1-Thierry Savatier, Courbet, Une révolution érotique, Bartillat, 2014, p.146

Stephan

Balkenhol

L'Origine du monde

 

2008-2010

 

Bois peint

173 X 26,5 X 25 cm

Musée de Grenoble

 

Stephan BALKENHOL

(né en 1957)

Stefan Balkenhol est l'un des sculpteurs contemporains les plus importants d'Allemagne. Diplômé de l'École des Beaux-Arts de Hambourg, il sera assistant du sculpteur Ulrich Rückiem de 1976 à 1982 avant de se lancer dans une production très personnelle de sculptures en bois peint, mis en scène dans des dispositifs donnant vie à un univers étrange peuplé d'hommes et de femmes aux visages impassibles. Parallèlement à son travail, il enseigne la sculpture à l’Académie des Beaux-Arts de Karlsruhe.

 

 

 

 

QUAND LE REGARDEUR DEVIENT OEUVRE

 

 

 

         Le Créateur est parti d'Adam et Ève -il faut bien commencer par un bout (de chair) ! De ces deux prototypes s'est déclinée toute l'humanité dans sa diversité. Une œuvre dont on connaît la complexité... Stephan Balkenhol devait bien aussi commencer par un bout (de bois) : il est donc également parti d'un homme et d'une femme. Ils sont debout, dans une attitude neutre ; ils regardent droits devant, dans une impassibilité résolue. De ces deux prototypes s'est déclinée toute l’œuvre du sculpteur allemand. Inlassablement, il reprend le motif originel dans sa forme informelle, en change parfois la pose, lui croise les bras et lui met les mains sur les hanches, lui change de vêtement ou le dénude, l'agenouille ou l'assoie, mais toujours, toujours, lui laisse cet imperturbable et énigmatique expressivité faciale. Obsession du visage impassible, dont il peut réaliser le buste à taille humaine -une gueule de bois comme vous n'en avez jamais eu -vu, pardon. Toutes ces figurines constituent désormais une grande famille -comme la grande famille du Créateur-, reconnaissable d'entre toute -mais pas toujours épris de symbiose-, dont les membres se regardent ou se tournent le dos, font la ronde ou lorgnent les coins, s'isolent ou s'assemblent, en tout cas se disposent dans l'espace muséal selon une infinie déclinaison. On dirait que leur créateur joue avec eux comme un enfant avec des playmobiles...

         Depuis les années 80, Balkenhol fait feu de tout bois : il enfante toute une sculpture figurative en rupture complète avec le style minimaliste dans lequel il a été formé. Ses figures sont facilement identifiables. Elles sont taillées dans un seul bloc -de bois. Du bois fraîchement coupé, du bois vert et qui destiné à continuer à vivre après le travail, à craquer, se craqueler, se fendiller : ni polies, ni poncées, elles gardent les stigmates de leur création, coups de ciseaux, méplats raboteux, échardes et copeaux de bois retenus à la masse par un lien ténu. Les fissures du bois et les nœuds sont également conservés. Des sculptures brutes, une constitution qui leur confère un petit côté primitif, une profondeur archaïque que l'on retrouve -toute proportion gardée- dans les sculptures d'Ousmane Sow. L'immuable impassibilité des visages renvoie aux figures divines ; elle dégage une force intérieure qui s'apparente à une sorte de sérénité surnaturelle et qui nous renvoie à notre tour au bouillon émotionnel à laquelle la personne du regardeur est soumise avec plus ou moins d'intensité, avec plus ou moins de contrôle.

         L'Origine du monde est en bois, installée au mur. Sur son socle qui le porte à hauteur de la citation, l'homme est debout, impassible donc. Néanmoins, en portant de la sorte sa main au menton, l'on pourrait presque déceler une forme de perplexité. L'homme regarde attentivement. Il est d'un calme olympien. Silencieux, il ne parlera pas. Immobile, il ne bougera pas. Il ne s'arrêtera pas de regarder L'Origine, comme s'il ne pouvait y avoir de fin aux interrogations que cette exposition de sexe peut susciter chez l'homme. Cette narration autour de L'Origine peut-être ainsi considérée comme une véritable mise en abîme du regard sur l'art, et par extension de notre propre voyeurisme.

         Car cette installation est dédiée à être parcourue. Le spectateur chemine entre les deux éléments de l’œuvre, s'approche, tourne autour de l'homme, se penche pour le sentir, entrer en contact avec ses émotions. Le regardeur du regardeur peut se poster derrière l'homme pour avoir en perspective le sujet qui tient toute son attention, ou se placer devant pour mieux sonder son âme, ou encore d'un côté ou de l'autre pour tranquillement observer l'observateur. C'est un dispositif qui rend finalement le spectateur acteur de son propre voyeurisme. Balkenhol nous invite ainsi à nous regarder nous-même, à nous regarder regarder L'Origine du monde et à nous interroger finalement sur cette curieuse aptitude à scruter frontalement un sexe féminin, fut-il d'huile sur toile. Il nous invite à analyser notre propre impudeur de voyeur. Le personnage de bois n'est que le support de notre appétit de voir la chair, il est l'incarnation de notre voyeurisme. Car ce personnage dubitatif, c'est nous, nous les regardeurs de L'Origine. Son impassibilité laisse libre cour à l'expression de nos émotions face à L'Origine.

         Á l'occasion d'un séminaire intitulé "Qu'est-ce qu'un tableau" (1964), le psychanalyste et propriétaire de L'Origine du monde expliquait : « Il me faut pour commencer, insister sur ceci – dans le champ scopique, le regard est en-dehors, je suis regardé, c'est-à-dire je suis tableau » [1]. Pour lui, un tableau n'est pas qu'un objet neutre : parce qu'il nous regarde, et ce faisant « nous transforme à notre tour, en tableau ». Un tableau qui peut être à son tour observé, scruté, analysé par d'autres, des inconnus, des étrangers, qui peuvent l'aimer, ou ne pas l'aimer, juger, se moquer... Balkenhol, dans son dispositif de L'Origine du monde, transpose plastiquement l'argumentaire de Lacan : il nous met en situation de tableau, c'est-à-dire potentiellement de regardé. A y réfléchir chacun avec soi-même : cette possibilité d'être vu regardant le tableau, cette situation d'être objet de regards n'interfère t-elle pas dans notre rapport à L'Origine du monde ? Nous sachant possiblement observé, nous attardons-nous devant la toile impudique ? Aurions-nous la même réaction si nous pouvions le contempler en privé, seul à seul...?

         Le famille Balkenhol nous invite à ce questionnement. La famille du Créateur n'y est peut-être pas assez attentif...

 

 

 

 

1 – Jacques Lacan, Séminaire, Livre XI, Le Seuil, 1973

 

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BAIGNEUSES

         La sculpture est conforme au style Balkenhol : le bois est traité de manière brute, à grands coups de ciseaux, sans polissage (les jambes sont même piquetées d'échardes) ; la peau est couleur bois tandis que l'artiste peint le bikini, la chevelure et les éléments du visage, ainsi que procédaient déjà les sculpteurs médiévaux de Vierge. La figure est conforme a l'expressionnisme du "peuple" de Balkenhol : un visage de Madone moderne, impénétrable et impassible, le regard fixé loin devant sur des horizons infinis ou des pensées profondes. La sculpture, placée en évidence sur un socle, dégage une énigmatique exhibition, dont l'installation dans l'espace muséal renforcerait l'étrangeté de la présence ; en effet, décontextualisée de tout élément de baignade pouvant légitimer ce bikini (rivière, piscine...), la femme aux 

bras ballants, qui semble ignorer toute autre présence que la sienne, donne à voir son corps -nu en grande partie- aux regards des visiteurs, sans fard et son complexe, voire même convoque les regards sur elle dans une fausse attitude d'ingénuité. Quelque part, cette image de femme en bikini qui, dans un contexte de plage estival est somme toute banale, devient franchement insolite avec un statut d'oeuvre d'art. Car l'artiste, en mettant son modèle délibérément dans une situation d'exhibitionnisme, place délibérément le regardeur en position de voyeur : lorsqu'on est sur une plage, l'homme évite de trop "mater" les femmes en bikini avec trop d'insistance ; ici, nous y sommes au contraire conviés. Et de prendre conscience que ces deux petits bouts de tissus qui cachent les objets du désir, sont loin d'être neutres mais qu'ils renforcent au contraire la sensualité des "appâts".

Stephan Balkenhol

Sans titre (Bikini)

2013

Wawa wood, 167 x 24.5 x 26 cm

Galerie Thaddaeus Ropac

 

Gustave Courbet

Baigneuse

1866

Metropolitan Museum of Art,

New-York

rencontrait en Franche-Comté » [1]. Réalisme jurassien, donc. Néanmoins, l'artiste s'est fait moins radical dans l'expression de son réalisme : le nu se rapproche en effet davantage des canons académiques, à la fois par la texture soyeuse, presque précieuse de la peau, mais aussi par les manières délicates et gracieuses de la baigneuse : ce pied timidement mis à l'eau, la main droite retenant la chevelure rousse et le bras gauche s'étirant langoureusement sur la branche de l'arbre. Une élégance à laquelle Courbet avait peu habitué ses contemporains ; nous sommes loin de la lourdeur de la baigneuse de 1853. En tout état de cause, contrairement à la femme au bikini de Balkenhol, ce nu, censé se trouver dans l'innocente solitude d'un rafraîchissement ; or, comme avec Balkenhol, il est en réalité conçu pour être objet de voyeurisme, celui de Khalil Bey, le premier propriétaire de la toile, qui était aussi celui du Sommeil et de L'Origine du monde. Cette Baigneuse complétait ainsi son corpus érotique du collectionneur, à l'échelle de sensualité graduée : la baigneuse dans la nature solitaire, représentation politiquement correcte de la nudité féminine dans les arts ; l'intrusion dans l'intimité d'un enlacement saphique, beaucoup plus sulfureux ; et la confrontation frontale et sans visage au sexe féminin.

 

         Dans la tradition classique de la peinture, point d'accessoire vestimentaire : la baigneuse est nue. Elle l'est, parce que le cadre de la nature sauvage et de l'eau clair autorise sa nudité. Elle l'est, parce qu'elle est sensée être dans l'innocence de la solitude, donc non pas dans un exercice d'exhibition-séduction -plus ou moins conscient- comme il se fait sur les plages, mais bien dans une solitaire opération de rafraîchissement corporel. De fait, l'innocence à ses limites que la raison ne saurait ignorer : celle qu'un regard peut toujours surgir de derrière un bosquet ou un rocher -parlez-en à Suzanne, celle que deux vieillards reluquaient pendant son bain !

         Cette Baigneuse de Courbet datée de 1866 est un modèle du genre : placée au cœur d'une nature lyrique, la femme qui s'apprête à goûter l'eau n'est solitaire que de principe. Le modèle est -relativement- conforme aux canons de beauté du maître d'Ornans, le volume capitonné de l'ensemble ventre-hanches-cuisses lui ayant été presque unanimement reproché. C'est en Franche-Comté que Courbet peignait ses Baigneuses -ici au bord de la Loue- : « or, selon des habitants de la région d'Ornans récemment interrogés, il semblerait que la baigneuse qui nous intéresse eût correspondu à un type de morphologie que l'on

                                                                                 A ETIENNE FRANCOIS HARO

                                                                                                                                                                                                                                  [Ornans, 11 mai 1864]

         Mon cher Monsieur Haro,

         Je suis très inquiet du sort de mon tableau ; des personnes m'écrivent qu'il est à l'abandon dans une salle de l'exposition. Si ça est vrai, veuillez le faire transporter dans mon atelier. Je n'ai reçu aucun avertissement du refus de ce tableau, c'est ce qui m'étonne. On m'écrit que ce tableau aurait été refusé par l'autorité des curés et  de l'Impératrice et que le jury et M. de Nieuwerkerke auraient fait ce qu'ils avaient pu pour qu'il soit reçu. Je suis dans l'ignorance la plus complète de tout ce qui se passe à cet égard. Je vous serais très obligé si vous aviez la complaisance de me mettre au courant de ce qui est, ou au moins de ce que vous savez là-dessus.  Ça   me rendrait  grand service, pour ce que j'ai à penser de tout cela. J'ai été refusé en dehors du règlement de l'exposition, on me fait envisager comme un homme immoral vis-à-vis du public. Vous devez comprendre, vous mieux que tout autre, que je ne puis admettre cette calomnie. [...]

         Je serais très enchanté, Monsieur, si vous vouliez me répondre un mot. J'ai l'honneur de vous saluer.

         Tout à vous.

 

                                                                                                                                                                                                                                             Gustave   Courbet

L'instant Courbet

                                Immoral...?

Cette lettre tout à la fois d'incompréhension et d'indignation a pour objet la première version de Vénus et Psyché, sujet pseudo mythologique à tendance saphique, présentant deux femmes nues, l'une assise dévisageant avec passion l'autre allongée dans le lit. En cette année 1864, le peintre des Baigneuses charnues et réalistes entamaient une série de nus beaucoup plus sensuels et moins réalistes, qui se trouvèrent nécessairement confrontés à la censure impériale, manifestement initiée par celle des curés -on ne peut pas innocemment recevoir une couronne sur la tête des mains de l'Eglise sans se faire valoir a minima de son hypocrite moralité. C'était la deuxième toile de Courbet a être refusée au Salon pour inconvenance après Le Retour de la conférence qui avait encore moins plu à la gente cléricale... Le peintre d'Ornans entend par cette missive se dédouaner de tout esprit immoral en peignant ses toiles, il se plaint de ce malentendu à un autre peintre,  Etienne-François Haro, mais surtout marchand d'art et collectionneur. Soulignons qu'en voulant se parer d'innocence relativement aux intentions de sa toile, il est aussi peu crédible d'ingénuité que ses baigneuses sûres de leur solitudes. 

 

​© 2016 par Bruno Picard. Créé avec Wix.com

Stephan Balkenhol, Mann mit brauner Lederjacke und blauer Hose, 2013, 170 x 24 x 30 cm