Marc Dennis

The End of the World

 

2013

 

Huile sur toile

91,5 X 101,5 cm

 

Marc DENNIS

(né en 1965)

Marc Dennis est artiste américain connu pour ses peintures hyper-réalistes extrêmement soignées qui convoquent souvent de célébres citations de l'histoire des arts et de la culture américaine. Né à Danvers, il est diplômé de l'Université du Texas, Austin. Parallèlement à son travail personnel, il enseigne l'art au collège universitaire de Elmira (État de New-York). Ses œuvres figurent dans de nombreuses collections privées et aussi publiques.

 

 

 

 

LE NEZ SUR LE SEXE

 

 

 

         C'est une chevelure bien soignée, lissée, avec de petites mèches colorées ; une coupe de femme soucieuse de son apparence, apprêtée pour faire face aux regards, pour attirer le regard, pour être regardée. Son petit haut noir nous révèle une carrure de moineau. On imagine une jeune fille bien sous tout rapport. Très jeune peut-être. Peut-être pas tant. Comme pour le modèle de L'Origine du monde, l'absence de visage confond le regard –le nôtre. Toute personnalité est passée à la trappe ; seule l'identification de genre est permise et suffit. C'est une femme qui regarde le tableau. Qui semble absorbée par le sujet. C'est Ève qui regarde son sexe, ce sexe qu'elle a tant de mal à voir par elle-même sans convoquer de miroir. L'Origine du monde est son miroir. C'est une femme qui regarde un sexe de femme : l'auteur a voulu marquer le genre du regardeur, et inviter les stéréotypes qui y sont associés : elle est jeune, innocente, fragile, séductrice mais pudique... Tout le contraire de ce qu'elle regarde. Le tableau est donc une confrontation entre deux univers aux antipodes.

         Le travail de Marc Dennis s'articule souvent autour de ce genre de confrontations du regard avec l'art, du regard porté sur l'art. Il se saisit d'images familières de la culture occidentale, qu'il ne détourne pas à proprement parlé, mais qu'il utilise plutôt comme élément à part entière d'une mise en scène. Pour The End of the World, ce n'est pas tant le sujet du tableau que le tableau lui-même, avec son cadre, qui l’intéresse. En ajoutant devant un personnage plongé dans sa contemplation, il nous interroge sur le statut de l’œuvre d'art, en tant qu'objet destiné à être regardé, et la nécessité du regard long pour se l'approprier. Dans cette même veine, il confronte le jeune Bacchus du Caravage (qui est un autoportrait) avec le postérieur d'une jeune américaine qui, peu soucieuse du chef-d'oeuvre de cet intérieur cossu, se lisse sa longue chevelure blonde ; on attendrait plus de considération vis-à-vis du maître italien, même si cette oeuvre est de jeunesse... Dans une autre toile intitulée La Nécessité du jugement, il reproduit plein cadre Les Demoiselles d'Avignon de Picasso et place devant le chef-d’œuvre cubiste la figure d'une jeune majorette américaine blonde, vue de dos, avec son short ras la touffe à la ceinture étoilée, son top bleu et blanc et pompons en main : par cette rencontre du troisième type, Dennis mêle une culture populaire de pompom-girl avec la culture érudite issue de l'histoire de l'art, pour un échange dont on ne peut deviner s'il aboutie. L’œuvre citée est ainsi théâtralisée sur plusieurs degrés de lecture : on retrouve une nymphette en bikini alanguie sur l'aquarium du Requin de Damien Hirst ou un rappeur black devant le célèbre Balloon Dog de Jeff Koons. En croisant de la sorte des univers très différents, il désacralise l'art des musées pour l'immerger dans la culture contemporaine, en somme l'inclue dans un petit théâtre vivant.

         La pièce qui se joue ici est intitulée La Fin du monde : le monde, est-il celui de Courbet ? En peignant un sexe sans tête, le peintre d'Ornans voulait faire de celui-ci un sexe universel, dans lequel toute femme pourrait se reconnaître. Toutes ? Même les femmes qui soignent leur chevelure (et peut-être aussi taillent leur toison) ? Même les femmes bien sous tout rapport qui sont pudiques dans la vie de tous les jours ? Qu'est-ce qu'une telle exhibition vulvaire peut bien produire sur une femme ? Nous n'en saurons rien. Si nous étions au musée, nous pourrions nous retrouver ainsi en position de voyeur de voyeuse, nous poster derrière la nuque d'une jeune femme aux cheveux raides qui nous cache le sexe de L'Origine. Le fait est que c'est précisément arrivé à Marc Dennis : l'artiste raconte avoir eu l'occasion de voir de visu L'Origine du monde au MET de New-York à l'occasion de la rétrospective Courbet (2007). Le tableau était tenu au secret dans une salle privée, très sombre, avec avertissement à l'entrée. Alors que Dennis contemplait le sulfureux tableau, il témoigne qu'une très jolie jeune fille de 18 ans, avec de "beaux longs cheveux soyeux", est venue sciemment se planter entre lui et la toile : « Cette fille avec ses beaux longs cheveux soyeux, le dos de sa tête et là, j'attends de voir la peinture, en attendant de voir son visage. C'était comme une tentation dans une tentation. » [1]. Double plaisir voyeuriste : décidément, ces hommes...

         Cette mise en scène pose la question du regard féminin porté sur L'Origine du monde. Ce tableau, rappelons-le, est une imagerie d'homme à usage des hommes. Elle appartient au registre pornographique de l'époque, celle des photographies d'un Belloc par exemple, qui n'étaient pas destinées au regard féminin.  Les témoignages du tableau chez Khalil Bey, tous masculins, ne rapportent aucune présence féminine ; chez le baron hongrois Hatvany, pas davantage ; le psychiatre Lacan l'ouvrit davantage au regard féminin : Dora Maar, Marguerite Duras l'on vu ; Françoise Dolto peut-être. Mais pas de commentaire. « Chez l'homme, le premier déclencheur du désir, c'est la vue. Cela passe toujours par le canal du regard, par l'oeil. Chez les femmes, les choses sont beaucoup plus complexes et subtiles. La porte d'entrée du désir féminin, c'est plutôt l'oreille [...] ; ce peut être le toucher, mais plus encore la tête » [2]. Nous voilà donc revenu au point de départ : comment un regard féminin perçoit-il L'Origine du monde, cette imagerie masculine ?

         A chaque femme sans doute une réponse. Le regard que portent les artistes femmes sur l’œuvre peut nous aider à apporter une petite pierre... La plupart des citations, emprunts, variations... les plus critiques de cette exhibition de sexe sans égard pour son modèle sont essentiellement ceux d’artistes féminins. Quand les artistes hommes réutilisent le sexe de L'Origine, c'est souvent pour complaisamment peindre un sexe de femme sans visage ; quand c'est une femme, le message est beaucoup moins obligeant à l'égard de Courbet. Le féminisme n'a certes pas vocation à défendre ce genre de représentation de sexe-objet du désir masculin ; pas plus que les adeptes du puritanisme -pour d'autres raisons... A l'occasion de l'entrée de L'Origine du monde sur les cimaises du musée d'Orsay, une journaliste observa la réaction du public et nous rapporte entre autre le témoignage de cette femme : « Florence, chauffeur de taxi : "C'est dégueulasse. Ça, une œuvre d'art ? Si elle est exposée au musée, j'y mettrai jamais les pieds avec mes enfants !" » [3]. Est-ce que notre jeune fille aux cheveux raides partage ce jugement...? Une chose est sûre : Dennis est Américain ; on peut supposer que la femme qu'il plante devant L'Origine est Américaine : « Les rares lettres de protestations, dénonçant l'"obscénité" ou la "pornographie" du tableau sont signées -sans surprise compte tenu du puritanisme triomphant aux États-Unis- de visiteurs américains [...] » [4].

 

 

 

 

1 - Marc Dennis, interview de Rena Silverman pour le Whitehot magazine of contemporary art, 17 février 2014

2 – Juan-David Nasio, psychiatre et psychanalyste proche de Lacan, dans Tous voyeurs, entretien pour le Nouvel Observateur, hors-série L’Érotisme et l'art, janv.-février 2014, p.83

3 – Carine Didier, dans France-Soir, article sur les réactions des premiers visiteurs à l'occasion de l'entrée de L'Origine du monde au musée d'Orsay, cité dans Bernard Teyssèdre, Le Roman de L'Origine, Gallimard, coll. "L'Infini", 1996

4 – Thierry Savatier, L'Origine du monde, Histoire d'un tableau de Gustave Courbet, Éditions Bartillat, 4è édition, 2009, p.245

Marc Dennis, The Mythology of the international Superfine,
 

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1.Courbet, dans la notice du Salon du 1849, dans Gustave Courbet, Editions de la Réunion des musées nationaux, 2007, p.156
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
2- Gustave Courbet, Editions de la Réunion des musées nationaux, 2007, p.157

Marc Dennis

 

Allegory of desire from the fourth freedom

2015

Huile sur linge,

111,76 x 132,08 cm

HISTORY OF DINER

         Allégorie du désir de la quatrième liberté... Allégorie d'accord. Quatrième liberté ? Celle de dîner en famille...? Marc Dennis a une façon très publicitaire de nous vendre le bonheur en famille : une femme pourvue de tous les attributs de la féminité -en tant qu'objet de consommation, poitrine, chevelure, sourire ultra-brite-, un mari libidineux aveugle aux tentations incestueuses de sa douce épouse, un grand benêt de garçon plus alléché par l'odeur du poulet grillé que de la mère amourachée, une mamie au cerveau sectionnée, deux enfants comme il faut. Bien sûr cette scène n'est pas réaliste ; elle est opposée au réalisme de Courbet car étant surréaliste de superficialité, ainsi que l'on construisait les réclames des années soixante : sexisme, paternalisme, petite famille bien sous tous rapport, société de consommation : tout qui se rapporte à l'iconographie Coca-cola ou autre produit à consommer en grand. Tel est la moitié inférieure du tableau de Dennis. Ladite scène ne se déroule pas dans une cuisine kitchissime des Trente Glorieuses, mais dans un univers underground de tags  inquiétants, quelque chose de l'ordre d'un Dark Vador façon Basquiat, quelque chose de l'ordre du diable qui vous dit que la petite famille dans la prairie n'a pas conscience qu'elle va brûler en enfer parce que la société de consommation c'est pas bien ! Oui, mais voilà, la société de consommation, c'est aussi désormais celle de l'art, et la toile sans titre de Basquiat ci-contre, qui valait 19 000$ en 1984, a été vendu 5800 fois ce montant 33 ans plus tard (soit 110,5 millions de $), ce qui fait rentrer l'artiste maudit new-yorkais dans le top 7 du club des artistes dont une oeuvre vaut plus de 100 millions de $ (avec Picasso, Modigliani, Bacon, Giacometti, Munch et Warhol).

         C'est à tout autre dîner que nous convie Courbet dans ce tableau -rien à vendre ici, de bonheur familiale ou de poulet rôtie. C'est d'ailleurs plutôt une après-dînée qui se joue sur la toile, un moment où les corps, repus et éméchés, se laisse allé au doux engourdissement de la digestion. La scène, réaliste, se déroule à Ornans en 1848 : « C'était au mois de novembre, nous étions chez notre ami Cuenot, Marlet revenait de la chasse et nous avions engagé Promayet à jouer du violon devant mon père » [1]. Scène de vie provinciale des plus banale donc... A gauche, le père de l'artiste, Régis Courbet, somnolent la main sur le verre. Au centre, main retenant la tête, est Urbain Cuenot, l'hôte du dîner : complice de la première heure du peintre, ce fils de juge fortuné mena une vie de dilettante, féru de voyages dont il faisait parfois profiter son ami, notamment pour découvrir l'océan en Normandie en 1841. De dos, Alphonse Marlet allume sa pipe : c'est dans le sillage de cet autre ami d'enfance que Courbet gagna Paris pour y parfaire sa formation d'artiste, fréquentant l'atelier d'Adolphe Hesse où était inscrit Marlet, avant de se tourner vers le droit. Enfin à

Jean-Michel Basquiat

 

Sans titre

1982

183 cm x 173 cm

Gustave Courbet

 

Une après-dînée à Ornans

1848-49

Huile sur toile, 195 x 257 cm,

Palis des Beaux-Arts, Lille

droite, Alphonse Promayet, l'ami musicien, joue du violon. En peignant l'intimité de son père et de ses trois meilleurs amis, Courbet réalise en quelque sorte un "autoportrait par défaut" (Michèle Haddad). 

         La composition ne tranche guère des scènes de genre qui fit le succès des Hollandais du Siècle d'or ou des scènes de cabaret-concert des caravagesques, à ceci près de notable que l'artiste ne transpose pas ses personnages sur le petit format adéquat mais sur un grand format habituellement réservé aux tableaux d'histoire ou religieux : ainsi, en peignant ces insignifiants provinciaux dans leur insignifiante occupation provinciale, Courbet réalisait un coup de maître en inversant la hiérarchie des genres et faisait entrer l'ordinaire quotidien de provinciaux jurassiens dans la "grande peinture", à égalité dramatique avec une Liberté guidant le peuple de Delacroix (1830, 260 x 325 cm) ou un Supplice de Jane Grey de Delaroche (1833, 246 × 297 cm). L'audace de la démarche, bien entendu, ne plût pas à tous. Mais par ce tableau néanmoins, Courbet entre de plain-pied dans la scène artistique, son talent reconnu même par les plus grands :   « "Personne hier ne savait son nom, déclare Champfleury, aujourd'hui il est dans toutes les bouches. Depuis longtemps on n'a vu un succès si brusque". "Voilà un novateur, s'écrie Delacroix en connaisseur, un révolutionnaire aussi, il éclot tout à coup, sans précédant [sic] : c'est un inconnu !". Quant à Ingres lui-même, après avoir reconnu que "ce garçon là, c'est un œil", il prophétise que son exemple sera "dangereux" » [2]. Ce succès se concrétise par une seconde médaille d'or au Salon de 1849, il est vrai beaucoup plus ouvert avec la nouvelle République ; de plus, le tableau sera acheté par l'Etat (et ce sera le seul de toute la carrière du peintre...) 1 500 francs : une somme pour l'époque, à la mesure sans doute des 19 000 $ du tableau de Basquiat. A savoir si aujourd'hui il dépasserait aux enchères les 100 millions... Installé au musée des Beaux-Arts de Lille, il fut en tout cas très vite considéré comme un chef-d'oeuvre. 

 

                                                                                 A FRANCIS ET MARIE WEY

                                                                                                                                                                                                                    [Ornans, 30 octobre 1849]

        Chers amis,

        Je suis un peu comme le   serpent, la torpeur m'est très familière. Dans cette sorte de béatitude on  pense si bien ! Puis il est si doux de penser aux gens qu'on aime sans avoir besoin de leur dire. Cependant je vais en sortir, quoique sans soleil, ayez bien pitié de moi.

         Quand je suis rentré à Ornans, ma ville natale, j'arrivais à pied de Besançon. Mes amis étaient venus sur la route à ma rencontre. Ils dînaient tous chez nous et voilà qu'au dessert  Promayet sort, ses musiciens répétaient encore à la mairie, alors ils vinrent me donner une sérénade, suivis d'une grande partie de la population. Promayet, qui était chef d'orchestre, m'avait ménagé une surprise : il avait arrangé mes romances en  symphonie qu'ils exécutaient fort agréablement. Je vous tiens   quitte de mon allocution. Je les invitai à venir boire ;  voilà notre maison pleine.  Il me fallut leur chanter mes romances, puis on dansa jusqu'à 5 heures du matin. Je vous laisse à penser si je dus embrasser du monde et recevoir des compliments dans  toute la ville. Enfin il paraît que j'ai bien honoré   la ville d'Ornans. Déjà ils se mettent tous sur les rangs pour poser ; je crois que j'arriverai    à les faire payer.

         [...]

         Mon père m'a fait faire un atelier d'une grandeur assez respectable, mais la fenêtre était trop petite et mal placée. Aussitôt j'en ai fait faire une trois fois aussi grande ; maintenant on y voit clair comme à la rue. De plus je l'ai fait  peindre en vert-jaune sombre, relevé de rouge sombre.  Le plafond qui est très élevé est peint en bleu de ciel juqu'au quart de la hauteur des murs, cela fait un effet fantastique, et les embrasures des fenêtres sont blanches. Que d'ennuis, que de temps perdu ! Déjà cependant ma toile s'apprête. Je vais m'y mettre bientôt. Que ne puis-je déjà retourner vous voir ! La vie est pénible, cette pensée m'attriste. J'accepte difficilement mon séjour à Ornans.

         [...]

         [...] Je viens de  recevoir un avertissement du ministère pour aller toucher 1 500 francs [...]

          [...]

         Votre ami,

 

                                                                                                                                                                                                                                             Gustave   Courbet

L'instant Courbet

                                Jour de gloire

En aucune autre occasion, Courbet se sent le plus vivant que lorsque, occupant le centre de toutes préoccupations, il reçoit honneurs et louanges de ses proches. Cette fête joyeuse dont le récit est d'une grande fraîcheur montre l’enthousiasme de toute une ville pour son enfant qui l'a honoré. Revenant de Paris, il avait reçu un succès d'estime avec Une après-dîner à Ornans, la toile qui précisément mettait en scène  certains des protagonistes de cet accueil glorieux, notamment le fameux Promayet qui jouait sur la toile du violon. En chef d'orchestre donc, l'ami musicien avait mis en musique "ses romances" ; dans une lettre précédente, il évoquait avoir "composé pour ce concert 4 romances, paroles et musique, que je dois chanter". Décidément un artiste complet... Au vu du succès qu'avait rencontré la toile, Courbet s’apprêtait à transformer l'essai magistralement avec une toile immense qui représenterait grandeur nature une quarantaine du villageois lors d'un enterrement ; ce pourquoi tous les habitants d'Ornans veulent poser. Il s'avère que Un Enterrement à Ornans rencontrera un succès bien moindre et que, au vu du réalisme sans concession, certains modèles se mordirent les doigts d'avoir poser... Pour l'heure, il s'agit au peintre d'Ornans d'encaisser les 1 500 francs de la vente à l'Etat de son Après-dîner, et d'installer un atelier pour travailler à Ornans, en plein centre-ville, aujourd'hui le 24, place Gustave Courbet, l'ancien domicile des se grands-parents maternels décédés. La description qu'il apporte à l'agencement de celui-ci montre à quel point il n'entendait négliger aucun détail "technique" pour pratiquer son art.