Helmut Newton

Me and Courbet, Musée d'Orsay, Paris

 

1996

 

Tirage photographique,

38 X 55,5 cm

Berlin, Helmut Newton Foundation

 

Helmut NEWTON

(1920-2004)

Né à Berlin dans une riche famille juive, Helmut Newton est contraint de fuir son pays en prise avec ses démons nazis. Il émigre en Australie, dont il gardera la nationalité et dont il épousera une ressortissante : l'actrice June Brunell. A la fin des années 1950, il concentre son travail de photographe sur les clichés de mode, et s'installe à Paris. Il devient alors l'interlocuteur incontournable des grandes maisons dont il met en avant le travail de manière très novatrice. Dans les années 1980, il se consacre davantage à la photo d'art, entreprenant de grands formats de nus féminins dans une série intitulée Bigs Nudes et qui fit sensation.

« Certains photographes font de l'art. Pas moi. Si mes photos sont exposées dans des galeries ou des musées, tant mieux. Mais ce n'est pas pour cela que je les ai réalisées. Je ne suis qu'un sbire ». [1]

                       Helmut Newton, 2004

 

 

 

 

L'ORIGINE DU SELFIE

 

 

         Un selfie au musée : la pratique a fait des émules. Poser devant son œuvre fétiche, poster, faire liker... Certains visiteurs ne viennent plus au musée pour regarder les œuvres, mais pour montrer qu'il y était. Une perche, un bras tendu, un sourire et puis s'en va. La démarche est moins artistique que narcissique ; elle donne néanmoins à tout un chacun la possibilité d'une mise en scène et d'une plus grande visibilité. Trop grande, diront certains... Combien de personnes se sont ainsi photographié ou fait photographier devant L'Origine du monde ? Des centaines, des milliers... Alors, pourquoi ce selfie plutôt qu'un autre ? En plus, celui-là a raté son cadrage : l'on ne voit que la partie supérieure du visage avec ce haut front. Manque la bouche, mutine sans doute, manque le léger sourire en écho au   « sourire merveilleux » [2] de L'Origine. Les lèvres manquantes se reconstituent en arrière-plan : complémentarité d'images. Peut-être vous avez vous-même un selfie mieux cadré de vous devant L'Origine : et pourtant c'est celui-là qu'on publie... Ô injustice !

         C'est qu'en art, pour s'autoriser à accoler un titre, une année, une nature et des dimensions à une photographie "touristique", il faut avoir de la notoriété. C'est la notoriété qui fait la valeur. Et de la notoriété, cette bouille à lunette en avait bougrement. Photographe de mode, il a travaillé pour les plus grands couturiers (on lui doit la célèbre photo d'Yves-Saint-Laurent nu) et fait poser les plus grands mannequins ; il a photographié les stars, Charlotte Rampling, Catherine Deneuve, Grace Jones, Kate Moss, Monica Belluci, des beautés sculpturales souvent saisies dans leur plus simple appareil. Car Helmut Newton -c'est son nom- aime les femmes ; nues, de préférence. Il a voué sa vie à capter leur corps sur pellicule -il y a sacerdoce plus ingrat. Dans une rue nocturne, à la terrasse d'un café parisien, dans un intérieur bourgeois, une chambre d'hôtel luxueuse. Un travail rapide, un seul appareil, le moins de lumière artificielle possible. Sur le corps nu : un bijou de luxe, une fourrure, des talons hauts... une minerve. Ce qui donne un érotisme à la fois glacé (froideur des regards, corps lisses et maigres, attitudes hautaines, décor étrange) et torride (par son extrême sensualité) rappelant l'univers de Belle de jour de Buñuel, ce que d'aucun taxeront d'érotique chic. La chair des femmes de Newton, contrairement à celles de Courbet, « n'est pas un asile qui nous invite au plaisir, elle est un glacis qui nous tient à distance » [3]. Un style qui lui vaudra une réputation sulfureuse d'un être misogyne, cynique, obsédé par le luxe et le sexe et qui aime à se décrire comme un "sbire". Bref, un mauvais garçon...

         Sur son selfie, Newton se place donc entre le regardeur et l'œuvre ; il interfère notre face à face intime avec ce sexe révélé pour nous. De sorte que le sujet n'est plus L'Origine, placé en second plan, mais bien l'artiste lui-même qui se prend en photo devant elle. Cette demi-bouille roublarde focalise l'attention. Par son titre Me and Courbet, qui souligne l'intimité entre les deux personnalités, Newton semble dire : "tu vois, maître Courbet, toi et moi, on est de la même veine" ou "tu vois, Gustave, je me place dans ta lignée : mon travail prolonge le tien". A l'évidence, il y a une certaine parenté entre ces deux mauvais garçons qui n'en étaient pas. Le goût de la provocation, la passion pour la chair, la volonté de s'écarter résolument des codes en place. Quel meilleur tableau que Le Sommeil peut mieux faire adhérer Courbet à la « fripouillerie artistique » d'un Newton, toujours sur le fil de la transgression ? Ce tableau que Courbet a peint en 1866, pour le même commanditaire que L'Origine du monde, dans lequel deux femmes sont sensuellement enlacées après l'étreinte saphique, porte l'artiste « au sommet de son art dans la peinture de la chair » [4] et en fait un subversif bien avant le photographe de mode. Si Courbet avait vécu au XXè siècle, peut-être aurait-il été photographe, peut-être aurait-il photographié des nus, sans doute aurait-il été vertement décrié par les médias, indubitablement aurait put être un Helmut Newton. « J'aime photographier les gens que j'aime, ceux que j'admire et ceux qui sont célèbres, surtout quand c'est pour de mauvaises raisons » [5]. Sans doute, Helmut Newton s'aimait-il, admirait sa célébrité ; Courbet, lui, ne s'en cachait pas.

         En se mettant en scène devant L'Origine, on cherche à capter un peu de la notoriété du tableau et de son auteur, inscrire son anonymat dans une histoire universelle. En se mettant en scène devant L'Origine, Newton double la notoriété de la toile. Et son selfie devient œuvre d'art, rangé dans les collections d'une fondation à son nom à Berlin (où il est né et où il est enterré auprès de Marlene Dietrich). Et puis, à tous les autres anonymes qui ont fait un selfie devant L'Origine, on peut aussi objecter que Newton était précurseur : en effet, il a pris le sien une bonne quinzaine d'année avant que cette pratique ne devienne un phénomène de mode (à partir des années 2010)... N'est pas maître qui veut !

 

 

 

 

1 - Helmut Newton, Newsweek, 2 février 2004

2 – Aragon, Le Con d'Irène, Mercure de France, 2000

3 – Pascal Bruckner, dans Helmut Newton, 1920-2002, catalogue de l'exposition au Grand Palais, 24 mars-17 juin 2012, Réunion des Musées Nationaux, 2012, p.234

4 – Michèle Haddad, L'ABCdaire de Courbet, Flammarion, 2014, p. 107

5 – Helmut Newton Work, Cologne, Taschen, 2000, p. 131

       

 

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SAPHISME OR NOT SAPHISME ?

         Courbet joua beaucoup de l’ambiguïté dans ses compositions. Mais il ne joua jamais autant qu'avec celles, d'une extrême sensualité, des doubles nus féminins. Déjà, en 1853, avec ses Baigneuses, le doute s'imposait : quelle est la relation entre cette énorme baigneuse hottentote, dont les remous de chair inspirèrent à beaucoup le dégoût, et sa compagne assise sur la rive, certes habillée, mais déchaussée et les bas retroussés, portant vers la première un regard langoureux ? Pour certains, la tension érotique est évidente et traduit une scène saphique. L'artiste a réalisé d'autres baigneuses encore plus sensuelles, puis il accentua résolument l'érotisme saphique en inscrivant ses scènes non plus en extérieur, mais dans cadre chaud et cossu d'une chambre de courtisane : malgré les titres des différentes versions faisant référence à Vénus et Psyché, la thématique mythologique n'était qu'accessoire et l'intention de l'auteur clairement de figurer des amours lesbiens. 

Gustave Courbet

 

Le Sommeil

dit aussi

Les Deux amies

et

Paresse et Luxure

 

1866

 

Huile sur toile,

135 X 200 cm,

Petit Palais, Paris

         Mais avec Le Sommeil, Courbet ne joue plus de l’ambiguïté et touche ici l’acmé de son esprit subversif. L’enlacement des "deux amies", nues, l'une brune, dont la forte charpente se fait protectrice, l'autre blonde, plus frêle et passive, représentées grandeur nature, ne permet pas le doute : il y a eu ébats avant ce sommeil réparateur. Les chevelures sont défaites (un peigne traîne négligemment sur le lit), les draps sans dessus dessous, et le collier cassée témoigne de l'intensité de leur amour. Jamais, dans l'histoire de la peinture, une scène si évidemment saphique ne fut peinte, du moins de ce format Courbet, là encore, est un initiateur. Il est vrai que cette toile n'était pas destinée à une exposition publique : elle a été réalisée pour le collectionneur ottoman Khalil Bey, le même pour qui Courbet avait réalisé L'Origine du monde. 

          L'atmosphère apaisée et sensuelle du Sommeil ne présume aucun jugement de valeur de la part de son auteur, condamnation, complaisance ou manifeste ; en donnant aux deux amies une si tactile proximité, en leur mêlant les membres, peau contre peau, le peintre renvoie néanmoins du saphisme une image d'une extrême une sensualité propre à séduire le regard masculin. En fermant les yeux de ses amantes, Courbet ne les fait pas exhibitionnistes, mais rend le regardeur un voyeur pénétrant l'intimité de cette chambre de courtisane par infraction, et lui laisse toute latitude de prolonger à loisir son observation, sans offense pour les naïves dormeuses. Le peintre est neutre, il ne juge pas. Au voyeur de se débrouiller avec sa propre morale. 

       Dans la société rigide où vivait Courbet, l'homosexualité féminine était stigmatisée : incarnation de l'émancipation de la femme, elle était une menace pour l'ordre patriarcal dominant. Toutefois -on touche là à la schizophrénie de ce XIXè siècle-, elle était aussi un puissant vecteur de fantasme masculin, nourri par les tableaux donnés dans les salons des maisons closes par les prostitués et par la photographie érotique mettant en scène les mêmes, mais aussi par

les rumeurs véhiculées depuis quelques chambres de courtisanes libertines. Si les lignes de mœurs ont bougé depuis, le saphisme garde à l'époque de  Newton son attractivité puissante pour l'imaginaire masculin, notamment en raison de son inaccessibilité. L'on ressent cette mise à distance dans les lesbiennes de Newton : l'attractivité érotique des plastiques nues est atténuée par la froideur des visages et les regards fuyants ; elles ouvrent au regard masculin un univers entier de fantasmagorie érotique.  

 

Helmut Newton

 

Mannequins

Quai d'Orsay 1

 

 1977

Tirage argentique, 24 24 x 36 cm

                                                                                 A JULES DE LA ROCHENOIRE

                                                                                                                                                    Aux bons soins de Jules Castagnary

                                                                                                                                                                                                    Ornans, 9 mars 1870

         Mon cher confrère,

          J'ai lu votre projet de Constitution, mais je ne vois pas de révolution [...].

         [...]

         - Article 19 - La liberté consiste à se passer en tous cas de l'Etat (la révolution ne cherche qu'à atteindre ce but). Les hommes ne doivent relever que d'eux-mêmes continuellement [...]

         - Article 21 - [...] Quand un homme expose ses œuvres, c'est pour se rendre compte de ce que l'on pense , c'est l'homme qui crie à la montagne pour savoir si son son est juste. Personne n'est en droit de rembourser les cris. Ça  regarde celui qui a l'idée de les pousser. Quand il pousse juste, il est, lui, récompensé par le fait, et il vit de l'adhésion du public. L'idée de partager ses entrées est  incroyable.

         [...]

         - Article  23 - Monstruosité. Le ministère des Beaux-Arts est un fétiche qui ne peut être respecté que par des nègres [...].

         [...]

         -L'article 26 - Est le meilleur de vos articles, car personne n'est en droit de classer personne. Pendant toute ma vie je n'ai demandé qu'une chose au gouvernement, c'est de ne pas s'occuper de moi, sans pouvoir l'obtenir.

         [...]

         Tout à vous, mon cher confrère. Je pars demain.

 

                                                                                                                                                                                                                                             G. Courbet

L'instant Courbet

                                Vive l'anarchie !

A cette date, Courbet est encore dans la "force de l'âge artistique" : il ne peut imaginer que dans un an les événements politiques ruineraient son statut de chef de file du réalisme et acteur incontournable autant que controversé de la peinture française. Le Second Empire était déjà en déliquescence, et lâchait du leste notamment sur les Beaux-Arts ; d'ailleurs, ce ministère avait changé de main et se montrait plus libéral. Les artistes engagés voyaient une opportunité pour réorganiser le règlement du Salon. Le peintre Jules de la Rochenoire présidait le comité chargé de préparer la liste des candidats au Salon de 1870, comité qui décida aussi de réécrire le règlement du Salon (la "Constitution"). De la Rochenoire envoya probablement à Courbet une copie manuscrite de son projet : cette lettre en est une réponse commentée.  On y découvre un Courbet beaucoup plus libéral, sinon libertaire que ses confrères. Sa définition de la liberté notamment (article 19) est proche de celle que se faisait Proudhon, le théoricien du socialisme libertaire et précurseur de l'anarchisme (à ceci près que Proudhon désapprouvait l'action révolutionnaire). Pour eux, aucune organisation sociale n'est légitime à supprimer ou limiter la liberté individuelle, valeur qui prime toutes les autres. Cette conviction partagée positionna le peintre d'Ornans résolument contre toute autorité artistique (Ministère, académie et même l'autorité du maître sur ses élèves), et par conséquent contre toute distinction émanant d'une telle autorité (trois mois plus tard, il refusera avec éclat la Légion d'honneur). Ce n'est pas étonnant que Courbet soit proche de la pensée de Proudhon, car son compatriote franc-comtois était aussi son ami. Celui-ci eut sans conteste une influence sur l'initiateur du réalisme en peinture qui se voulait proche du peuple. Malgré que son ami soit décédé cinq ans auparavant, cette lettre prouve que Courbet n'a pas renié son proudhommisme, peut-être même se montra t-il par la suite plus libertaire que ne l'était finalement Proudhon... Moins à leur gloire, ces deux-là partageaient aussi une phallocratie prononcée, comme en témoigne cette phrase de Courbet tirée d'une lettre envoyé à Proudhon en été 1863 et qui les rendra assurément moins sympathiques (même s'il faut replacer cela dans le contexte du Second Empire) : "la femme qui n'a pas les facultés  d'esthétique et de dialectique doit être soumise et fidèle à l'homme". Libertaire peut-être... mais pas pour tous !

 

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