Pilar

Albarracín

El origen del nuevo mundo

Mandala (rouge) - détail

 

2013

 

Petites culottes sur toile et châssis métallique

400 X 400 X 3 cm

 

Pilar Albarracín

(né en 1968)

Pilar Albarracín est née à Séville. Après un voyage de jeunesse en Irlande, en Allemagne et en France, elle y revient ; elle y vit et y travaille toujours. Formée à l'art et la psychologie, elle a obtenu une reconnaissance internationale par le seul bouche à oreille. Pluri-disciplinaire, Albarracín utilise le dessin, la photographie, la vidéo et la performance pour initier une réflexion sur la place de la femme dans la société, les sexismes, et plus largement les discriminations.

« Oui, maintenant je le dis, je suis féministe, en tout cas pour l’égalité des droits. Le rôle de la femme se confond avec celui des minorités. Et si je travaille sur les stéréotypes, ce n’est pas pour m’en moquer. Certains peuvent tuer pour ces "valeurs locales". Moi, je m’en sers pour m’investir dans cette culture populaire dont la classe dominante s’est emparée. Je ne fais pas une critique mais une révision. J’ai besoin de changer cette vision du groupe dominant sur les minorités ». [1]

 

Pilar Albarracín

 

                                                                                                 A SES PARENTS

                                                                                                                                                                                                                             [Lyon, 15 octobre 1856]

         Mes chers parents,

         Je suis à Lyon depuis 8 jours. Comme ma peinture a eu beaucoup de succès l'an passé, il m'a fallu voir bien des personnes qui me seront utiles et qui désirent de ma peinture. Je n'y ai pas perdu mon temps. Je sors de chez le  père Robelin, et les peintres de ce pays sont venus me voir. J'y suis resté trois jours.

         J'ai resté   5 semaines au Blanc. J'ai fait un portrait et 4 paysages, malgré la noce de Laurier. J'espère être à Ornans dans  deux ou trois jours, il m'en tarde beaucoup. C'est plus tard que je ne croyais, mais les choses ne s'arrangent jamais  comme on le veut  et il faut bien ménager le présent pour l'avenir. Je pars de Lyon ce soir pour Chalon. Il faut qui j'y vois un commandant qui m'a commandé son portrait. Je vous embrasse tout en attendant le plaisir de vous voir.

 

                                                                                                                                                                                                                                             Gustave   Courbet

L'instant Courbet

                                A Blanc

Cette lettre témoigne de la vie du peintre mondain que doit aussi mener Courbet pour gagner sa vie. Cinq semaines à Blanc, dans la propriété de Clément Laurier, avocat célèbre, homme politique pour l'heure encore républicain avant de virer conservateur. Il fit son portrait, ainsi que celui de son épouse, L'Amazone, au mariage desquels il fut invité ; quant au portrait qu'il évoque, c'est sans doute plutôt celui de sa belle-mère. Le portrait du "commandant qui m'a commandé" n'est pas identifié, mais cela prouve que Courbet avait acquis une notoriété de portraitiste suffisante pour se faire une place dans les milieux les plus variés. Cela montre aussi la mobilité du peintre mondain. L'année 1856 est l'année où il peint le très scandaleux Les Demoiselles des bords de Seine  : il semble ainsi que sa sulfureuse réputation de peintre provocateur ne lui ferme pas les portes de la bourgeoisie provinciale.

 

 

 

ORIGINE CULOTTÉE !

 

 

 

        Une oeuvre d'art en petites culottes, cela laisse rêveur... La petite culotte, c'est l'objet fétiche par excellence. Elle figure ce qu'elle est destinée à cacher, adoptant la forme idéale du triangle pubien. Elle suggère ce qu'elle occulte, pour mieux en initier le désir. Elle incarne même tous les plaisirs que ce qu'elle maintient au chaud peut promettre. On imagine, sous la diversité des pièces, la diversité des sexes qui s'y sont logés. Petit bout de tissu insignifiant, elle prend, avec le fantasme, des dimensions quasi mystiques. Du moins pour le regard masculin... Or, ce n'est pas un regard masculin qui a assemblé ces petites culottes en oeuvre d'art.

         Pilar Albarracín est une femme. Et, comme toutes les femmes, elle ne porte pas sur le sexe féminin, comme sur L'Origine du monde, le même regard que les hommes. D'abord, parce que ce sexe, elle l'éprouve dans sa chair, et qu'il ne se réduit pas à un objet de plaisir. Pour l'homme, si. Par extension, on peut supposer que le regard que les femmes portent sur la petite culotte n'a pas la même charge érotique que pour les hommes. D'ailleurs, les petites culottes parlent : styles, formes, motifs, matières, couleurs... tout détail en dit long sur celle qui choisit de la porter. Les petites culottes disent le substrat culturel sur lequel la femme s'est sexuée, sur la considération qu'elle se porte, du degrés de liberté sexuelle qu'elle s'autorise ; elles disent sur le rapport de la femme au corps, et au sexe plus particulièrement. « Derrière la culotte, derrière la vulve, il y a une unité, une circularité que je voulais représenter. C’est quelque chose de caché, mystérieux que l’on traite avec une mysticité étonnante » [2].

         La jeune artiste espagnole a assemblé ces bouts de tissus suggestifs à l'occasion d'une exposition parisienne intitulée El Origen del nuevo mondo, soit "L'Origine du nouveau monde". Il y a donc bien une citation de Courbet dans ces toiles culottées. Qu'est-ce qu'il y a de nouveau dès lors à ce monde d'Albarracín ? Eh bien, c'est que c'est un monde sans sexe ! Le peintre d'Ornans, qui s'était tant appliqué à faire retirer la petite culotte à son modèle afin de graver pour l'éternité l'empreinte de la vulve qu'elle dissimulait, se voit citer en référence sans aucune représentation de son sujet, pas même conceptuelle, pas même détournée. Cet hommage au sexe de l'Origine se pratique en quelque sorte sans lui... C'est comme si l'artiste avait récupéré la petite culotte jetée au sol de l'atelier du modèle de Courbet pour en faire LE sujet d'une oeuvre ; elle s'intéresse non au sexe féminin mais à ce qui l'occulte, comme un Masson a créé sa Terre érotique pour cacher L'Origine du monde. Mais s'il y avait derrière sa Terre érotique le vrai tableau -ce qui lui vaut d'être objet d'occultation-, ici la petite culotte ne cache rien, sinon l'absence du sexe.

         Car ces culottes ont effectivement été portées par des femmes, des proches de l'artiste. La multitude des culottes cache en réalité autant d'histoires singulières : ces culottes ont été choisies, portées, souillées, lavées ; elles ont contenu des douleurs, couvé des désirs. « La démarche de Pilar Albarracin paraît alors audacieuse : persuader des proches de lui léguer ce bout de tissu on ne peut plus personnel et intime, afin de le détourner, de le sacraliser dans une œuvre d'art, et par là, de le livrer à la vue de milliers de regards » [3]. Dès lors, d'objet d'occultation, la culotte devient objet d'exposition ; de produit de consommation courant, elle devient support d'évocation troublant. Celui du, celui des multiples sexes que ces culottes ont caché.

         Les culottes sont associées entre elle en fonction de leurs couleurs. Rouge, noir, blanc et chair pour l'exposition parisienne, installées sur quatre murs ; une déclinaison des couleurs de l'arc en ciel accrochée au plafond. Les petits triangles sont cousues en cercles, eux-mêmes inscrits dans le carré de la toile support : une imbrication géométrique qui a, sur le regard, un pouvoir hypnotique. On se sent attiré dans ces compositions comme un grain de riz aspiré par le tourbillon du siphon. Sans doute l'effet "cercle". En sanskri, cercle se dit mandala : c'est aussi le nom que Albarracín donne à ses compositions de culottes. Nul n'est censé savoir que les mandalas sont utilisés dans le boudhisme comme support à la méditation : le méditant se projette dans le cercle, plonge dans la forme qui symbolise le fini et l'infini, et s'y fond, afin que sa méditation lui apporte l'illumination.

         Faire de petites culottes sans valeur et usagées des mandalas, c'est quelque part leur donner une dimension sacrée. Un peu comme avec le saint suaire, l'objet tire sa sacralité de la divinité qu'il a couvert ; chacune de ces culottes, ainsi sacralisées, incarnent la divinité qu'elles ont couvertes. « Le sens de l'érotisme échappe à quiconque n'en voit pas le sens religieux ! », clamait Bataille [4]. Les culottes sont les saint-suaires du sexe féminin, en tant qu'entité sacrée. Sacré, par ce qu'il procède de l'inconscient, tout en fanatisant le conscient ; sacré, par ce qu'à l'origine du monde. Ces constellations culottées attirent le spectateurs, l'aspirent comme un grain de riz dans le tourbillon du siphon ; et l'on s'y perd, pour mieux atteindre l'illumination. En somme, l'illumination, absolu de toute spiritualité, passe par des petites culottes...

            Le sujet tient Pilar Albarracín, qui en a fait des versions dessins. Dans Origine du nouveau monde / Big Bang, elle dessine au stylo des petites culottes de manières presque enfantine, et incruste au tissu des petites fenêtres ouvrant sur un ciel étoilé ; dans Origine du nouveau monde / Le Secret, le dessin de la culotte est percé d'une minuscule fenêtre ouvrant sur un sexe, des fesses, des poils pubiens.

 

 

1 - Pilar Albarracín, dans Pilar Albarracín, la nature en force, article de Marie-Christine Vernay, Libération, 12 janvier 2015

2 - Pilar Albarracín, interview de Ariane Kupferman Sutthavong, TouteLaCulture.com, 13 juin 2012

3 - François Salmeron, Parisart, 2012

4 – Georges Bataille, Les Larmes d'Éros, 10/18, 2012, p. 88

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1 -Manuel Jover, Courbet, Editions Terrail, 2007

2 - Pilar Albarracín  , Pilar Albarracín, la plasticienne sé villane qui aime tordre le cou aux clichés, Sud-Ouest Landes, 6 juillet 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

3 - Voir Courbet, Editions de la Réunion des musées nationaux, 2007, p.304

Pilar Albarracín

Sans titre (Torera)


2009 


Photographie couleur , 200 x 125 cm

PORTRAIT DE FEMME

      « Il revient au pays comme on retourne à la source nourricière, celle des affections profondes et primordiales, celles des premières émotions de toutes sortes, y compris esthétiques » [1]. Cette remarque sur l’attachement à sa terre natale de Courbet peut s’étendre à Pilar Albarracín  avec l’Andalousie. C’est une artiste engagée, mais aux racines profondément ancrées dans sa terre natale sévillane et les traditions qui s’y rattachent, d’autant plus que l’esthétisme propre à ces traditions sont très marquées culturellement : il s’agit du flamenco bien sûr, dans ses acceptions tragiques et transcendantales, danse fortement associée à toute une identité de costumes ; c’est la tauromachie aussi, pratique elle-même fortement marquée au niveau vestimentaire par le fameux habit de lumière, longtemps interdit aux femmes, dont Almodovar filme avec détails le rituel d’enfilage… sur son héroïne torera Lydia dans Parle avec elle (2002 - à droite, captures d'écran). En mettant à son tour ce costume mythique sur son corps de femme, l’artiste andalouse entend battre en brèche le stéréotype viril et misogyne lié à la tauromachie ; mieux, elle le féminise en lui associant une paire de talons, ainsi qu’une cocotte-minute ou une marmite, attribut sexiste liée à la femme au fourneaux qui, comme la femme battue, demeure semble-t-il un cliché à la vie dure en Andalousie. Mais pour Pilar Albarracín, « C’est un objet que l’on utilise également pour faire des bombes. […] La photo évoque la libération de la femme d’un côté, mais de l’autre, elle peut être très violente. » [2].

On ne peut pas dire que Courbet était engagé dans le féminisme ; au contraire, à de nombreuses reprises dans ses lettres, il fit preuve de beaucoup de mépris pour la femme. On pourrait dire à sa décharge qu’il était de son temps ; mais son temps était aussi celui de Louise Michel, l’anarchiste féministe qui participa à ses côtés à la Commune de Paris… Courbet a néanmoins su illustrer une certaine émancipation de la femme dans des compositions comme Les Demoiselles des bords de Seine, dans des portraits comme ceux de Jo l’Irlandaise, ou dans ses nus plein d’audace et de liberté. Mais dans la plupart de ses portraits de femmes, celles-ci étaient généralement confinées à des intérieurs bourgeois, assises sagement, dans des tenues vestimentaires adéquates à leurs rangs. L’Amazone apparaît donc comme une exception : d’abord parce que la femme portraiturée n’est pas confinée à son intérieur, mais en extérieur ; ensuite, parce que sa tenue d’amazone, tout à fait conforme à la mode de l’époque, renvoie à la modernité de ces femmes qui chevauchaient en liberté à travers le bois de Boulogne ; enfin, parce que l’expression du visage n’est pas si policé, sa personnalité ne s'effaçant pas devant l’expression de distinction que se doit le rang ; même si le modèle fut identifié comme la femme de l’avocat et homme politique Clément Laurier, et à ce titre incarnation conforme de l’épouse bourgeoise, il n’en reste pas moins que se dégage de ce portrait une certaine personnalité. Avec ce regard pénétrant, et ce petit air revêche, ce tableau peut être considéré comme « le plus beau portrait de femme que Courbet ait jamais fait » selon l’artiste Mary Cassat qui l’admira et le fit acheter la collectionneuse Louisine Habemeyer [3] : si ces deux fortes personnalités féministes américaines admirèrent L’Amazone de Courbet, c’est bien qu’il que le portrait ne renvoyait pas que du négatif de l’image de la femme.

Gustave Courbet

L'Amazone


1856


Huile sur toile, 115,6 x 89,2 cm

The MM of Art, New-York