Les autoportraits

Avec une vingtaines d'autoportraits de jeunesse réalisés entre 1842 et 1855, Courbet peut-être considéré comme un maître du genre, dont on critiqua le narcissisme. "J'ai fait dans ma vie bien des portraits de moi, écrivait-il à son mécène Bruyas en mai 1854, [au] fur et [à] mesure que je changeais de situation d'esprit ; j'ai écrit ma vie, en un mot".

Gustave Courbet

Portrait de l'artiste,

dit L'Homme blessé

1844-1854

Huile sur toile, 91 x 97 cm

Musée d'Orsay, Paris

Gustave Courbet

Portrait de l'artiste,

dit Le Désespéré

1844-1845

Huile sur toile,45 x 54 cm

Collection privée

Gustave Courbet

 

Petit portrait de l'artiste

au chien noir

1842

Huile sur toile, 27.5 x 22 cm

Hôtel de ville, Pontarlier

Gustave Courbet

Portrait de l'artiste,

dit Courbet au chien noir

1844

Huile sur toile, 46 x 55 cm

Petit Palais, Paris

Gustave Courbet

Les Amants dans la campagne,

sentiment du jeune âge

dit aussi Les Amants heureux

1844

Huile sur toile, 78 x 60 cm

Musée des Beaux-Arts, Lyon

Gustave Courbet

Portrait de l'artiste,

dit Le Fou de peur

1848 (?)

Huile sur papier marouflé sur toile,

60,5 x 50,5 cm

Galerie nationale, Oslo

Gustave Courbet

Le Sculpteur

1845

Huile sur  toile,

55,9 x 41,9 cm

Collection privée, New-York

Gustave Courbet

L'Homme à la ceinture de cuir

1845-46

Huile sur  toile,

100 x 82 cm

Musée d'Orsay, Paris

Gustave Courbet

Le violoncelliste,

portrait de l'artiste

1847

Huile sur  toile,

117 x 89 cm

Musée national, Stockholm

Gustave Courbet

L'Homme à la pipe

vers 1849

Huile sur  toile,

46 x 38 cm

Musée Fabre, Montpellier

Gustave Courbet

Autoportrait

vers 1850

Huile sur  toile marouflée,

50 x 40 cm

Musée des Beaux-Arts et d'Archéologie,

Besançon

Gustave Courbet

La Rencontre ou

Bonjour Monsieur Courbet

vers 1854

Huile sur  toile,

129 x 149 cm

Musée Fabre, Montpellier

Gustave Courbet

Autoportrait au col rayé

1854

Huile sur  toile,

46 x 37 cm

Musée Fabre, Montpellier

Gustave Courbet

Le Bord de mer à Palavas

1854

Huile sur  toile,

37 x 40 cm

Musée Fabre, Montpellier

Gustave Courbet

Portrait de l'artiste à

Sainte-Pélagie

1872-73

Huile sur  toile,

92 x 72 cm

Musée Gustave Courbet,

Ornans

A 23 ans, le peintre donne de lui une image frontale, le visage juvénile et imberbe, les cheveux longs et le costume sobre, dans un cadre des plus dépouillé. Le jeune homme, arrivé trois ans plus tôt à Paris, cherche encore son style et sa personnalité, mais cette représentation, qui s'inspire des maîtres anciens italiens et flamands étudiés au Louvre, révèle déjà une certaine assurance. Bien en évidence sur la table au premier plan, l'artiste présente sa main talentueuse qui peint. Courbet était très fier de son petit chien noir, qu'il tient ici sur ses genoux, et dont il venait de faire l'acquisition et que l'on retrouvera dans la version de 1844.

A 25 ans, le peintre a pris de l'assurance, regardant de haut le regardeur. Jeune, Courbet était infatué de sa beauté, de ce "profil assyrien" dont il se targuait, et qu'il entretenait soigneusement, par la longue chevelure romantique, plus tard la barbichette. Il se représente ici en extérieur, dans un paysage franc-comtois, revendiquant sa provincialité. En redingote et pantalon à rayures, l'artiste ne s'affiche pas en peintre bohème, mais souligne son origine de bourgeoisie rurale. Avec son chien noir qui a grandi, sa canne et son carton a dessin, l'autoportrait est la première oeuvre accepté au Salon, en 1844, où il rencontre un succès d'estime.

Les cheveux toujours longs et au vent, la barbichette légère, le peintre se livre de ce profil dont il était si fier. Il tient dans la main, comme pour une valse (danse nouvelle à l'époque), la main d'une jeune femme qui, le sourire mélancolique, se laisse entraîner par l'amour. C'est probablement le tableau le plus romantique, sinon poétique, du peintre d'Ornans, datant d'une époque où il se faisait encore des illusions sur le bonheur du sentiment amoureux. Qui est cette jeune fille ? Elle n'a pas été identifiée formellement : peut-être Virginie Binet, l'amante avec laquelle Courbet partagea la plus longtemps la vie, qui lui donnera un enfant en 1847, mais qui le quittera en 1852, une rupture dont le peintre fut très affecté.  

Difficile de dater cet autoportrait de Courbet : le visage semble plus mûr ; il est surtout marqué par la douleur. Cheveux et barbe ne sont plus soignés. L'homme, assis dans la nature, le dos contre un arbre, semble attendre la mort. Il porte sur la chemise blanche une tâche de sang au niveau du cœur. A ses côtés, une épée laisse à penser qu'il ait pu être blessé à la suite d'un duel. Mais la radiographie de la toile en 1973 révéla une composition sous-jacente dans laquelle l'homme -Courbet toujours mais plus juvénile et imberbe- était assis dans une position très proche, à ceci près qu'il tenait dans son bras gauche l'épaule d'une jeune femme venant caler amoureusement sa tête dans son cou. La scène, dont il existe un dessin au fusain, s’appelait alors Sieste champêtre. De cet enlacement romantique, l'homme est demeuré seul, et la blessure au cœur relève sans doute plus d'un amour déçu que d'un duel.  

Datant de ces mêmes années de doute et de difficultés à percer (1844-45), cet autoportrait est des plus originaux : le cadrage resserré sur le visage, cet expression de désespoir, sinon de folie, renforcée par le déploiement des avant-bras jetant les mains autour d'un crâne qui ne maîtrise plus ses émotions, tout, dans cette composition, cherche à exprimer le paroxysme de l'émotion. Est-ce une simple tête d'expression où le peintre s'exerce à trouver le ton juste de l'expressivité, ou le témoignage d'un désespoir qui chevillait réellement le peintre suite à une déception sentimentale ? Difficile à trancher. Ce que l'on sait, c'est que l'artiste ne se sépara jamais de sa toile, refusant même de la vendre, ce qui témoigne d'un attachement particulier à l'oeuvre. 

Dans la même veine expressive que Le Désespéré, Le Fou de peur cherche a exprimer le paroxysme d'une crise, de peur cette fois ci si l'on en croit le titre. Il se peut que les deux toiles soient de la même année (1844), même si la date de 1848 est plus cohérente quant aux traits plus âgés de son visage. Le tableau, même inachevé, semble avoir été exposé, ce qui souligne là encore une filiation forte avec le peintre. Le Désespéré et le Fou de peur font ainsi peut-être écho à un moment particulièrement important de la vie du peintre (abattement, déprime, tentation au suicide ?) ; si n'était l'habit : la chemise blanche et le tablier de peintre de l'un ramène bien le sujet à lui-même, tandis que la veste rayée et l'improbable cape de l'autre en fait davantage un personnage de composition. 

Le costume du Fou de peur le rapprochait plus du Sculpteur. L'artiste se livre ici à son plaisir du travestissement (bon vivant, il participe volontiers aux bals masqués, en vogue dans ces années romantiques) : il s'agit là d'un costume médiéval. L'homme ne porte pas la densité émotionnelle du Désespéré et du Fou ; nous sommes revenus là à un registre beaucoup plus romantique, sinon mièvre, mais qui plaisait sans doute puisque le tableau fut immédiatement vendu à un amateur hollandais. Le sculpteur tient ses outils en main, mais a mis son travail en suspend, détournant le regard de l'oeuvre qui prend vie dans le rocher, une femme allongée sur le dos, la tête appuyé sur une jarre symbole de source, hommage peut-être à La Source d'Ingres (1820)..

Dans cette version, Courbet se confronte aux grands maîtres du portrait de la Renaissance ; d'ailleurs, il l'exposa en 1855 dans son pavillon du Réalisme sous le titre Portrait de l'auteur, étude de Vénitiens. Vénitien comme Titien par exemple, et son fameux Homme au gant du Louvre : on sait que Courbet peignit son portrait sur une copie du chef-d'oeuvre du début du XVIè siècle. Par la maîtrise du clair obscur, la carnation du visage et des deux mains (surtout celle, hypertrophiée, qui vient caresser la joue) ressort puissamment. Le visage exprime non plus un sentiment exacerbé, mais plutôt une douce mélancolie. Sur la table, un portefeuille de dessins et un porte-craie rappellent son statut d'artiste.

Revoici Courbet peint avec des attributs qui ne sont pas les siens : le marteau et le ciseau avec Le Sculpteur, le violon ici. Son visage sert donc à jouer un rôle de composition, même s'il est amateur de musique et qu'il se serait même risqué à la composition de "symphonies" que son ami Promayet (violoniste représenté dans Une Après-dîner à Ornans) aurait arrangées. Courbet avait pratiqué un peu le violon mais était surtout amateur de chant. Le violoncelliste Courbet nous regarde avec intensité, le visage saisie d'une expression douloureuse, en tout cas révélatrice d'une sensibilité que la musique, peut-être, aide à faire affleurer.  

Courbet donne, dans cette version, une toute autre facette de sa personnalité : une sorte d'assurance un peu dédaigneuse, celle d'un homme qui a surmonté les épreuves de la vie et défie avec mépris quiconque lui promette l'insuccès. Cheveux et barbe en bataille, lèvres sensuelles, pipe en bouche, il toise le regardeur, sûr de sa beauté et de son talent. "C'est le portrait d'un fanatique, écrira-t-il à Bruyas en mai 1854, d'un ascète, c'est le portrait d'un homme désillusionné des sottises qui ont servi à son éducation et qui cherche à s'asseoir dans ces principes". Autoportrait manifeste donc, dont l'expressivité nouvelle semble marquer un nouvel élan à sa carrière : peint vers 1849, l'homme a tout juste 30 ans et remportera son premier succès cette même année, en présentant au Salon Une Après-dîner à Ornans

Ce tableau fut présenté à l'occasion de son exposition personnelle de 1855. Finies les expressivités exacerbées, finis les rôles de composition romantiques, fini l'expression infatuée de sa beauté, place au sérieux et à la sévérité. Il semble que l'artiste ait définitivement franchi le cap de la jeunesse tumultueuse et émotive, pour accéder à une sagesse et à la sobriété caractéristiques des maîtres au rang desquels il aspire : la maîtrise du ténébrisme propre aux Caravagesques l'inscrit dans la tradition et accentue le surgissement du visage.  

Cet autoportrait (à droite) met en scène le peintre... dans son rôle de peintre, accueilli par son nouveau mécène de Montpellier, Alfred Bruyas, qui, l'année précédente, avait acquis les très controversées Baigneuses. Soucieux d'approfondir cette nouvelle collaboration, l'artiste se rend donc dans le sud : dans la forte lumière du Languedoc, la diligence qui l'a conduit s'en va sur la droite, tandis que Bruyas, venu à sa rencontre (d'où le titre) avec son serviteur Callas et son chien salue son hôte. L'attitude un rien suffisante du peintre devant son mécène, bien campé, menton haut, a fait gloser la critique, qui voyait en Courbet le comble de l'orgueil artistique, rebaptisant sarcastiquement le tableau en La Fortune s'inclinant devant le génie...

Le col rayé est celui du manteau de son mécène Bruyas (voir ci-dessus) chez qui Courbet réalise cet autoportrait durant l'été. Beaucoup plus sobre d'expression que  dans La Rencontre, le visage du peintre fait état d'une volonté de rompre avec l'esthétique passée pour adopter une posture beaucoup moins tourmenté d'artiste absorbé par son travail : c'est d'ailleurs exactement dans cette pose qu'il se représentera en train de peindre au centre de son immense Atelier du peintre qu'il commencera en fin d'année. Le fait d'emprunter le col rayé de son hôte est peut-être une façon de matérialiser ce qu'ils appelaient ensemble "la solution", celle d'un art qui, par son principe de vérité, élèverait l'âme vers le Bien et le progrès. Cet autoportrait, ou plutôt celui qui en découle, de L'Atelier, clôt cet exercice style de jeunesse. 

Marine ou autoportrait ? Les deux probablement : l'artiste se portraiture (on reconnait sa barbiche pointu) dans un face-à-face magistral avec l'élément marin infini, pour commémorer sa découverte de la Méditerranée à l'occasion de son séjour montpellierain. S'il n'est pas traditionnellement classé parmi les portraits, il n'en reflète pas moins une personnalité du peintre qui, tout étréci par l'horizon marin, n'en manifeste pas moins un geste d'une emphase très romantique. Et de découvrir un artiste que les récents succès ne cesse de gonfler d'amour-propre, sinon d'orgueil.    "l'éternité c'est la mer allé avec le soleil

Plus de quinze ans après avoir réalisé son autoportrait dans L'Atelier du peintre (1855), Courbet se remet à cet exercice de style caractéristique de sa jeunesse, dans un contexte très particulier : c'est en effet derrière les barreaux que l'on retrouve la figure du peintre, vieillie, émaciée, la prison de Sainte-Pélagie dans laquelle il finissait de purger sa peine de six mois d'emprisonnement pour sa participation à la Commune de Paris et plus particulièrement la démolition de la colonne Vendôme. Réalisé a posteriori de son incarcération, le composition veut montrer un homme qui n'est pas brisé par les coups du sort (il porte toujours au cou le foulard rouge des Communard comme une médaille révolutionnaire), regardant au dehors, vers la liberté qu'il espère.

​© 2016 par Bruno Picard. Créé avec Wix.com