoire des arts, considérant que les artistes masculins ont joui d'une notoriété écrasante qui a laissé dans l'ombre la création féminine. Un collage de sa composition réutilise l'empreinte de L'Origine pour l'associer à la figure du grand écrivain américain Truman Capote -interprétation libre...

 

            Dans sa réinterprétation de L'Origine du monde, elle entend dénoncer toute la tradition de peinture misogyne qui s’attelle à résumer la femme, et plus particulièrement son sexe, à une simple objet de désir. La toison-araignée n'est pas à proprement parler objet de désir : elle est le porte-voix d'une Origine féministe qui crie haut et fort sa volonté de ne plus être réduite à un simple stimulateur de désir masculin. Elle est là pour éloigner le regard érotomane du commanditaire de L'Origine du monde, le diplomate turc Khalil Bey. En découvrant cet association sexe-araignée, celui-ci serait parti à tires d'ailes, comme la mygale mâle s'y emploie après l'acte sexuel, « car certaines femelles, après l'accouplement, se précipitent sur leur partenaire pour le « dévorer » comme elles le feraient d'une proie » [3]. Comme quoi les féministes ont encore à apprendre des araignées... Passez votre chemin, vous dis-je !

 

 

 

1 - Rosemarie  Trockel, entretien avec Isabelle Graw, Artforum, vol. 41, n°7, mars 2003, p.  224-225

2 – Diane Ducret, La Chair interdite, Albin Michel, 2014, chapitre 1

3 – Encyclopédie Larousse

Replace Me dans une installation intitulée Rosemarie Trockel : A Cosmos, présentée au New Museum Of Contemporary Art de New-York (2011, ci-dessus)

et au Musée national Centre d'art reina Sofia de Madrid (2012)

 

                                                                                                 A ALFRED BRUYAS

                                                                                                                                                                                        [Ornans, octobre (?) 1853]

         [...]

         Avant que je ne quitte Paris,  M. Nieuwerkerke, directeur des Beaux-Arts, m'a fait inviter à déjeuner au nom du gouvernement  et, de crainte que je refuse son invitation, il avait pris pour ambassadeurs MM. Chenavard et Français, deux satisfaits, deux décorés.

         [...]

         D'autre part, ils auraient été  contents que je me vendisse comme eux.

         Après qu'ils m'eurent bien conjuré d'être ce qu'ils appelaient "bon enfant", nous nous rendîmes au déjeuner, chez Douix, au Palais-Royal où M. de Nieuwerkerke nous attendait. Aussitôt qu'il m'aperçut, il s'élança sur moi en me pressant les mains et s'écriant qu'il était enchanté de mon acceptation, qu'il voulait agir franchement avec moi et qu'il ne me dissimulait pas qu'il venait pour me convertir. (Les deux autres échangèrent un coup d’œil  qui voulait dire : quelle maladresse ! Il vient de tout gâter.) Je répondis que j'étais tout converti, que pourtant s'il  pouvait me faire changer de manière de voir, je ne demandais pas mieux que de m'instruire. Il continua en me disant que le gouvernement était désolé de me voir aller seul, qu'il fallait modifier mes idées, mettre de l'eau dans mon vin, qu'on était tout porté pour moi, que je ne devais pas faire de mauvaise tête, etc., toutes sortes de sottises de ce genre. Puis il termina le discours d'entrée en me disant que [le] gouvernement désirait que je fasse un tableau dans toute ma puissance  pour l'Exposition de 1855, que je pouvais compter sur sa parole et qu'il mettrait pour condition que je présente une esquisse et que le tableau fait, il serait soumis à un comité d'artistes que je choisirais et à un comité qu'il choisirait de son côté.

        Je vous laisse à penser dans quelle fureur je suis entré après une pareille ouverture. Je répondis immédiatement que je ne comprenais absolument rien à tout ce qu'il venait de  dire, d'abord parce qu'il m'affirmait qu'il était un gouvernement  et que je ne me sentais  nullement compris dans ce gouvernement, que moi aussi j'étais un gouvernement et que je défiais  le sien de faire quoi que ce soit pour le mien que je puisse accepter. Je continuai en lui disant que je considérais son gouvernement comme un simple particulier, que lorsque mes tableaux  lui plairaient, il était libre de me les acheter, et que je ne  lui demandais  qu'une seule chose, c'est qu'il laisse l'art libre dans son exposition et qu'il ne soutienne pas, avec un budget de 300 mille francs, 3 000 artistes contre moi. Je continuai  en lui disant que j'étais seul juge de ma peinture ; que j'étais non seulement un peintre mais encore un homme ; que j'avais fait de la peinture  non pour faire de l'art pour l'art, mais bien pour conquérir ma liberté intellectuelle et que j'étais arrivé par l'étude de la tradition à m'en affranchir et que moi seul, de tous les artistes français mes contemporains, avais la puissance de rendre et traduire d'une façon originale et ma personnalité et ma société. Ce à quoi il me répondit : "M. Courbet, vous êtes bien fier ? -Je m'étonne, lui dis-je, que vous vous en aperceviez seulement. Monsieur, je suis l'homme le plus fier et le plus orgueilleux de France".

         [...]

     

                                                                                                                                                                                            Gustave  Courbet

L'instant Courbet

                                L'homme le plus fier de France

Ce récit plein de vantardise est un court extrait d'une longue lettre adressée à son tout nouveau mécène de Montpellier, Bruyas. Il raconte dans le détail sa rencontre avec le comte de Nieuwerkerke, surintendant des Beaux-Arts de Napoléon III -excusez du peu. Au cours de l'année 1853, ledit surintendant voulut rencontrer en personne un certain nombre d'artistes majeurs, en vue de la préparation du Salon de 1854. Était-ce pour bien redéfinir aux artistes la ligne officielle du Second Empire en matière de Beaux-Arts ? Auquel cas, ce rappel à l'ordre ministériel ne pouvait qu'irriter un artiste comme Courbet, qui avait fait de sa liberté et de son indépendance les piliers de sa création artistique. A cette date, Courbet a déjà largement défrayé la chronique, et la critique fut particulièrement virulente sur ses trois tableaux envoyés au Salon de 1853 : on remit en doute la pertinence du sujet de La Fileuse endormie, on moqua Les Lutteurs à la musculature exagérée et parce qu'ils paraissaient sales, mais plus que tout, ce furent ses Baigneuses qui scandalisèrent par leur corpulence (toile acquise précisément par son correspondant) : il fallait en tempérament à la Courbet pour oser exposer cette "première femme déshabillée du siècle et premier nu réaliste" [1] en rupture total avec les nus lisses et idéalisés en vigueur alors dans l'art académique défendu notamment par le comte de Nieuwerkerke. Comme il fallait aussi son aplomb pour répondre de la sorte au Ministre, quitte à se ridiculiser par son excès de vanité.

1 - Michèle Haddad, L'ABCdaire de Courbet, Flammarion, 1996, p. 38

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1- Michel Hilaire, Gustave Courbet, Editions de la Réunion des musées nationaux, 2007, p.114

 

2 - Courbet, Lettre à ses parents, décembre 1839, dans Chu, Correspondance de Courbet, Flammarion, 1992, p.32

3 - Ibid, p.39

4 - Ibid, p.101

4 - Manuel Jover, Courbet, Editions Terrail, 2007, p.13

"MELON" D'ARTISTE​

         L'oeuvre ci-dessous est caractéristique de Rosemarie Trockel : variété des médiums, "mise en labyrinthe" d'une composition qui déstabilise et interroge, la pointe d'ironie... Autre figure de l'art masculino-centré épinglée par l'artiste, Francis Bacon, le peintre de la violence et des portraits torturés, mais aussi figure de l'artiste à succès dont les œuvres atteignent aujourd'hui des cotes stratosphériques encore interdites aux artistes femmes.  Le collage Nobody will Survive 2 utilise une photographie de Bacon, qu'elle affuble d'une sorte d’œil-caméra, découpé sur une autre photographie ; l'artiste-cyclope est ensuite coiffé d'une ridicule perruque en ceinture de peignoir, le tout mis en scène au milieu de filaments argentés renvoyant au monde du show-biz. On peut y voir une critique de l'art érigé en spectacle à paillettes, plaçant l'artiste dans la figure d'un Ubu-roi imbu d'égocentrisme. C'est bien connu : le succès artistique, ça donne le melon ! Mais Rosemarie Trockel est lucide et adresse à l'artiste à paillettes cette sentence : Personne ne survivra !, pas même ceux qui croient leur oeuvre immortelle...

Rosemarie Trockel

Nobody will Survive 2

2008

Gustave Courbet

Autoportrait à la pipe

vers 1849

Huile sur toile,

45 X 37 cm,

Musée Fabre, Montpellier

         Quand il peint cet autoportrait à la pipe, Courbet a 30 ans. L'oeuvre s'inscrit dans une série d'autoportraits de jeunesse offrant sur l'artiste une variété d'expressions, miroir de ses états-d'âme : on le découvre en sculpteur médiéval, en jeune premier romantique, puis tourmenté, voir désespéré, en amoureux blessé. Dans cette mise en scène plus tardive, l'artiste donne de lui une image beaucoup plus affirmée de lui-même, sinon arrogante : « cheveux en broussaille, barbe noire clairsemée qui permet de suivre la belle architecture du visage, larges paupières baissées, lèvres vermeilles et sensuelles qui retiennent en leur coin une petite pipe (attribut obligé de l'artiste en bohémien), col ouvert, rude tunique de travailleur » [1]. L'artiste s'aime, et il nous le montre. Il jette sur lui-même un regard de cyclope, comme une sorte de focus sur sa beauté romantique. 

         Il y a, dans cette vision de lui-même, indubitablement du narcissisme, reflétant la haute estime qu'il avait de lui-même. C'est que Courbet ne se cache pas derrière une fausse modestie : sa correspondance abonde de vantardises plus grosses que lui-même, débitées avec un naturel confondant. A 20 ans, à l'atelier du peintre Steuben : « Je suis je crois le plus fort de son atelier » [1] ; deux ans plus tard, à une concours d'éloquence: « J'ai eu le triomphe le plus complet » [2] ; une fatuité qui ne cessera de se renforcer à mesure que le peintre remporte du succès : des journaux allemands écrivent que « depuis Titien on n'avait jamais eu un coloriste de ma force », confiait-il encore à ses parents en juin 1852 [3]. Cet excessif contentement de soi-même qui transparaît dans cet autoportrait à la pipe, il lui fut largement reproché par la critique. Mais Courbet était d'un caractère entier, qui ne pouvait pas mettre un voile sur la satisfaction d'être au centre des regards ; le succès artistique, hier comme aujourd'hui, place inévitablement l'artiste sous les feux de la rampe : or, la lumière, le peintre d'Ornans la recherchait ouvertement. « Courbet s'aime lui-même, il aime la vie, ne réprime pas ses appétits et manifeste son contentement de soi avec une vanité qui s'étale en toute franchise, naïvement, on pourrait presque dire généreusement. C'est sans doute cette absence de culpabilité, en un siècle qui la cultive, qui constitue le véritable "scandale Courbet" » [4].

 
 

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