André Masson

Terre érotique

 

vers 1955

 

Huile sur panneau

46 X 55 cm

Collection particulière

 

André MASSON

(1896-1987)

Dans les années vingt, Masson, s'intéressant de près aux dadaïstes, rencontre par leur intermédiaire André Breton et rejoint le groupe des surréalistes (1924). Dès lors, il sera l'un des représentants les plus en vu du mouvement. Il est célèbre notamment pour ses dessins automatiques, ainsi que ses tableaux de sable. Il épouse Rose Maklès, dont la soeur Sylvia est l'épouse de Georges Bataille. Devenus amis, Masson ilustrera de nombreux ouvrages de Bataille. Lorsque Sylvia quittera Bataille pour Lacan, Masson fera à son tour la connaissance du grand psychiatre.

 

 

 

 

CACHEZ CE SEXE QUE JE NE SAURAI VOIR

 

 

 

               Loin des yeux, loin du cœur... L'oeuvre emblématique de Courbet le fut, loin des yeux, loin du cœur du large public, elle qui vécut une quasi clandestinité de près de cent trente ans ! Seuls les yeux et le cœur de quelques privilégiés triés sur le volet purent s'en émouvoir, aussi religieusement que s'il s'agissait d'une icône sacrée. Car, comme une icône sacrée, elle fut toujours mise au secret par quelque dispositif qui tenait du reliquaire. Chez son premier acquéreur, Khalil Bey, la toile était dissimulée derrière un simple rideau vert, que le propriétaire tirait pieusement devant ses invités. Chez le baron Hatvany, elle se cachait derrière un panneau représentant un très prude paysage, Le Château de Blonay, réalisé de la même main que L'Origine. Puis ce fut au tour de Jacques et Sylvia Lacan de l'acquérir au début des années cinquante et de lui trouver à leur tour un cache : « Les voisins ou la femme de ménage ne comprendraient pas » [1], aurait dit Sylvia. Loin des yeux, loin du cœur... l'on demanda au peintre André Masson, beau-frère de Sylvia, de s'y coller. Ce sera un surréaliste qui camouflera le chantre du réalisme !

               Il s'agit d'un paysage "surréaliste" : sur un fond brun, Masson reprend les lignes principales de L'Origine du monde. Lorsque l'on connaît la toile qui est derrière, l'on se dit que c'est évident : ce paysage est un calque de L'Origine, au point de se demander : "où est donc le paysage...?". Il y a bien ces montagnes-seins, au fond ; d'accord, on peut encore prendre la toison pour du feuillage et la vulve pour une grotte... Mais ces jambes écartées, comment donc les prendre pour un relief ? Une évidence qui ne pouvait évidemment pas résonner chez un regardeur ignorant de L'Origine ! Masson fait de la femme la terre même, la terre nourricière, celle par qui toute vie est rendue possible. Origine devient l'ori-gyne (selon l'association de Lacan) : littéralement l'orifice de la femme (gyne en grec ancien), ce trou noir, générateur de fantasmes autant que de peurs, une terra incognita, que le regard masculin parcours comme des champs vides, arva vacua, une vacuité vierge présidant à l'origine du monde. « Toute l'histoire de la peinture surréaliste aura été à sa manière une quête vers ce qui n'apparaît pas, vers l'obscurité du labyrinthe » [2]. Une quête partagée par le réaliste Courbet dont la "matrice" obscure était primordiale à son oeuvre : « Au départ du tableau [de Courbet], il y a donc le fond noir, duquel le peintre-soleil va progressivement tirer les formes et les couleurs » [3].

               « [...] sa barbe et ses cheveux deviennent des forêts ; des crêtes, ses épaules et ses mains. Ce qui auparavant était sa tête, est le sommet, tout en haut de la montagne » [4] : ainsi Ovide métamorphose-t-il Atlas en paysage. Du mythe à la psychanalyse (Freud, dans L'Interprétation des rêves, reconnaît que beaucoup de paysages rêvés sont des représentations d'organes génitaux), l'homme a de tout temps associés des formes naturelles à des formes corporelles : ainsi sont nés les paysages anthropomorphes, dont certains maniéristes de la Renaissance faisaient leur miel. Certains voit aussi dans Courbet un paysagiste anthropomorphe : à l'évidence, il y a dans ses représentations des grottes franc-comtoises une obscurité et une humidité propre au sexe féminin. Sensuelle, sa Source de la Loue a souvent été mise en pendant paysager de L'Origine du monde, par son cadrage resserré sur l'insondable et énigmatique profondeur. Dans une autre, La Grotte sarrasine, Jeff Koons -qui voue une véritable passion pour Courbet- identifiait même des testicules dans deux rochers et des toisons pubiennes dans les buissons...[5]. Masson est un adepte du genre : il réalisa dans les années soixante-dix des Terres érotiques bien plus suggestives que celle qui servait de cache à L'Origine chez Lacan. « L’érotisme est la clé de voûte d’André Masson » disait André Breton.

               Revenons donc à ce "dispositif lacanien" de cache : un cadre avait été spécialement réalisé pour insérer L'Origine du monde et le cache de Masson. Pour voir l'original, il suffisait de déboîter le montant gauche du cadre et de faire glisser le panneau de Masson : ainsi se dévoilait le chef d'oeuvre de Courbet que Lacan gardait précieusement dans son bureau de sa maison de Guitrancourt. Ce dispositif de voile et de dé-voilement avait une fonction autre que de simplement préserver la vue "des voisins ou de la femme de ménage" : celle de soulever le mystère et de placer le regardeur innocent brusquement dans une situation de voyeur. Car, quelques témoignages nous permettent de saisir à quel point Lacan présidait à l'ostension avec religiosité, de sorte que le cérémonial rendait le spectateur comme un initié. « Il n'aurait pas eu recours à un décorum plus élaboré s'il avait dû montrer un fragment de la Sainte Couronne d'épines » [6]. A chacun sa religion : celle de Lacan était dans l'analyse du sujet. L'analyse de celui qui regarde. Car tout l'intérêt du psychanalyste dans ce jeu de dévoilement résidait dans sa position de regardeur du regardeur ; en effet, l'"initié" se trouvait de facto en position de regardeur regardé. Et se savoir observé par Lacan était une émotion qui s'ajoutait au brusque face à face avec le sexe de L'Origine, ce qui peut se résumer par les mots même du psychanalyste : « [...] dans le champ scopique, le regard est au-dehors, je suis regardé, c'est-à-dire je suis tableau » [7]. Et voici donc le spectateur en tableau ! Chacun peut encore en faire l'expérience en allant à Orsay observer les réactions des spectateurs de L'Origine du monde : spectacle garanti !

 

 

 

 

 

 

1 – Thierry Savatier, L'Origine du monde, Histoire d'un tableau de Gustave Courbet, Éditions Bartillat, 4è édition, 2009, p. 180

2 – Fabrice Flatuhez, Courbet, Bataille, Masson, une histoire de l'œil suppose un récit : avant et après L'Origine du monde, dans Quoi de nouveau sur L'Origine ?, La Lettre volée, 2010, p. 65

3 – Manuel Jover, Courbet, Éditions Terrail, 2007, p. 159

4 – Ovide, Métamorphoses, Livre IV (4, 657-658)

5 – M le mag, Dr Jeff et Mr Koons, 22 novembre 2014, p. 86

6 – Thierry Savatier, L'Origine du monde, Histoire d'un tableau de Gustave Courbet, Éditions Bartillat, 4è édition, 2009, p. 187

7 – Jacques Lacan, Séminaire, livre XI, Le Seuil, 1973

E

X

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A

N

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I

O

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S

1-Rapporté par Isolde Pludermarcher, L'Origine du monde, Entre imaginaire scientifique et poétique, dans Cet Obscur objet de désirs, Lienart – Musée Courbet, 2014, P.117

2-Pierre Georgel, Courbet, Le poème de la nature, Découverte Gallimard, 1995, p. 143

3-Georges Bataille, Les Larmes d'Eros, 10/18 Jean-Jacques Pauvert, 1971

PÉNÉTRER LA TOILE

        A l'origine de toute forme, de tout relief, est l'orogenèse, cette force tellurique capable de plisser des plaques rocheuses et d'échancrer des béances dans les falaises créées. Cette force venue des profondeurs semble animer la planète Courbet dans sa création artistique, notamment lorsqu'il peint sa terre natale, ce pays qu'il connaît comme le corps d'une femme pour en avoir arpenter avec passion monts et vallons.  « Le sculpteur Max Claudet, ami et compatriote de Courbet évoque [...] en ces termes métaphoriques le souvenir d'une séance de peintre à la source de la Lison : J'avoue que j'étais un peu incrédule sur l'accouchement du tableau commencé à deux heures et devant être terminé à quatre [...]. Courbet était donc encore en face de ce beau site avec sa toile encore vierge » [1]. Accouchement, virginité : le rapport charnel qu'entretien Courbet avec sa terre se transpose en rapport charnel de création. La source de la Lison, comme la source de la Loue et la grotte Sarrasine, sont des motifs récurrents dans la peinture du peintre franc-comtois : ces trois sites partagent une imbrication étroite de la roche et de l'eau, du dur et de l'humide, de l'obscur et du clair, de la chair faite orogenèse. « Ce qui émane de ces cavités closes sur elles-mêmes, sans ciel, sans horizon, éclairées comme par phosphorescence plutôt que une source externe, cadrées sur des bouches d'ombre dont la profondeur dit l'infini du temps géologique, c'est la nostalgie de la poche maternelle et le vertige devant le mystère de la naissance, confondue avec celle du monde même » [2].

          Le peintre semble entrer en création comme on pénètre une femme, comme on s'aventure dans une caverne. Cette vision de peintre pénétrant sa toile, le caricaturiste Pénaville l'a éprouvée dans une gravure de 1857. Certes la toile en question est un tableau d'histoire (qui n'est pas d'ailleurs de Courbet mais de Gustave Doré) mais la fente centrale fait étrangement écho à L'Origine du monde (même si la toile ne sera conçu que neuf ans plus tard). Ce n'est donc pas dans une toile, mais bien dans le sexe de la femme que le caricaturiste fait pénétrer le peintre, pour illustrer l'engagement total du peintre aboutissant à se fusion avec son oeuvre.

Gustave Courbet 

 

La Source du Lison 

 

1864 

Huile sur toile

91 x 73 cm

Collection privée

Edme Penauille,

dit Pénaville

A propos d'un tableau d'histoire

Le Journal amusant, n°85

15 août 1857

BNF, Paris

         André Masson fusionne donc le corps de la femme et le paysage dans sa Terre érotique qui servit de cache chez Lacan. Dans une version similaire de paysage anthropomorphe, où la Terre-mère, le sexe de la femme, s'ouvre à la pénétration de l'homme, non pas en tant que sexe mais bien individu. Une façon d'illustrer le fantasme du retour au ventre de la mère qui n'est pas sans effet risible. Bataille, comparse surréaliste de Masson, disait : « L'érotisme, en un sens, est risible... L'allusion érotique a toujours le pouvoir d'éveiller l'ironie. Même à parler des larmes d’Éros, je le sais, je suis prêt à rire » [3].

           En tout cas, cette figuration de terre matrimoniale, cette métaphore du corps-caverne dans lequel l'homme peut trouver refuge transcende les âges et les civilisations, comme en témoigne cette xylographie du XIXè siècle où deux guerriers japonais sortent, arme à la main, du vagin géant. Utagawa Kuniyoshi est un des derniers grands maîtres de l'estampe sur bois japonaise ; ses estampes étaient reproduites en de nombreux exemplaires et vendues bon marché. Même interdites à l'époques Edo (1600-1868), les estampes érotiques circulaient sous le manteau. Le corps-caverne est ici associé à la légende de la déesse du Soleil Amaterasu qui s'y serait réfugiée : pour l'en faire sortir, la "Terrible Femme du Ciel" se mit à danser nu devant la grotte, ce qui provoqua l'hilarité du public. Érotisme risible encore, qui rejoint la légende antique de Baubo... Le XIXè siècle français se prit de passion pour les estampes japonaises, notamment les Goncourt qui en constituèrent une collection, puis les peintres Manet et Monet. 

André Masson

 

Commentaire d'un dessin de Blake

1937

Encre de Chine sur papier,

25,8 x 32,2 cm

Collection particulière

Utagawa Kuniyoshi

 

La Déesse Amaterasu

XIXè siècle

Xylographie,

18,5 x 26 cm

Galerie Maillard-Fouilleul, Paris

 
 

                                                                                                          A JULES CASTAGNARY

                                                                                                                                                                                                                     [Ornans, 18 janvier 1864]

 

 

               Mon cher Castagnary,

               Ma vie est un tissu d'accidents. J'avais entrepris un tableau épique, une critique sérieuse quoique comique. J'étais au deux tiers de ce tableau que je destinais à l'exposition prochaine quand, hier dimanche, je vais dîner chez un de mes amis à quelque distance d'Ornans. Durant ce temps, une personne entre dans mon atelier, le chevalet touchait par le pied à une porte qui était derrière, à peine cette porte s'ouvre-t-elle que le pied s'avance, le poids de la toile et du chevalet gagne, et la chaise sur laquelle je m'asseyais passe au travers du tableau. Adieu le tableau, je n'ai plus le temps de le recommencer. Ce tableau était une allusion aux poètes modernes, je les faisais aller boire à la source d'Hippocrène dans le sacré vallon arrosé par les eaux de Castalie et du Permesse. Adieu Apollon, adieu les Muses, adieu le superbe vallon que j'avais fait, adieu Lamartine en besace et en lyre, adieu Baudelaire avec ses notes à la main, Dupont qui buvait, Mathieu et sa guitare et son chapeau de marin, Monselet l'accompagnait et restait sceptique.

               La source invisible pour la moderne armée d'Apollon était visible au premier plan pour le public. C'était une bien jolie femme, toute nue (comme les sources de M. Ingres), un beau modèle venant de Paris. Couchée sur son rocher couvert de mousse, elle crachait dans l'onde qui les empoisonnait tous, les uns étaient déjà pendus, les autres étaient noyés. Gautier lui-même fumait le chibouck, assisté par une almée. Je ne puis tout vous dire, car si on pouvait expliquer les tableaux, les traduire en paroles, il n'y aurait pas besoin de les peindre.

                 Adieu la critique acerbe, adieu les récriminations, adieu la haine de la poésie pour le réalisme. L'exposition prochaine manquera encore une fois de gaîté. Si par hasard je fais grand tort à mes détracteurs ce n'est pas de ma faute, la bonne volonté y était. Pour autant que je ne renonce pas à l'exposition, je voudrais que vous m'écriviez le dernier délai accordé aux artistes pour envoyer leurs tableaux. Je vais commencer quelque chose de nouveau.

               Répondez-moi, je vous prie. Bien des choses à tous les amis. Ici je jouis d'un hiver charmant à la campagne.

                                                                                                                                                                                                   Gustave Courbet

L'instant Courbet

                                Accident d'atelier

Au delà de l’anecdote de l'accident d'atelier, la toile crevée par la maladresse d'une de ses sœurs (le mois suivant, une autre lettre mentionne une nouvelle toile crevée), c'est le thème du tableau en question qui surprend : il n'était pas dans les habitude du peintre d'Ornans de prendre sujet mythologique. La source d'Hippocrène, située sur le mont Hélicon en Grèce, que fit jaillir le cheval Pégase d'un coup de sabot, était le source des Muses et était réputée pour donner l'inspiration aux poètes qui buvaient de son eau. De même le traitement allégorique de la source en nu féminin, à la manière du très académique Ingres, était de sa part une transgression au réalisme : quand il peignait des Baigneuses les pieds dans l'eau de la source, ce n'était pas des allégories mais bien des femmes en chair. Certes, on ne peut considérer ce tableau complètement mythologique puisqu'il y avait inséré des figures de poètes modernes. Qui composaient donc sa "moderne armée d'Apollon" : Lamartine (1790-1869), le plus ancien de tous et sur le déclin à la fois artistique et pécuniaire : le vieux poète romantique finit sa carrière sur la paille (il acceptera une pension impériale en 1867) mais il reste incontestablement la figure historique de la poésie ; Baudelaire (1821-1867), plus jeune mais plus près de la mort pourtant, chantre de la modernité : l'ayant rencontré vers 1848, Courbet fréquenta le poète un temps, en fit le portrait, mais leur amitié se distendit et Baudelaire, qui figure pourtant dans L'Atelier du peintre, ne daigna même pas venir poser ; Pierre Dupont (1821-1870) était poète et chansonnier : Courbet et lui se fréquentèrent à leurs débuts et se lièrent d'amitié (le peintre lui fit son portrait) ; Gustave Mathieu, (1808-1877) autre poète et chansonnier, qui avait ouvert un cabaret à l'enseigne de Jean Raisin où la bohème d'alors venait écouter ses poèmes et chansons satiriques ; Charles Monselet (1825-1888), que Courbet rencontra sans doute à la brasserie Andler, était romancier et poète, ainsi qu'un des premiers journalistes gastronomiques. Quant à Théophile Gautier (1811-1872), sa présence dans le panthéon de Courbet est plus étonnante : en effet, le romancier romantique était aussi critique d'art et, tout en reconnaissant les qualités techniques de Courbet, il ne le défendit jamais et s'inscrivit plutôt dans une opposition franche à sa démarche, qui lui faisait dire entre autre [à propos de L'Enterrement à Ornans, dans La Presse du 15 février 1851] "Boucher est un maniériste en joli, M. Courbet est un maniériste en laid" ; en l'intégrant dans son Parnasse, peut-être le peintre manœuvrait-il pour le ramener à de meilleures intentions critiques. Le fait est que le tableau ne se fit pas ; au lieu de le refaire, Courbet s'attela à une autre oeuvre pseudo mythologique -mais beaucoup plus érotique- : Vénus et Psyché.

 

​© 2016 par Bruno Picard. Créé avec Wix.com

Courbet, La Source de la Loue, 1864, huile sur toile, 107 x 137, Buffalo