Ce tableau peut être considéré comme une oeuvre fondatrice de l'art moderne car, comme se doit toute oeuvre fondatrice -ou novatrice- elle est transgressive. Ce sexe SANS VISAGE exposé frontalement AUX YEUX DU REGARDEUR, transgresse Ce que deux millénaires de christianisme a imposé de représentation du sexe féminin, à savoir un sexe non poilu et non fendu, EN SOMME UN NON-SEXE.

Si l'on doit à Goya d'avoir redonné de la pilosité à la femme dans sa célèbre Maja nue (1795-1800), c'est à l'auteur de l'Origine du monde de nous rappeler ce détail anatomique essentiel : la fente. En cela, il « a su retrouver le naturel de l'époque proto-historique, vengeant ainsi les blanches nudités asexuées des temps jadis » [1]

date

1866

Quatorzieme année du règne de Napoléon III (en haut, en 1865, peint par Cabanel). Le Second Empire -auquel Courbet montra toujours avec virulence son opposition- bat son plein : le Paris d'Haussman prend forme (l'opéra Garnier, ci-contre, en est à sa sixième année de construction), la France se lance à corps perdu dans la Révolution industrielle, la grande bourgeoisie s'enrichit, le prolétariat urbain se développe, les arts sont sévèrement encadrés par l'institution des Beaux-Arts. L'opposition est muselée, les opposants ne sont pas les bienvenus : Victor Hugo  vit sa quatorzième année d'exil, il se trouve alors à l'île de Guernesey (ici pris en photo en 1868  sur la terrasse de Hauteville House) d'où il entretient un temps une correspondance avec Courbet. Il publie cette année-là Les Travailleurs de la mer, tandis que Verlaine publie les Poèmes saturniens et Baudelaire, Les Épaves

Napoléon_III
Napoléon_III
opéra garnier
opéra garnier
hugo
hugo

Format

élaboration

Sur la toile, l'artiste a d'abord réalisé un dessin préparatoire au pinceau peu chargé en huile, puis a ébauché le modelé avec des pigments bruns-rouges liés à l'huile. La mise en couleur proprement dite commença par le tissu blanc (drap ou jupon de coton classique ?). La carnation de la chair a été travaillée avec plus de délicatesse, en pleine pâte, déposée par subtiles touches crèmes, rosées, grisées et beige-bleutées, donnant un remarquable rendu soyeux et clair, faisant contraste avec les bruns de la toison. Enfin, les deux notes d'incarnat, entre les lèvres et sur le téton, érotisent davantage l'oeuvre. La tableau n'est pas signé.

composition

La composition est classiquement structurée en pyramide donnant l'effet de perspective. Le triangle pubien adopte une position inversée.

Aucune indication sur l'origine du titre : on ne sait s'il est dû à Courbet, au commanditaire ou à un des propriétaires.

« On a pris l’habitude étrange de l’appeler « l’Origine du monde ». Comme si le monde, atomes, galaxies, océans, déserts, fleurs, fleuves, vaches, éléphants, pouvait sortir de ce tronc voluptueux de femme sans tête, ni mains, ni pieds, au sexe largement proposé et offert. Cachez-moi ce tableau que je ne saurais voir. C’est un vin enivrant, une insulte à nos feuilles de vigne. » [2]

Il s'agit d'un format standard vendu sous l'appellation 10 figures, généralement utilisé pour les petits formats de paysages. Ainsi Courbet, qui s'évertua sa vie durant à remettre en question les usages académiques en cours, réalisa-t-il son portrait de sexe comme un véritable paysage...

Titre

L'Origine du monde

Chapitre 2 : le rideau vert...

         L'Origine du monde, par sa nature transgressive, n'allait pas avoir le destin d'une oeuvre classique. Le collectionneur turc se garda bien de l'exposer dans son grand salon, au milieu de ses autres toiles, à la vue de tous ses visiteurs. Il l'installa dans son cabinet de toilette, derrière un rideau vert. L'Origine aurait ainsi un statut à part dans l'histoire de la peinture : une oeuvre païenne érigée comme une icône sacrée, dont le dévoilement se réclamait d'un cérémonial religieux, et à laquelle seule une poignée d'adeptes pourront pieusement accéder. Les deux témoignages suivants montrent que l'oeuvre était diversement appréciée et que n'était pas "adepte" qui voulait !

 

Maxime Du Camp (1822-1894) Mondain fréquentant les Salons (dont celui de Jeanne de Tourbey, lui-aussi), cet écrivain, membre de l'Académie française, qui fut aussi critique d'art au Salon, ne porta jamais Courbet en estime. Cette citation montre à quel point il était conventionnel, sinon conservateur. Il fut, de fait, un farouche opposant à la Commune.

         « Pour plaire à un musulman qui payait ses fantaisies au poids de l'or, et qui, pendant quelque temps, eut à Paris une certaine notoriété due à ses prodigalités, Courbet, ce même homme dont l'intention avouée était de renouveler la peinture française, fit un portrait de femme difficile à décrire. Dans le cabinet de toilette du personnage étranger, on voyait un petit tableau caché sus un voile vert. Lorsque l'on écartait le voile, on demeurait stupéfait d'apercevoir une femme de grandeur naturelle, vue de face, émue et convulsée, remarquablement peinte, reproduite con amore, ainsi que disent les Italiens, et donnant le dernier mot du réalisme. Mais, par un inconcevable oubli, l'artisan qui avait copié son modèle d'après nature, avait négligé de représenter les pieds, les jambes, les cuisses, le ventre, les hanches, la poitrine, les mains, les bras, les épaules, le cou et la tête..

         L'homme qui, pour quelques écus, peut dégrader son métier jusqu'à l'abjection, est capable de tout [...] Il est un mot qui sert à désigner les gens capables de sortes d'ordures, dignes d'illustrer les œuvres du marquis de Sade, mais ce mot, je ne peux le prononcer devant le lecteur, car il n'est utilisé qu'en charcuterie »[5] .

         « Je reviens à Courbet. Gambetta l'a beaucoup connu, a vécu avec lui, l'imite à merveille. [...]

         C'était chez Khalil-Bey, là où se trouvait ce fameux tableau, le chef-d'oeuvre, paraît-il, de Courbet : L'Origine du monde. Une femme nue, sans pieds et sans tête. Après le dîner, on était là, regardant... admirant... On s'épuisait en phrases enthousiastes : C'est merveilleux... (Un chef-d'oeuvre, paraît-il), Courbet ne bronchait pas... On recommençait... Cela durait depuis dix minutes. Courbet n'en avait pas assez. A la fin, on s'arrêta, on ne trouvait plus rien. Courbet alors de dire avec sa grosse voix grasseyante et entraînante :

         -Vous trouvez cela beau.. et vous avez raison... Oui, cela est très beau... Oui, cela est très beau, et tenez, Titien, Véronèse, LEUR Raphaël, MOI-MÊME nous n'avons jamais rien fait de plus beau...

         Gambetta a dit ce LEUR Raphaël et le MOI-MÊME en grand artiste. Il n'en finissait pas avec le MOI-MÊME. Gambetta en avait plein la bouche »[6] .

Ludovic Halévy (1834-1908) Dramaturge, librettiste, vaudevilliste, Halévy témoigne non d'avoir vu L'Origine chez le Bey, mais d'avoir entendu Léon Gambetta faire le récit de l'expérience en compagnie de Courbet. Halévy met en scène Gambetta dans sa narration, imitant un Courbet au paro-xysme de l'autosatisfaction.

Chapitre 1 : l'acquisition

Il s'agit d'une histoire dans le Paris mondain et bohème du Second Empire :

Le PEINTRE :

Gustave Courbet a 47 ans. Il incarne l'artiste anti-académique et moderne, sûr de lui, volontiers provocateur. Depuis la mort de son ami Proudhon (1865), sa peinture s'encanaille d’œuvres de plus en plus sulfureuses : au Salon de 1864, il avait présenté une Vénus et Psyché, une composition qui, sous couvert pseudo-mythologique, mettait en scène deux femmes dénudées dans un même lit dans une atmosphère très érotique. Refusé au Salon pour indécence, la tableau traînait depuis dans l'atelier du maître, rue Hautefeuille.

L'HOMME DE LETTRE :

Saint-Beuve a 62 ans. Ce critique littéraire et écrivain était très influent dans le milieu artistique parisien ; nommé Sénateur d'empire en 1865, il défendait la liberté de la presse et de pensée. Sainte-Beuve, personnage incon-tournable du Paris mondain, fréquentait les salons (et en faisait compte-rendus), dont celui de la princesse Mathilde, cousine de l’empereur, ou celui très prisé de Jeanne de Tourbey. Il visitait aussi les artistes, notamment Courbet dans son atelier en début d'année 1866, où il y vit le fameux Vénus et Psyché

La DEMI-MONDAINE :

Née dans une famille ouvrière de Reims e 1837, peu instruite, monta à seize ans Paris comme une Rastignac mettre la capitale à ses pieds : « Elle y parvint plutôt bien. Sa beauté, son esprit et son audace lui servirent de passeport » [3]. Femme libre, elle choisissait ses amants parmi les artistes, les hommes politiques ou les grandes fortunes parisiennes. En 1866, elle était celle du richissime ottoman, Khalil-Bey. Elle donnait chaque vendredi  un dîner où se retrouvait la fine-fleur littéraire, dont Flaubert et l'"oncle Beuve" qui y fit la connaissance du Bey.

Le DANDY TURC :

C'est le personnage exotique de 'histoire : débarqué à Paris l'année précédente, cet ancien ancien ambassadeur ottoman à Athènes puis St-Petersbourg jouissait d'une fortune immense qu'il dilapida dans la Ville Lumière en deux ans : il décore luxueusement son appartement, achète des chevaux, entretient des femmes et se constitue une collection de tableaux de maîtres, l'une des plus belles alors, qui fait venir chez lui le tout-Paris. Qualifié par certains d'érotomane, cet amateur de nus avait notamment acquis le Bain turc d'Ingres.

Gustave Courbet

Le Sommeil

1866

Huile sur toile, 135 x 200 cm

Petit Palais, Paris

TÉMOIGNAGE DE JULES TROUBAT, SECRÉTAIRE DE SAINTE-BEUVE : 

         « Dans ces années, madame de T... [Jeanne de Tourbey] réunissait tous les beaux esprits le vendredi à sa table, rue de l'Arcade. Sainte-Beuve fait sa visite de digestion le lundi. Il y rencontra cette après-midi Khalil-Bey, ce grand seigneur ottoman, qui dépensait tant d'argent à Paris. Sainte-Beuve parla du tableau de Courbet [Vénus et Psyché]. Khalil-Bey demanda aussitôt l'adresse. Sainte-Beuve la donna rue Hautefeuille. La rive droite n'avait pas de secret pour Khalil-Bey, mais la rive gauche lui était inconnue. Il se fit conduire rue Hauteville. Dépité, il crut qu'on s'était moqué de lui. Après explication, rendez-vous fut pris entre lui et Courbet, qui fit les honneurs de son tableau. Khalil-Bey voulait l'acheter tout de suite, mais la commande était déjà vendue, 20 000 F.

         -Faites-m'en un pareil, dit le prince.

         Non, je vous ferai la suite, répondit Courbet »[4] .

 

       La "commande" mentionnée ci-dessus révèle que Vénus et Psyché (aujourd'hui disparu) était déjà vendu. Le peintre lui proposa donc une suite, encore plus sulfureuse, qui sera Le Sommeil. Etant donné que la somme demandée de 20 000 francs était jugée trop élevée par le collectionneur turc (le surintendant des Beaux-Arts venait de renoncer à acquérir Le Femme au perroquet pour 6 000 francs...), Courbet, pour la même somme, incluait à la commande une "toile impossible" qu'aucun peintre n'avait encore osé réalisé  et susceptible de convenir aux goûts érotiques du commanditaire : ce serait L'Origine du monde ! Par cette transaction, le Courbet allait s'affirmer comme le sulfureux peintre de la chair (interdite) et Khalil-Bey comme le collectionneur érotomane par excellence. L'historienne Michele Haddad avance que le Bey serait venu à Paris pour soigner une syphilis contractée en Russie et que L'Origine du monde aurait pu constituer une sorte d'ex-voto à la gloire d’Éros et Thanatos.

Chapitre 3 : elipses

         Khalil-Bey brilla dans les mondanités parisiennes comme une météore : il ne put tenir trois ans à mener ce grand train. A bout des quinze millions qu'il avait avec lui en arrivant à Paris, il décida de rejoindre Istambul en séparant de tous ses biens, à commencer par sa collection. L'Origine du monde ne figurait pas sur le catalogue officiel : impossible de dire s'il le vendit en marge ou s'il le conservât. On perd donc la trace du tableau jusqu'en 1889.  

         « Aujourd'hui , de la Narde [un antiquaire] m'a écrit qu'il avait reçu des livres et des objets japonais... J'y vais et pendant que je regarde, de deux yeux enneuyés, le médiocre envoi, de la Narde me dit : "Connaissez-vous cela ? Et il ouvre avec une clef un tableau, dont le panneau extérieur montre une église de village dans la neige et dont le panneau caché est le tableau peint par Courbet pour Khalil-Bey, un ventre de femme au noir et proéminent mont de Vénus, sur l'entrebâillement d'un con rose... Devant cette toile que je n'avais jamais vue, je dois faire amende honorable à Courbet : ce ventre, c'est beau comme la chair d'un Corrège »[7] .

 

 

Les frères de Goncourt

Edmond (1822-1896) et Jules (1830-1870), romanciers de l'école naturalistes, étaient des figures importantes du milieu artistique parisien, critiques d'arts et collectionneurs de peintures françaises du XVIIIè siècle et d'estampes japonaises. Il tenait ensemble un Journal, témoignage sur les mœurs littéraires de 1851 à 1896.

         L'Origine cachée derrière un tableau d'église ? Cela aurait valut son pesant de provocation. Il s'agissait en fait d'un château, le Château de Blonay, peint par Courbet en Suisse durant son exil et dont les dimensions, identiques à celles de L'Origine, laisse à penser qu'il a pu être réalisé sciemment pour en constituer un cache. Les Goncourt ne s'étant pas portés acquéreurs, on perd à nouveau la trace du sexe le plus connu de France jusqu'en 1912 où la galerie parisienne Barnheim-Jeune l'achète à une certaine Mme Vial.

Gustave Courbet

Le Château de Blonay

vers 1875

Huile sur toile, 50 x 60 cm

Musée des Beaux-Arts, Budapest

Chapitre 4 : naturalisée hongroise

         Galerie Bernheim-Jeune, Paris, juin 1913 : un riche étranger acquiert le Château de Blonay... avec L'Origine du monde derrière !

         Il s'agit du baron Ferenc Hatvany (1881-1958), hongrois, héritier d'une riche famille financière de Budapest. Très tôt attiré par l'art, Ferenc se forma à la peinture aux Beaux-Arts de son pays, puis à Paris. Mais sa contribution à l'art se fera moins en tant qu'artiste que collectionneur. Propriétaire d'un vaste hôtel particulier, il y avait accumulé une des plus grandes collections du pays (750 à 800 œuvres). Mais, comme le précédent propriétaire de L'Origine du monde, il n'osa pas mettre la toile sous tous les regards... Dans ses Mémoires, Jean Oberlé, en voyage avec son ami galeriste Pierre Collé, témoigne :

 

         « Le lendemain, nous allâmes voir le baron Hatvany, qui possédait une fameuse collection de tableaux modernes. Il nous reçu dans sa jolie maison de Buda et, après nous avoir montré des chefs-d’œuvres, il nous demanda :

         -Voulez-vous voir mon Courbet, La Création du monde ?

          Féru de Courbet, j'ignorais celui-là. Le baron nous amena dans sa salle de bains. "Drôle d'endroit pour mettre un Courbet", pensais-je, et j'aperçus, dans un cadre doré, un paysage quelconque. Le comte [sic] souleva ce paysage comme le couvercle d'une boîte, et je vis, grandeur nature, un ventre de femme, fort détaillé comme il se doit quand on est le chef d l'école réaliste. Beau morceau de peinture. C'est tout ce que je vis. Pierre Collé regardait le tableau avec le plus grand sérieux. Je crois qu'il aurait voulu l'acheter...»[8] .

Jean Oberlé (1900-1961)

Peintre français, Oberlé gagna Londres parmi les premiers en 1940. Il fut l'un des animateurs de la France libre de Radio Londres, auteur notamment du fameux  "Radio Paris ment...

         Vint la Seconde Guerre Mondiale, au cours de laquelle le baron Hatvany devint moins Hongrois que Juif. Alliée privilégiée de l'Allemagne nazie, la Hongrie du maréchal Horthy ne fut pas antisémite à l'extrême, mais, envahie en mars 1944 par les nazis, elle devint le terrain de d'investigation du tristement fameux SS Eichmann. On ne sait ce que vécu Hatvany au cours de ces temps tourmentés. On sait néanmoins que L'Origine du monde, ainsi que soixante-dix autres œuvres de la grande collection du baron (soit environ un dixième), fut emballée et mise à l'abri dans des coffres de banques... sous des noms d'emprunt de Hongrois de confiance. Si les nazis se livrèrent à un pillage en règle des œuvres détenues par les Juifs, ils ne touchèrent pas au patrimoine des Hongrois... contrairement aux Soviétiques qui, investissant la ville au début de 1945, forcèrent les coffres des banques du pays. L'Origine du monde fut victime de la rapine. En été 1946, un homme, se disant Hongrois, vint trouver le baron Hatvany (rescapé on ne sait comment de la politique de déportation mise en place par Heichmann) pour lui proposer de lui faire racheter une partie de sa collection pillée par les Soviétiques. Parmi la dizaine d’œuvres qu'il put choisir de ré-acquérir figurait L'Origine du monde, qu'il fit passer clandestinement à l'Ouest, ainsi que lui et sa famille.    

Chapitre 5 : chez lacan

         1955 : changement de propriétaire. L'Origine du monde est vendue 1 200 000 F à un amateur...

 

         Il s'agit de Jacques Lacan, et de sa femme, Sylvie Bataille, ex-épouse de Georges Bataille et éphémère actrice dans La Partie de campagne de Renoir (1946).

        Le couple avait une maison de campagne à Guitrancourt, près de Mantes-la-Jolie. C'est ici que L'Origine se trouva exposée ; non à la vue de tous, comme chez ses anciens propriétaires, "les voisins ou la femme de ménage ne comprendraient pas" aurait argumenté Sylvia. Elle demande donc à son beau-frère, le peintre surréaliste André Masson, de réaliser un cache, un tableau sur le tableau : ce sera Terre érotique, un paysage anthropomorphe dont les reliefs reprenaient l'empreinte de L'Origine, une parenté avec le tableau de Courbet qui ne pouvait sauter aux yeux qu'aux initiés.

 

          Chez Lacan, plus que chez tous les autres propriétaires précédents, le dévoilement de L'Origine du monde tenait d'un véritable cérémonial initiatique au cours duquel le regardeur devenait le regardé, l'observé du psychanalyste. « On retrouve ici, devant le sphinx éblouissant, des célébrités diverses (la liste finit par être comique) : Lévi-Strauss (qui ne se souvient d’aucun commentaire), Duras, Dora Maar, Pontalis (qui a oublié ce qui a pu être dit), Leiris, Picasso, Duchamp » [10].

 

James Lord (1922-2009)

Mémorialiste et critique d'art américain, il fréquenta les personnalités du monde artistique des années 1950-60 et écrivit plusieurs biographies librement interprétées, dont Picasso et Dora. C'est précisément en visite avec Dora Maar (l'amante et muse de Picasso) que James Lord découvrit L'Origine du monde chez Lacan.

         « L'atmosphère était tout sauf joyeuse. Après le déjeuner, on nous escorta vers un petit bâtiment séparé de la maison, où se trouvait l'atelier de Lacan. Dora me souffla: "Il va nous montrer son Courbet". A droite de la porte, dans un lourd cadre doré, était suspendue une peinture abstraite de Masson, à grands traits, sur fond marron. Effectivement, Lacan s'adressant à moi quasiment pour la première fois, dit : "Maintenant, je vais vous montrer quelque chose d'extraordinaire". Le Masson était peint sur un mince panneau qui glissait hors du cadre, révélant en-dessous une étude détaillée et magnifiquement exécutée d'un gros plan du sexe d'une femme bien en chair, presque obèse. J'émis les exclamations d'admiration attendues, me demandant en même temps si Lacan ne m'avait pas fait cette surprise en supposant sournoisement que l'image ne me procurerait guère d'excitation sexuelle »[11] .

         « La scène se passait à Guitrancourt. L'Origine n'était pas, ce jour-là, accrochée dans la mezzanine, mais posée sur une commode. Le cache de Masson avait été retiré du cadre mais dissimulait toujours le Courbet. Jean-Jacques Lebel se montra intrigué par ce panneau qui cachit manifestement quelque chose. Ce que l'on cache est souvent le plus important.

         -Ah ! Ah ! Vous vous demandez ce qu'il y a derrière !, dit Lacan goguenard. Eh bien soulevez-le !

         L'invité retira le Masson (qu'il définit très justement comme "l'analogue qui en cache et en protège un  autre"), découvrit la toile et resta muet. Lacan l’observait attentivement de son œil de gerfaut, sans prononcer le moindre mot.Ce qui l'intéressait, me confia Jean-Jacques Lebel, c'était le regard du spectateur, "la confrontation au dé-voilement et au surgissement d'un fantasme universel" »[12] .

Jean-Jacques Lebel (né en 1936)

Artiste plasticien français, figure emblématique d'une génération d'artistes des années 1960, Lebel est aussi poète et théoricien de l'art. Il est à l'origine des premiers happenings européens, et est organisateur de manifestations artistiques. Thierry Savatier recueillit son témoignage en mai 2007.

          L'Origine du monde faillit sortir de son anonymat en 1977, à l'occasion de la grande rétrospective Courbet du Grand Palais, pour commémorer le centenaire de sa mort ; un accord de principe avait été donné par Lacan, mais finalement l'institution des Musées nationaux montra tant de réticence à exposer le tableau que les organisateurs y renoncèrent, dans une forme d'auto-censure.

          Lacan décédé en 1981, le tableau resta dans l'appartement de Sylvia Bataille. Il fut donc exposé pour la première fois dans l'Amérique conservatrice de Reagan, en novembre 1988, à l'occasion de l'exposition "Courbet reconsidered" au musée de Brooklyn.

 

JACQUES LACAN (1901-1981) :

Psychiatre et psychanalyste français de renom, Lacan était un homme féru de culture et amateur d'arts. "Il y avait du dandy chez Lacan, comme il y en avait eu chez Khalil-Bey. Certes, en 1954, il ne portait pas encore ses chemises de soie à col droit, unies ou imprimées, ni son improbable pardessus de fourrure ; il était toujours à l'ère du nœud papillon, très en vogue parmi les mandarins. C'était un homme brillant, un "dragon de la psychanalyse" tout juste cinquantenaire, pour reprendre l'expression  de son amie Françoise Dolto" [9].

Chapitre 6 : au musée

          1995 : L'Origine du monde fait son entrée dans les collections publiques, au musée d'Orsay.

          Sylvia Bataille décédée en 1993, ses héritiers trouvent un accord sur la succession en cédant à l'Etat la toile cachée de Courbet.

         L'entrée à Orsay se fit en grandes pompes le 26 juin 1995, avec une cérémonie présidée par le ministre de la culture d'alors, Philippe Douste-Blazy, qui, en tant que maire de la très prude Lourdes, fit tout son possible pour pas laisser à la postérité son portrait devant le sexe de L'Origine... Mais le fait était là : la toile la plus sulfureuse du maître d'Ornans, destinée à l'usage privé du regard masculin, icône d'un érotisme cru à vocation scopique, gagnait, en s'exposant à tous les regards sur les cimaises d'un des musées les plus prestigieux au monde, son statut de chef-d'oeuvre de l'art.

         La toile était présentée en bonne place, dans la salle Courbet, à hauteur d'homme, au milieu des autres chefs-d’œuvres du maître qui l'écrasaient quelque peu par leur gigantesque format : L'Enterrement à Ornans (3,15 m x 6,6 m), L'Atelier du peintre (3,61 × 5,98 m) ou encore Le Rut de printemps, combat de cerfs (3,55 m x 5,07 m). 

         La toile se trouve désormais reléguée dans une petite salle annexe (n°20), sans doute mieux mise en valeur au milieu de formats plus proches, mais plus difficile à trouver... Tout le paradoxe qui poursuit cette toile depuis sa création est là : comment exposer aux regards un portrait grandeur nature de sexe de femme ?

 

Philippe Douste-Blazy 

Cardiologue de formation, il fut député et maire (UDF puis UMP) de Lourdes puis de Toulouse et plusieurs fois ministre (Culture, Santé, Affaires étrangères) sous Jacques Chirac. Il officiait au Palais-Royal au moment de l'entrée de L'Origine du monde à Orsay et fit donc un discours pour cette occasion historique. 

         « Monsieur le Ministre de l'Economie et des Finances, Monsieur le Président, Madame et Monsieur les Directeur, Monsieur le Directeur, Mesdames et Messieurs,

         Je suis très heureux de me trouver aujourd'hui au musée d'Orsay, à l'occasion d'un événement tout à fait exceptionnel : l'accrochage d'un tableau célèbre, mais que seuls de rares privilégiés ont pu voir jusqu'ici, L'Origine du monde, de Gustave Courbet qui vient enrichir grâce à une dation les collections nationales.

          [...]

         L'Origine du monde dans laquelle Courbet lui-même voyait une grande réussite (mais je crois qu'il était assez coutumier du fait) exerce, depuis sa création en 1866, une véritable fascination et a toujours suscité l'admiration des critiques et des artistes. Le tableau fut commandé personnellement à Courbet par un diplomate turc, Khalil-Bey, l'un des grands collectionneurs du second Empire, qui possédait entre autre des œuvres de Delacroix, d'Ingres, de Daubigny, et de Courbet u autre chef-d'oeuvre, contemporain de celui-ci et de la même veine, Les Dormeuses.

         [...] 

         Par le sujet et surtout le cadrage, L'Origine du monde est probablement le tableau le plus audacieux de l'histoire de la peinture française du XIXè siècle. Aujourd'hui, à un peu plus d'un siècle de distance, une telle image ne devrait plus tellement nous troubler, et pourtant, la vision réaliste de Courbet et son métier pictural sont si efficaces, que nous ne pouvons rester indifférents à une oeuvre d'une telle intensité. Ce tableau provoquera certainement des réactions diverses, mais à coup sûr il s'agit d'un enrichissement majeur pour les collections nationales.»[13] .

          Le ministre craignait des "réactions diverses", il y en eut évidemment. Petit florilège rapporté par Carine Didier, dans France-Soir [14]:  et cité par Bernard Teyssèdre

 

Ce n'est pas un tableau anatomique, mais un hymne à la sensualité. Très beau. Très poétique", jubile une jeune fille.

Maxime, patron de café : "Il faudrait peut-être prévenir les visiteurs avec une pancarte : Pour public averti".

Florence, chauffeur de taxi : "C'est dégueulasse. Ça, une oeuvre d'art ? Si elle est exposée au musée, j'y mettrai jamais les pieds avec mes enfants !".

Daniel, ingénieur : "Il faut casser les barrières. Un corps, c'est un corps. Et une femme est toujours plus belle nue qu'habillée".

Charlotte, pétillante petite vieille dame de 75 ans : "Un peu trop réaliste et trop érotique pour un musée public".

nouvel épisode ?

          Et voici qu'en février 2013, Paris-Match fait sa Une sur le visage de L'Origine du monde !

         L'hebdomadaire explique qu'un homme, John (il veut rester anonyme), a acheté, deux ans auparavant, chez un brocanteur, pour 1.450 euros, le portrait d'une femme, visage rejeté en arrière, abondante chevelure dénouée, avec une expression de convulsion béate genre Extase de Sainte-Thérèse, façon XIXè siècle frivole. Le style s'apparentant à celui de Courbet, le propriétaire en déduit qu'il s'agit du visage du sexe le plus célèbre de l'histoire de l'art ! Il fait expertiser l'oeuvre, dont la valeur pourrait passer de 1.450 euros à... 40 millions !

         Donner un visage à L'Origine du monde, c'est renverser complètement la perspective de l'oeuvre telle qu'elle fut conçue par Courbet : un sexe,  rien qu'un sexe anonyme, dont l'absence de visage précisément forçait la confrontation au regardeur. Lui attribuer un visage, c'est donner au regard un échappatoire de pudeur, et cela réduit l'oeuvre à un nu allongé, plus osé sans doute que les autres, mais un nu comme un autre.

         Oui mais... Si les deux tableaux avaient dû n'en former qu'un à l'origine, cela signifie qu'il y avait eu découpe. Or, sortant de son devoir de réserve, le musée d'Orsay venait démentir très vite cette thèse en indiquant que L'Origine du monde est une oeuvre originale n'ayant reçu aucune découpe. Fermez le banc !

         Tant pis pour les 40 millions...

 

1 - Gilles NÉRET,  Érotique de l'art, Benedikt Taschen, 1993, p.57

2 - Philippe SOLLERS, L'Origine du délire, 2006, site de Philippe Sollers

3 -Thierry SAVATIER, L'Origine du monde, Histoire d'un tableau de Gustave Courbet, Bartillat, 2009, p.34

4 - Jules TROUBAT, cité par Thierry Savatier, ibid, p.30

5 - Maxime DU CAMP, Les Convulsions de Paris (1881), cité par Thierry Savatier, ibid, p.76

6 - Ludovic HALEVY, Trois dîners avec Gambetta (1929), cité par Thierry Savatier, ibid, p.79

7 - E. et J. de GONCOURT, cité par Thierry Savatier, ibid, p.112

8 - Jean OBERLE, La vie d'artiste (1956), cité par Thierry Savatier, ibid, p.128

9 - Thierry SAVATIER, ibid, p.174

10 - Philippe SOLLERS, L'Origine du délire, 2006, site de Philippe Sollers

11 - James LORD, Picasso et Dora (2000), cité par Thierry Savatier, ibid, p.188

12 - Thierry SAVATIER, ibid, p.191

13 - Philippe DOUSTE-BLAZY, 26 juin 1995, cité par Thierry Savatier, ibid, p.240

14 - Propos cités par Bernard TEYSSEDRE, Le Roman de l'Origine, Gallimard, 1996, p.393-394

Le nombre de citations tirées de l'ouvrage de Thierry Savatier montre à quel point le travail de cet historien de l'art est l'un des plus complet sur l'histoire de L'Origine du monde ; en plus de 250 pages d'investigations historiques et journalistiques, il fait un récit très détaillé du "roman" du chef-d'oeuvre de Courbet en n'ignorant aucune facette.